Revue Allemagne d'aujourd'hui

Éditorial

QUELLE POLITIQUE CULTURELLE
POUR L’ALLEMAGNE ET LA FRANCE
DANS L’EUROPE D’AUJOURD’HUI ?

La France et l’Allemagne s’apprêtent à fermer chacune chez son voisin des centres et instituts culturels qui font vivre à la base, auprès des étudiants, des enseignants, des citoyens, les relations culturelles et intellectuelles franco-allemandes. De part et d’autre, les arguments sont les mêmes. n convient de moderniser le “ réseau culturel ” à l’aube du XXIe siècle, la “ toile ” – Internet pouvant valablement remplacer des institutions étatiques ; Allemands et Français ne se sont jamais aussi souvent et aussi intensément rencontrés que maintenant, on se connaît bien de part et d’autre du Rhin ; plus de cinquante ans après la fin de la guerre et près de quarante ans bientôt après la création de l’Office franco-allemand pour la jeunesse à la suite de la signature du Traité de l’Elysée en 1963, l’essentiel serait fait. On pourrait donc s’engager sur des terrains d’opération culturelle plus prometteurs. Parce qu’il faut bien penser aux autres qui n’ont pas eu le bénéfice des largesses culturelles françaises et allemandes pendant toutes ces dernières décennies ! A Munich et à Berlin, on insiste particulièrement sur le fait qu’à moyens constants, le Goethe-Institut ne peut ouvrir de nouveaux centres culturels à Shanghai, Alger et Téhéran qu’en réduisant ailleurs les activités existantes : on ferme donc en Europe et aux Etats-Unis pour investir Id où la politique l’impose au culturel. On sait pourtant bien que ces arguments sont trompeurs, qu’ils décrivent une réalité qui n’existe pas : la relation franco-allemande est délibérément présentée comme un acquis historique que plus personne ne remettrait en question pour justifier une prétendument nécessaire politique de “ modernisation ” – que l’on parle ici de “ redéploiement ”, là de “ restructuration ” sur fond de politique de réductions budgétaire. En fait, tout le monde sait que les deux termes veulent dire la même chose, que l’on est, en France comme en Allemagne, en train de préparer la liquidation d’une politique qui a pourtant porté ses fruits. (1)

Deux remarques avant d’aller plus loin pour éviter les malentendus et les faux procès. Il n’y a pas l’ombre d’un doute qu’Internet révolutionnera dans les almées qui viennent les relations individuelles entre la France et l’Allemagne comme entre les pays du reste du monde. On le voit déjà à l’université où les cours en tandem remplacent, grâce à Internet, les échanges épistolaires entre les “ correspondants ” d’antan. Certes, Internet ne peut se substituer aux échanges directs – l’Allemagne est bien placée pour le savoir puisque ses fonctionnaires font chaque jour entre Bonn et Berlin l’expérience qu’Internet et le fax ne remplacent pas une réunion en tête à tête pour faire mûrir la décision – et risque d’accroître les clivages entre pays riches et pays pauvres, mais la révolution de la “ toile ” est en route, on ne l’arrêtera pas, entre autres raisons d’ailleurs parce qu’elle présente pour ceux qui y participent des avantages évidents en matière d’information et de rapidité de l’information, sans parler de ses potentiels d’interactivité. On ne regrettera donc que partiellement que des bulletins officiels – qui avaient cependant l’avantage de procéder un choix dans la masse des informations disponibles – soient remplacés par des sites web. C’est sans doute dans l’ordre des choses qu’un nouveau secrétaire général du Goethe-Institut soit un spécialiste de la communication et de l’archivage électronique.

Il n’est pas moins normal que l’Allemagne et la France cherchent à implanter une présence culturelle là où celle-ci a fait défaut du temps de la guerre froide ou pour d’autres raisons politiques et il est sans doute inévitable que le politique guide les choix du culturel. Encore que le Goethe-Institut soit une association qui longtemps a été fière de son autonomie par rapport à son bailleur de fonds, l’Auswärtiges Amt. Il est sinon étonnant, en tout cas intéressant de constater que son ministre, “ basiste ” s’il en fût, favorise ainsi le primat du politique et sacrifie aux nécessités d’une politique gouvernementale de représentation au lieu de privilégier une politique d’expansion culturelle à la base, directement auprès des citoyens.

Ces remarques préalables faites, il reste que rien ne justifie vraiment les mesures de fermeture envisagées. Ces fermetures sont le produit d’une politique qui ne s’explique que par une perception fallacieuse des réalités franco-allemandes et de leur place dans l’Europe d’aujourd’hui. La France, en particulier, est en train de perdre le sens du bilatéralisme franco-allemand au profit d’un multilatéralisme européen, indéterminé et indéterminable aussi longtemps que la culture européenne ne sera pas assurée de ses fondements et de son identité. L’Europe ne justifierait donc plus que l’on privilégie le franco-allemand. A l’université, Erasmus a fait disparaître de nombreuses bourses PEA (programme d’Etudes allemandes) du DAAD. Là déjà, on a commis l’erreur de croire qu’en développant l’un on pouvait se passer de l’autre alors qu’il eût été raisonnable de développer l’un sans abandonner l’autre. De façon étonnante, personne dans le monde politique n’a songé à faire valoir ici que le bilatéralisme ne profitait pas seulement au franco-allemand selon la formule pourtant bien acceptée par ailleurs que le moteur franco-allemand est au service de la construction européenne. La vérité est que ce n’est pas avec moins mais avec plus de bilatéralisme qu’on fait progresser la cause européenne. Nos hommes politiques le savent bien puisqu’ils se rencontrent près de Strasbourg pour remettre le moteur franco-allemand en route après les ratés qu’il a connus, tant tous savent que lorsque ce moteur crachote, l’Europe se bloque. Il faut donc plus de bilatéralisme franco-allemand dans un souci d’efficacité européenne mais aussi et justement parce que la relation franco-allemande est loin d’avoir acquis cet état de perfection qu’on lui suppose. Il faut la refonder chaque jour à nouveau, si ce n’est la fonder tout simplement auprès des jeunes générations qui, pour ne pas avoir les réticences ou les préventions de leurs aînés, n’en redéveloppent pas moins avec une consternante régularité les mêmes perceptions mutuelles stéréotypées. L’information télévisée sur le voisin s’est considérablement améliorée en France et en Allemagne (2), il n’empêche qu’entendre dire dans le département du Nord que les germanistes – élèves, étudiants ou enseignants – sont des Allemands – ce qui peut encore passer pour un glissement illégitime de langage – ou des “ nazis ” (pas des “ fascistes ”, le terme est réservé à l’adversaire jugé trop conservateur) a de quoi étonner, voire faire peur. Et ce n’est pas donner Id dans un catastrophisme de circonstance pour trouver de mauvais prétextes au maintien d’une relation politique et culturelle privilégiée entre la France et l’Allemagne. C’est le constat d’une réalité vécue qui devrait provoquer une prise de conscience auprès des décideurs parce que “ rien n’est jamais acquis… ”. A ne pas réagir maintenant, on risque de laisser celle-ci évoluer vers une relation de type traditionnel entre pays diplomatiquement étrangers l’un à l’autre cultiver une belle indifférence interrompue seulement par quelques inévitables crises éruptives de confiance alors qu’il n’y a pas si longtemps encore on chantait les vertus de l’Union franco-allemande.

Les “ restructurations ” annoncées sont le résultat d’un malaise qui a saisi la politique culturelle extérieure de la France et de l’Allemagne après la fin de la guerre froide. Au fond, ni l’un ni l’autre pays ne sait plus vraiment à quoi celle-ci doit servir. C’est sans doute ce qui explique que l’on retombe aussi aisément dans les vieilles conceptions d’une politique culturelle au service de la propagande politique et d’une politique essentiellement fondée sur la représentation que l’on veut donner de la puissance de son propre pays. Comment expliquer sinon que l’on s’apprête à mettre en œuvre une politique culturelle centralisée à Berlin qui n’est pas sans rappeler le souci d’affirmer la grandeur de la France en Allemagne comme dans les premières années de l’immédiat après-guerre. On retombe dans les ornières du passé quand on est mal assuré de ses choix, telle est, en gros, la conclusion que tire T. Steinfeld dans la FAZ (cf. note 1), parlant cette fois du Goethe-Institut. Au fond, l’Allemagne n’aurait plus vraiment le souci de défendre à l’étranger l’image d’une Allemagne démocratique fondée sur les vertus de la tolérance, comme au temps de la guerre froide.

Pour définir une nouvelle politique culturelle, il faudrait commencer par analyser chaque situation particulière dans chacun de nos pays pour répondre à la demande locale et régionale au lieu de prendre des oukases à partir de simples données comptables pour satisfaire à un impératif budgétaire de circonstance (3), il faut nouer des liens avec les acteurs culturels locaux et s’inspirer de leur expérience et de leurs besoins – ce qui dans une Allemagne restée profondément fédérale ne peut se décider de Berlin. L’exemple proche pour nous du Goethe-Institut de Lille menacé de mise en liquidation est particulièrement riche d’enseignements (4). Il intervient en symbiose avec le tissu associatif local, il sert d’intermédiaire et de formateur pour les germanistes de tous les degrés, il est un acteur et un opérateur culturel en même temps que la vitrine appréciée de l’Allemagne démocratique et moderne. Avant même que des négociations prometteuses avec la Région du Nord/Pas-de-Calais, la ville de Lille, la Communauté urbaine et les départements du Nord et du Pas de Calais aient pu aboutir, la maison-mère lui a demandé de cesser à la date du 30 juin prochain “ toutes ses activités habituelles ”, ne subsisterait qu’un bureau de liaison de quatre personnes contre plus de vingt employées aujourd’hui. Cette hâte suggère que l’on ne veut pas négocier au risque de heurter les partenaires français concernés. Et pourtant,il y a là une grande chance à saisir. Fermé fin 1999, le Goethe-Institut de Toulouse a revu le jour, peu de temps après, sur des bases franco-allemandes. Goethe-Institut, collectivités territoriales Françaises et sponsors se partagent les frais de son fonctionnement : la ville de Toulouse, le Conseil régional et le Conseil général mettent chacun jusqu’en 2002 la somme de 150 000 F par an, Airbus et EADS (Daimler-Chrysler) participent à l’entreprise à raison de respectivement 200 000 et 167 500 F par an. L’accord est précaire, mais renouvelable, une obligation de résultats peut être un stimulant à faire mieux et autrement. Ce n’est pas obligatoirement le modèle à copier pour Lille, mais on peut s’en inspirer ou en inventer d’autres. Mais pour cela il faut du temps – donc un moratoire qui permette aux négociations amorcées fin 2000 d’aboutir en 2001. Leur aboutissement nécessite de la part des partenaires français la prise de conscience que “ leur ” Goethe-Institut est un acteur indispensable à la vie culturelle et au système éducatif de leur ville, de leur région, de leur département Au fond sur le modèle de ce que des municipalités et des universités allemandes ont su faire dans le passé pour soustraire à la fermeture “ leur ” Institut français, comme cela a été le cas à Tübingen, Heidelberg, Erlangen Essen, Aix-la-Chapelle, etc. Au lieu de nous fermer mutuellement nos centres culturels dans la meilleure entente complice, pourquoi ne pas adopter une charte culturelle franco-allemande associant les Etats et les collectivités territoriales qui créerait le cadre légal à l’intérieur duquel ils pourraient subvenir à l’hébergement et au fonctionnement des centres culturels du voisin ? Comme pour le plan Schumann, cela pourrait devenir un modèle pour l’Europe !

- J. VAILLANT-


 

 

 

Retour au sommaire

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

accueil - livres - thèses à la carte - nouveautés - catalogue - revues