Préface
de J. POUMET

Les changements politiques et économiques consécutifs à l'unification allemande sont-ils assimilables à une refondation qui justifierait l'idée d'une "République de Berlin" succédant à une "République de Bonn " ? La forme prise par l'unification - l'adhésion pure et simple de l'Allemagne de l'Est à la République fédérale, sans refonte des institutions - a pour effet de souligner les permanences et de contribuer à masquer les changements. En revanche, le déménagement à Berlin de la capitale fédérale est un symbole fort et délibéré de renouvellement. Le retour à Berlin de la capitale allemande a une valeur hautement symbolique. En renouant avec la capitale historique de l'Etat nationale, l'Allemagne tourne une page et affiche une relation nouvelle avec le fait national , dont la légitimité a été profondément ébranlée aux yeux de la génération de l'après-guerre.

Sur le visage du nouveau Berlin, on peut lire toute la distance qui sépare le moment où la ville a cessé d'être capitale et le moment où elle le redevient. Un monde sépare les nouveaux géants de la Potsdamer Platz et la ville d'avant-guerre qui l'entoure. Les ensembles les plus représentatifs de ce nouveau complexe urbain portent de façon significative les noms de deux grands groupes industriels internationaux : On peut y voir une forme de cette ironie de l'Histoire qui veut qu'au moment où l'Allemagne renoue avec la traditon nationale, les États nationaux soient eux-même comme frappés de désuétude au regard de la mondialisation, et contraints de rechercher de nouvelles formes d'intégration pour ne pas sombrer dans l'insignifiance.

Le changement n'est pas que de façade, car le paysage politique, les équilibres économiques et sociaux, les relations extérieures sont durablement et profondément modifiés. Cette République dite "berlinoise" est née sous le signe de la dualité, et cette dualité résiste. Wolfgang Thierse, le président du Bundestag, rappelait récemment que la tension entre les populations des anciens et des nouveaux Länder est loin de s'atténuer et que la situation socio-économique à l'Est de l'Allemagne en est principalement responsable.

Le consensus social et politique n'a sans doute pas aujourd'hui la même homogénéité qu'avant 1990 en République fédérale. L'acculturation politique des Allemands de l'Est ne s'est pas faite sans difficulté. La confiance dans les institutions, dans les partis, dans le gouvernement, est inférieure dans les nouveaux Länder à ce qu'elle est à l'Ouest. Cette réserve procède, d'une part, du constat que les nouveaux Länder sont toujours en situation d'assistance, dépendants des subventions injectées à haute dose par le gouvernement, durablement affectés par la régression du nombre d'emplois industriels après 1989. Et elle procède aussi du sentiment qu'ont les Allemands de l'Est d'être mal considérés, mal reconnus par leurs concitoyens de l'Ouest. Certaines publications condescendantes qui ont eu un grand écho médiatique ont contribué à renforcer ce sentiment. D'une manière générale, l'asymétrie des expériences historiques et des conditions de l'unification a compliqué le processus d'homogénéisation, freiné le rapprochement et alimenté des crispations identitaires, même si, à y regarder de près, les sentiments d'insatisfaction sont souvent très contradictoires.

Le choix de Berlin comme capitale est un symbole d'unité, en ce qu'il place le centre politique du pays au cœur de la région nouvellement incorporée. Ce choix d'une capitale proche de la frontière orientale illustre aussi l'intérêt manifeste que porte l'Allemagne aux pays d'Europe centrale avec lesquels elle développe de multiples solidarités et où elle a une forte présence économique. L'intégration de ces pays dans l'Union européenne, même si elle ne sert pas des intérêts économiques à court terme, est une priorité politique pour l'Allemagne qui ne peut pas souhaiter que sa frontière orientale soit longtemps la frontière entre la prospérité et pauvreté . Le cadre multinational présente aussi une chance pour l'Allemagne de parachever la réconciliation avec ses voisins de l'Est, qui ne s'est pas faite au même rythme que la réconciliation franco-allemande, et de surmonter certaines crispations historiques.

La question de la mémoire et de ses implications politiques a accompagné depuis son origine le processus d'unification.

Pour certains, au premier rang desquels se trouvait Günter Grass, la division de l'Allemagne était une forme nécessaire d'expiation des crimes nazis : réunifier, c'était déjà oublier. Cette vision a été marginalisée, mais l'unité nationale n'a pas pu se faire sans que soit reposée la question du rapport au passé. En témoignent les entreprises de redéfinition du travail de mémoire du nazisme et celle du communisme. En témoignent aussi les débats récents sur le poids réputé excessif de la mémoire du nazisme, et sur la nécessité d'un mémorial du génocide à Berlin.

La "normalisation" souvent invoquée pour caractériser la nouvelle République fédérale est source de rapprochements et de tensions. Elle rapproche l'Allemagne de ses voisins lorsqu'elle fait disparaître des vestiges comme le droit de la nationalité fondé sur les liens du sang. Elle provoque des tensions avec ces mêmes voisins lorsqu'elle conduit l'Allemagne à revendiquer un réequilibrage à son profit au sein des instances européennes. Dans un cas comme dans l'autre, elle invite à une réflexion sur la façon dont sont perçues les convergences et les divergences de part et d'autre du Rhin.

 

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