Angelica SCHWALL-DÜREN
DE LA PERTINENCE DE LA COOPERATION DANS
LE CADRE DU "TRIANGLE DE WEIMAR"
Il convient de s'interroger sur la nécessité voire la pertinence d'une coopération entre la France, l'Allemagne et la Pologne dans le cadre du Triangle de Weimar. Car n'existe-t-il pas déjà suffisamment d'instances de discussion multilatérales qui sont peut-être plus progressistes et plus efficaces ? Et pourquoi pourrions-nous et devrions-nous fédérer les intérêts allemands, français et polonais ? Cela vaut-il vraiment la peine de pérénniser un dispositif déjà vieux de dix ans, alors même que personne ne le prend en considération ?
Il est vrai que le Triangle de Weimar est fort peu connu. Cette série d'entretiens inaugurée en 1991 entre la France, l'Allemagne et la Pologne n'est pas particulièrement apte à déplacer les foules. Les noms de ceux qui ont en eu l'initiative: l'ancien ministre des Affaires étrangères allemand Hans-Dietrich Genscher, le ministre des Affaires étrangères français d'alors VOIR Roland Dumas et Krzystof Skubiszweski ne sont pas non plus attachés à cette instance. Mais si je me préoccupe personnellement de ce Triangle de Weimar, c'est à divers titres : avec la signature du Traité franco-allemand de l'Elysée en 1963 et celle du Traité germano-polonais de 1971, je considère que nous disposons depuis déjà longtemps d'une excellente base pour les relations entre les trois pays cités. En tant que député au Bundestag, je suis membre à la fois du groupe d'amitié franco-allemand et du groupe d'amitié germano-polonais. Je participe par ailleurs à un Comité d'action pour l'Union Européenne lancé à linitiative de la France et suis également président de la Fédération allemande des associations germano-polonaises. Il est donc évident que je voyage fréquemment entre Paris, Berlin et Varsovie, tout en passant par les "provinces" de France et de Pologne et bien sûr par ma circonscription électorale.
Or, au vu des expériences faites ces dernières années, je considère que le Triangle de Weimar est une instance très réussie et je dirais même, très progressiste. Néanmoins, les possibilités et les chances que recèle cette institutions sont souvent sous-estimées et il conviendrait en priorité de mieux les développer. Son objectif premier a été d'aider la Pologne - le plus important voisin de l'Allemagne à l'Est - à progresser en direction de l'Union Européenne; mais il est évident que dorénavant les trois grands pays européens que sont la France, la Pologne et l'Allemagne, devront élaborer des perspectives communes pour l'avenir de l'Europe. C'est un fait qu'au sein de l'Union Européenne actuelle, les décisions doivent être avalisées par l'ensemble des 15 Etats-membres. Mais pour que des initiatives et des réformes aient des perspectives réalistes d'aboutir sur la table (de conférence) des Quinze, encore faut-il avoir acquis en amont les autres à sa propre cause, en ayant conclu avec eux des partenariats stratégiques. Dans le cas du Triangle de Weimar, il s'agit précisément d'une coopération institutionnalisée de caractère stratégique qui est d'un grand intérêt pour l'Allemagne et qui peut être également bénéfique à ses deux voisins ainsi qu'à l'ensemble des pays de l'Union Européenne. Cela permet à la France de mieux s'identifier avec le processus d'élargissement de l'Union Européenne vers l'Est. De son côté, la Pologne se voit conférer un rôle privilégié parmi les nouveaux Etats d'Europe orientale candidats à l'adhésion, ce qui est justifié de par l'importance de sa population. Mais cette fonction éminente engage aussi la Pologne à réfléchir plus avant sur la constitution intérieure de cette future Europe, en allant au-delà des préoccupations au jour le jour et des données de l'élargissement. La Pologne se doit de participer au débat sur les structures futures de l'Union Européenne. J'aimerais illustrer ces éventuels bénéfices induits par la coopération en évoquant un cas concret: durant la seconde moitié des années 80, la France était dans une situation analogue à celle de l'Allemagne aujourd'hui en matière d'élargissement. En effet, l'Espagne et le Portugal étaient devenus membres en 1986, ce qui n'avait pas manqué de susciter en amont des craintes en France quant au risque d'une immigration importante en provenance de ces pays à bas salaires. Tout comme l'Allemagne redoute aujourd'hui de se retrouver confrontée à une forte pression migratoire de la part des Etats d'Europe de l'Est. Il est donc capital de mettre à profit ces expériences riches d'enseignements faites par la France et d'exiger à l'avenir une politique d'émigration commune et concertée au niveau de l'Union. Par ailleurs, la France s'inquiète de voir l'Allemagne jouer un rôle croissant au sein de l'Union Européenne, du fait même de cette adhésion des Etats d'Europe de l'Est. Il serait possible de mieux faire face à cette préoccupation en intégrant plus activement la France dans cette coopération trilatérale. Un meilleur ancrage dans ce contexte multiplierait les chances de la France de profiter elle aussi de l'élargissement à l'Est, tant sur le plan économique que sur le plan culturel.
De son côté, la Pologne pourrait faire profiter l'Union Européenne des expériences importantes qu'elle a vécues avec ses voisins de l'Est. Par le biais de l'élargissement, l'Europe sera dotée de frontières extérieures directes avec la Russie, la Biélorussie t l'Ukraine. C'est pourquoi j'attache une importance capitale à la Pologne en tant que partenaire. Les Polonais disposent des expériences idoines dont l'UE a besoin dans toutes ses initiatives en direction des pays évoqués. Nombre de décisions politiques à prendre doivent l'être en tenant compte de nos futurs voisins d'Europe de l'Est, afin d'éviter que ne se creusent de nouveaux écarts. Il n'est qu'à évoquer dans ce contexte la politique de l'Union Européenne en matière daffaires étrangères et de défense. D'une part, il est impératif d'élaborer et de développer une politique de prévention des conflits; d'autre part, les Européens ne pourront être sûrs d'eux-mêmes et devenir des partenaires à part entière des Etats-Unis, que s'ils réussissent à dégager une conception commune de la sécurité. De manière générale, les entretiens trilatéraux pourraient permettre de relancer le moteur des réformes. Tout progrès, toute concordance de vues entre l'Allemagne, la France et la Pologne est forcément synonyme d'impulsions positives en faveur de l'Europe. Car toute démarche unitaire de la part de ces trois Etats importants de l'Union prouve qu'ils oeuvrent tous dans la même direction, ce qui ne peut être que bénéfique. Le Triangle de Weimar peut donc revêtir à l'avenir une importance considérable, dans la mesure où il devient un "fournisseur d'idées", ce qui ne peut être que positif pour l'ensemble des Etats européens.
La mission essentielle des années à venir sera de procéder à une réforme des institutions de l'Union Européenne, ne serait-ce que pour préserver sa capacité à agir. Sur ce point, je souhaite une démarche commune de la France, de l'Allemagne et de la Pologne, en particulier en matière de Charte des droits fondamentaux et pour la promotion d'une Europe citoyenne. Si les trois Etats mentionnés parvenaient à un accord quant aux futurs rôles respectifs du Parlement Européen, de la Commission et du Conseil Européen, nous aurions déjà fait un pas considérable. Si par contre, il n'est pas possible de parvenir à un accord dans le cadre du Triangle de Weimar, alors il est inutile d'envisager de futures opérations de persuasion en direction d'autres partenaires européens.
Encore récemment à Gênes, nous avons du prendre conscience du fait que nombre de personnes - en particulier des jeunes - ressentent de grandes inquiétudes face au processus de mondialisation. Malgré les nombreux perspectives qu'offre la globalisation, par exemple en termes d'augmentation générale du niveau de vie et d'effets positifs des nouvelles technologies de l'information, certaines angoisses sont parfaitement justifiées. Si nous voulons éviter l'appauvrissement/la paupérisation et lexclusion d'importants groupes de population, nous devons convenir de normes sociales et écologiques en Europe. Car ce n'est qu'en concertation avec les partenaires européens dans le cadre d'une Europe effectivement capable de fonctionner, que nous réussirons à préserver une Europe sociale axée sur un développement durable.
Non seulement les jeunes peuvent participer activement à ce processus et contribuer à le déterminer, mais ils se doivent même de le faire au plus vite, car ce sont eux qui constituent l'avenir de l'Union Européenne. Ce n'est pas un hasard si le ministre allemand des Affaires étrangères Joschka Fischer a choisi le cadre de l'Université Humboldt à Berlin pour prononcer son fameux discours - largement commenté - sur l'Europe. Vous, représentants de la jeune génération, poursuivez peut-être d'autres objectifs que les hommes et les femmes politiques d'aujourd'hui qui sont encore marqués par l'après-guerre ou par le conflit Est-Ouest. (C'est pourquoi il est important que vous exprimiez vos idées et vos opinions).
Il est indispensable que le Triangle de Weimar aille au-delà du dialogue politique pour promouvoir des coopérations dans tous les domaines possibles. On peut ainsi se demander, comment les trois régions industrielles de Basse-Silésie, de la Ruhr et du Nord-Pas-de-Calais travaillent ensemble ? Si les jumelages sont actifs ? Si l'on ne peut pas envisager d'autres possibilités de coopération ? J'aimerais vous en citer pour ma part quelques-unes: la région du Nord-Pas-de-Calais, le bassin industriel de Basse-Silésie et la Ruhr cur de la Rhénanie-du-Nord-Westphalie - sont actuellement touchés par un processus de restructuration. Les industries traditionnelles offrent de moins en moins d'emplois. Les nouvelles technologies, la nouvelle économie, la culture, la science et les médias ont besoin de cerveaux riches d'expériences transfrontalières et d'approches internationales dans la vision des choses.
C'est pourquoi le domaine de la formation est capital. Je considère comme essentiel que la coopération supranationale devienne une évidence normale pour les jeunes. Des programmes internationaux de formation assortis de séjours e France, en Allemagne et en Pologne contribueraient non seulement à une meilleure compréhension, mais constitueraient un formidable succès en termes d'apprentissage et ouvriraient des perspectives d'avenir au plan professionnel. Les universités pourraient envisager une coopération plus étroite dans le cadre du Triangle de Weimar. Il n'est pas nécessaire de créer sur-le-champ une université commune. Ce serait déjà un bon début, si les professeurs des universités des trois pays procédaient à des échanges plus intensifs et si les étudiants passaient plus fréquemment des semestres à l'étranger. Ces étudiants pourraient se faire ainsi une idée plus précise des modes de travail et de pensée dans les autres pays.
Une autre proposition consisterait à renforcer la coopération dans le domaine des médias. Nous vivons dans une société moderne de l'information qui offre tout un éventail de possibilités. Je me réjouirais qu'il existe plus de médias dotés d'une dimension européenne. On est justement en train détendre le programme de la chaîne franco-allemande de télévision ARTE à la Pologne qui y est associée depuis le 1er janvier 2001 et participe à de premiers échanges de programmes. Des débats publics à la télévision permettraient d'éclairer le citoyen et des émissions d'informations ainsi que des sujets culturels contribueraient à véhiculer une image (plus précise) du voisin. Les citoyens seraient mieux informés et plus concernés. Ils n'auraient plus à avoir le sentiment de ne pas être pris en compte.
Un chapitre fort délicat reste celui de la politique agricole commune. Or, avec le Triangle de Weimar, nous aurions trois partenaires déterminants autour d'une même table: les Français avec un budget encore très élevé consacré à l'agriculture et des lobbys puissants dans ce domaine, la Pologne avec un taux élevé d'actifs dans l'agriculture et un grand nombre de petites exploitations et enfin l'Allemagne, important bailleur de fonds avec la plus faible proportion d'agriculteurs. Cette configuration résume à elle seule la confrontation entre des intérêts essentiels divergents qui reflèteront à l'avenir les situations respectives des 20 Etats de l'Union Européenne. Mais ce serait aussi l'occasion de s'attaquer enfin à la réforme depuis longtemps nécessaire de la politique agricole, ainsi que l'on prouvé les crises autour de l'ESB ("Vache folle") et de la fièvre aphteuse. C'est ici, dans le cadre du Triangle de Weimar, qu'il faut trouver un compromis permettant de relancer l'agriculture sur des bases susceptibles d'être intéressantes pour l'ensemble de l'Union Européenne. La coopération actuelle et future entre l'Allemagne, la France et la Pologne pourrait permettre aux Etats d'apprendre mutuellement les uns des autres. Dans le passé, le secteur agricole a donné lieu à nombre d'erreurs structurelles sur lesquelles il sera difficile de revenir. Il faut mettre fin à une agriculture intensive indifférente aux intérêts des consommateurs et à la liquidation d'un patrimoine précieux qui est la nature.
Je sais bien sûr que ces idées-là ne sont pas neuves. Mais dans le passé, nous avons été souvent incapables de dépasser le stade de l'initiative. Il faut que, dorénavant, les initiatives se traduisent à long terme par des programmes effectifs. Il convient évidemment de ne pas oublier que cette coopération trinationale ne peut être considérée que dans le cadre de l'Union Européenne; l'intérêt bien compris de l'Allemagne consiste à favoriser une bonne coopération avec ses voisins. Il serait fatal de vouloir tabler sur une exclusivité. Il n'est d 'ailleurs pas exclu que, en fonction des sujets et des intérêts visés, ce triangle se transforme à l'occasion en carré ou en pentagone ! Je considère qu'un trialogue renforcé est absolument nécessaire. Et je m'engage dans ce sens du mieux que je peux. Le temps des rencontres bilatérales n'est certes pas révolu, mais il convient de se focaliser sur de nouvelles donnes. Il faut que d'autres expériences puissent être mises à profit. Le Triangle de Weimar ne constitue donc pas une concurrence voire un "ersatz" pour l'Europe, mais bien plutôt un complément utile dans son processus de développement.
Je souhaite que cette future génération qui poursuivra l'édification de l'Europe, sache insuffler la vie à ce Triangle de Weimar. Faîtes connaître cette initiative autour de vous, à vos amis, à vos associations locales; aux partis et aux diverses fédérations. Favorisez activement ces petits pas qui permettront de réaliser le grand saut. Des coopérations dans un cadre restreint contribueront à mieux faire avancer cette machine parfois peu mobile qu'est l'Union Européenne. Et que le Triangle de Weimar donne naissance à beaucoup de petits triangles !
(Traduction: Josie Mély)