Entretien avec Guy PENNE
Vice-Président de la Commission des Affaires Etrangères
et de la Défense du Sénat

Allemagne d’aujourd’hui : Comment jugez-vous le triangle de Weimar ?
Guy PENNE: Je voudrais souligner combien cette constellation France-Allemagne-Pologne me semble extrêmement importante dans l’Europe d’aujourd’hui. C’est d’abord l’affirmation d’un trilatéralisme prometteur et qui a produit ses effets depuis dix ans. Il n’y a qu’à faire la liste des actions déjà menées.
Le trilatéralisme est rare dans les relations internationales. Nous connaissons le bilatéralisme du type comparable aux rapports franco-allemands et dont l’Office Franco-Allemand pour la Jeunesse est l’une des expériences les plus accomplies. Nous connaissons également le multilatéralisme rencontré souvent dans les organisations internationales et dans les coopérations du type OSCE. Mais que peut bien signifier une diplomatie trilatérale ? C’est d’abord, à mon sens, le souci d’approfondir une relation bilatérale. L’exemple du triangle de Weimar le montre bien. - La relation franco-allemande s’était un peu essoufflée 20 à 30 ans après le Traité de l’Elysée, en dépit des efforts de François MITTERRAND et d’Helmut KOHL dont on ne soulignera jamais assez combien ces deux hommes ont œuvré pour la construction européenne. Nous leur devons d’être là aujourd’hui, c’est à dire bien conscients de l’enjeu politique de l’Europe.

A.A.: Justement en quoi le Triangle de Weimar a-t-il eu une fonction d’incitation dans ce domaine ?
G. PENNE: Je voudrais revenir sur le trilatéralisme, c’est une façon de continuer la politique des regards croisés. Vous savez combien elle a pu être fructueuse dans le bilatéralisme franco-allemand. Nous avons de part et d’autre commencé à comprendre non seulement nos différences mais aussi nos contradictions. Ce n’était ni facile ni agréable pour l’un et l’autre. Mais c’était la seule façon d’aller au-delà de ce que certains ont appelé « l’idéologie de la réconciliation ». Et bien avec le trilatéralisme nous élargissons la connaissance bilatérale réciproque de nos contradictions. C’est le pays tiers qui nous tend le miroir où nous nous découvrons, qu’il s’agisse de notre idée de l’Europe à nous, Allemands et Français, de notre rapport à la mémoire, de nos conceptions de la mobilité en Europe, de nos politiques de sécurité etc.

A.A. : Le Triangle de Weimar n’occulte-t-il pas en fait les fameux malentendus franco-allemands et les divergences quant à l’élargissement de l’Europe ?
G. PENNE : Peut-être mais là n’est pas l’essentiel. Nous, Français, nous entretenons avec la Pologne des relations chaleureuses anciennes qui ont été forgées par l’histoire. Qu’on pense à tous les transferts culturels franco-polonais du duché de Nancy à l’émigration polonaise des mines du Nord et de l’Est de la France. C’est un phénomène formidable qui n’a jamais pu être véritablement travaillé et analysé. Nous en sommes souvent restés à Chopin et à Marie Curie. Ce n’est pas si mal d’ailleurs mais nous devons aujourd’hui beaucoup plus rechercher ce qui nous unit et nous sépare en même temps.

A.A. : Oui, mais en quoi le Triangle de Weimar est-il une constellation novatrice aujourd’hui ?
G. PENNE : Prenez le problème de la République. On peut objecter que c’est une problématique très franco-française mais c’est faux. Nous devons réfléchir à trois sur cette question. Il y va de l’avenir de l’Europe si nous voulons donner de la substance à la notion de citoyenneté européenne. Je ne voudrais pas revenir sur la mémoire de la République dans la relation bilatérale franco-allemande, mémoire occultée rejetée parce que trop peu consensuelle. Mais les Français seraient bien avisés d’observer l’évolution de l’idée républicaine chez leurs partenaires. En Allemagne c’est le grand philosophe Jürgen HABERMAS qui a livré la réflexion la plus intéressante.

A.A. : Et la Pologne ?
G. PENNE : J’y viens. Nous connaissons très mal dans les deux pays la Pologne républicaine du premier après-guerre. Ce n’était pas la première fois qu’était proclamée une république dans ce pays. Mais c’était bien la première fois qu’une constitution calquée sur celle de la 3e République chez nous était mise en place. En France comme en Allemagne nous ne retenons que l’épisode PI¸SUDSKY. Certains Polonais l’ont un peu trop vénéré et le font toujours d’ailleurs en voyant PILSUDSKY comme une sorte de « De Gaulle polonais ». La comparaison ne tient pas car DE GAULLE ne fut jamais un dictateur et même si on a pu parler de l’influence des généraux d’Alger autour du 13 mai 1958 dans le retour de DE GAULLE, rien n’est absolument comparable avec le coup de force du 12 mai 1926 (le mois de mai est riche en événements !) qui instaura ce régime autoritaire dont le Maréchal PI¸SUDSKY fut, peut-être à son corps défendant, la figure de proue.
La république fut toutefois une période riche et passionnante pour les Polonais après 1918. Comme nous, ils étaient en 1918-19 très attachés à la notion de citoyenneté et ils rejetaient le communautarisme ou l’ethnicisme qui se manifestaient alors dans les revendications des minorités. WITOS, GRALSKI, ce sont des noms oubliés de premiers ministres polonais qui crurent à cette république, même si elle était d’essence plutôt conservatrice et si la gauche curieusement à cette époque était proche de PI¸SUDSKY.

A.A. : Un Triangle de Weimar républicain en quelque sorte ?
G. PENNE : Je vous laisse la responsabilité de cette formule. Mais vous savez fort bien qu’au-delà des systèmes institutionnels la République est d’abord une éthique qui est internationale. En revisitant nos trois mémoires républicaines, en France, en Allemagne, en Pologne, nous prenons surtout, nous Français et Allemands, conscience de notre citoyenneté transculturelle. Le « patriotisme constitutionnel » s’est nourri des idées sur l’Etat de Droit, réaffirmé après l’effondrement du 3e Reich. Cet Etat de Droit est aussi notre héritage commun, à nous Français et Allemands, issu des Lumières et de la Révolution Française. Ce que l’on appelle les valeurs républicaines qui ne sont pas toujours respectées et dont il faut rappeler l’actualité permanente en Europe face aux populismes de droite et à l’extrême-droite, n’est-ce pas là la base d’une future constitution européenne ?

Le trilatéralisme franco-germano-polonais nous aide bien plus que toute autre constellation en Europe, à en prendre conscience. Entre Paris, Berlin et Varsovie c’est la République qui doit être le fil conducteur de nos politiques et de nos échanges. Nous ne sommes pas à contre-courant. Le discours républicain n’est pas « rétro » dès lors qu’il s’inscrit dans une perspective européenne. Je rappellerai ici le fameux mot de JAURES : « Peu d’internationalisme éloigne de la patrie, beaucoup d’internationalisme y ramène . Français, Allemands et Polonais sont concernés.

(Propos recueillis par M. Cullin)