ÉDITORIAL

MIGRATIONS, MÉMOIRE, MOBILITÉ.
LA POLOGNE EN EUROPE

Le « Triangle de Weimar », qu’est-ce que c’est ? Telle est sans doute la question qu’un nombre non négligeable de lecteurs s’est posée à l’annonce de la publication de ce dossier. Titre et sous-titre permettent une première approche : c’est une institution triangulaire qui vient d’avoir dix ans et qui réunit la France, l’Allemagne et la Pologne. C’est en effet, à Weimar, il y a dix ans, que le principe de rencontres trilatérales sur le modèle de ce qui pouvait se faire déjà en matière de coopération bilatérale a été adopté. Mais il ne s’agit plus désormais seulement de relations entre Etats, les Régions se trouvent également de plus en plus impliquées. Aussi bien n’est-ce pas un hasard si trois régions européennes telles que la Rhénanie du Nord –Westphalie, le Nord – Pas de Calais et la Silésie, des régions qui ne sont pas sans avoir de nombreuses similitudes de par leur passé de pays de vieille industrie et d’amples migrations, ont choisi de signer une déclaration de coopération à Düsseldorf le 24 août 2001. Ce n’est pas un hasard non plus si cette signature a clôturé au Landtag de Düsseldorf, une rencontre franco-germano-polonaise organisée en commun par l’Office franco-allemand pour la jeunesse et l’Office germano-polonais pour la jeunesse, en coopération avec l’Institut culturel Polonais et l’Institut Français de Düsseldorf. C’est que l’OFAJ a depuis de nombreuses années déjà l’expérience de séminaires triangulaires associant aux rencontres franco-allemandes de jeunes Polonais. Il s’est engagé sur cette voie avant que ne s’effondre le Mur de Berlin, sachant qu’à la réconciliation et à la coopération franco-allemande à l’Ouest devait venir s’ajouter le même processus à l’Est afin de permettre à l’Europe de progresser et de se faire. L’OFAJ a fait dans ce domaine réellement œuvre de pionnier. Son homologue germano-polonais bénéficie de son expérience.

Mais si le « Triangle de Weimar » évoque aussi peu de choses au plus grand nombre, n’y a-t-il pas eu un manque patent d’informations ? Malgré ce déficit, l’allocution de Stéphane Hessel, Ambassadeur de France, a provoqué à Düsseldorf des moments d’enthousiasme et d’émotion qui ont rappelé aux « vieux routiers » du franco-allemand les meilleurs moments de la réconciliation franco-allemande d’après-guerre, un phénomène que l’on aurait jugé plutôt improbable aujourd’hui, et les grands moments de la construction européenne.

C’est pour cela que nous avons tenu à publier à l’occasion du dixième anniversaire du « Triangle de Weimar », en coopération avec l’Office franco-allemand pour la jeunesse, un dossier qui soit une première tentative de bilan de cette action triangulaire pour la faire mieux connaître et la faire progresser dans nos représentations, tant il est vrai que rien ne marche mieux que lorsque l’on sait de quoi l’on parle. Ce dossier est délibérément hétéroclite. Il associe à des études universitaires des discours pratiqués sur le terrain de la relation franco-germano-polonaise et des discours politiques dont on verra qu’ils pratiquent avec une étonnante sincérité le parler politique vrai et non le discours convenu ou la « langue de bois. » Il a également une valeur documentaire dans la mesure où il fournit la version intégrale de la déclaration de Düsseldorf et du discours prononcé par le Président de la République polonaise, A. Kwasniewski, lors du 11ème anniversaire de l’unification de l’Allemagne : un discours qui est autant un constat qu’un appel, mais surtout un discours qui décrit la réalité quotidienne des relations germano-polonaises sans fard, sans enjolivement, sans dramatisation excessive non plus. A. Kwasniewski dit aux peuples d’Europe au moment où l’Union européenne est prête à s’ouvrir et à s’élargir vers l’Est que, malgré des progrès notoires, tout ne va pas pour le mieux dans le meilleur des mondes germano-polonais et l’on croit soudain entendre la réplique d’un discours sur les relations franco-allemandes, sans doute devenues normales ou plus normales avec le temps, mais la normalisation a induit de l’indifférence là où une nouvelle dynamique serait de mise !

La rencontre de Düsseldorf tournait autour de trois axes majeurs, la mémoire, l’intégration et l’exclusion, la mobilité, ces trois axes complémentaires induisant une réflexion commune sur l’Europe, sur son rôle dans le monde et plus particulièrement sur les droits fondamentaux tels que la Charte de l’Union européenne les définit aujourd’hui. Cette rencontre participait ainsi également au débat jugé nécessaire par les chefs d’Etat européens sur l’Europe et dans lequel Allemagne d’aujourd’hui s’inscrit en tant que forum franco-allemand et par la publication de dossiers thématiques tels que celui que nous présentons aujourd’hui ou celui sur les conceptions européennes de la citoyenneté, publié dans notre dernier numéro.

Mobilité

Dans nos sociétés qui semblent au premier abord caractérisées par une forte mobilité, la notion de mobilité a une double connotation. La première est éminemment positive parce qu’elle est associée à celle de voyage et d’ouverture : la mobilité, c’est le moyen de connaître un nouveau monde, de découvrir de nouveaux horizons, d’acquérir par une meilleure connaissance de la culture et de la civilisation d’autres pays, en particulier au sein de l’Union européenne qui garantit la mobilité de la main d’œuvre de ses pays membres, de nouvelles perspectives professionnelles. Cette vision positive des choses est intimement associée à l’expérience des voyages de caractère touristique, ce faisant à l’expérience des vacances, mais l’idée de mobilité intellectuelle n’est pas loin non plus, avec ce que celle-ci peut impliquer d’intelligence, d’agilité mentale et de capacités d’adaptation. Il est d’ailleurs intéressant de relever que dans le cadre du brain storming auquel se sont soumis les participants du groupe franco-germano-polonais réuni à Dusseldorf par l’OFAJ, la notion de mobilité intellectuelle s’est immédiatement imposée au plus grand nombre.

Mais il y a aussi une connotation nettement moins positive : qui dit mobilité, dit aussi obligation, voire contrainte, par exemple celle de devoir changer de domicile en cas de perte d’emploi pour en trouver un autre, quelles qu’en soient les conséquences négatives pour la vie familiale ou la santé du salarié. La notion de mobilité sociale apparaît ainsi ambivalente. On observe par exemple que des ouvriers du bâtiment, originaires de Saxe, sont prêts à s’expatrier en Hollande pour y trouver du travail. Ils acceptent de faire des stages de formation professionnelle pour apprendre l’art de bâtir conforme à la réglementation et à la tradition hollandaise, un art différent de ce qu’il est en Allemagne, et associent à leur mobilité l’idée positive de retour à l’emploi dans leur branche d’origine, alors que le marché est saturé en Saxe suite au ralentissement du marché de la construction, mais en même temps ces ouvriers disent que ce n’est pas de gaieté de cœur qu’ils ont pris cette décision parce qu’ils vont devoir quitter leur famille, pour certains d’entre eux, à un âge – plus de cinquante ans –auquel ils espéraient qu’ils n’auraient plus à bouger. C’est là un exemple symptomatique même s’il ne touche en août 2001 que quelques dizaines d’ouvriers du bâtiment en Saxe. La mobilité sociale peut aussi consister simplement en l’acceptation de distances plus grandes que dans le passé entre le domicile et le lieu de travail, le développement de la mobilité individuelle la rendant socialement acceptable ou simplement plausible. La mobilité apparaît ainsi comme une chose positive quand elle est le fruit d’un choix délibérée ou qu’elle est simplement librement consentie. Elle perd de ses attraits quand elle est imposée.

Migrations, intégration et exclusion

Pourtant, la mobilité semble bien inhérente à la nature humaine. Toute entrave à la mobilité est perçue comme une privation de liberté. C’est l’expérience qu’ont faite tous les régimes autoritaires. La RDA s’est effondrée, entre autres raisons, et ce n’est pas la moindre, parce qu’elle n’a pas pu garantir à ses citoyens le droit à la libre circulation qui impliquait celui de se rendre librement en RFA, conformément à la Charte d’Helsinki de 1975 à laquelle elle-même avait souscrit. La question de la mobilité est intimement liée à la politique migratoire des Etats et ce faisant à leur politique d’intégration des populations immigrées. Le sujet est actuellement discuté de façon controversée en Allemagne depuis la présentation d’un projet de loi par le ministre fédéral de l’Intérieur, O. Schily, qui ferait de l’Allemagne un pays d’immigration, mettant – dans une certaine mesure - la loi en conformité avec la réalité.

En France, les choses ont rarement été aussi simples que les discours sur la France, terre d’accueil, pourraient faire croire. Hans-Hagen Bremer constate que le pays de vieille émigration qu’est la France refuse aujourd’hui l’arrivée de nouveaux immigrés , à un moment où l’on n’a sans doute pas conscience du fait que le nombre d’étrangers en France a, selon les chiffres fournis par l’INSEE, diminué au cours des dix dernières années : en 1999, 3,26 millions d’étrangers résidaient en France, soit 340.000 de moins qu’en 1999. Mais l’étude de l’INSEE fait en même temps apparaître que l’apport global de l’immigration dans la population française est de l’ordre de 20% pour une population totale d’un peu plus de 58 millions d’habitants et que plus de 40% de l’accroissement démographique est, depuis 1946, directement ou indirectement imputable à l’immigration. Voilà de quoi rassurer sur les effets bénéfiques de l’intégration. Celle-ci ne s’est pourtant jamais faite sans heurts et l’intégration des travailleurs polonais en France, mise en avant comme un modèle du genre qu’il suffirait d’imiter pour intégrer d’autres communautés, est là pour le rappeler.

Avant la Première Guerre mondiale, seuls quelques milliers de travailleurs polonais se sont établis en France. Après 1919, c’est une véritable politique d’immigration que la France a pratiquée pour combler le déficit démographique dû à la guerre et faire travailler ses mines de charbon. En plus des Polonais de Silésie, la France a fait également appel à des travailleurs polonais de la Ruhr. Avant 1939, environ 300.000 Polonais sont ainsi installés en France, surtout dans le Nord – Pas de Calais. Mais leur intégration est loin d’être le simple récit d’une réussite, surtout vue du côté polonais. Janine Ponty estime que leur intégration n’a pas abouti avant la troisième ou quatrième génération, c’est-à-dire dans les années 70 ! Etre polonais, signifiait bien souvent d’abord subir la xénophobie des Français et vivre dans l’exclusion ! C’est une situation semblable qui a prévalu en Allemagne dès la deuxième moitié du 19ème siècle pour la population polonaise implantée dans la Ruhr, là où se trouvent, comme dans le Nord – Pas de Calais, les mines de charbon et les usines sidérurgiques.

A la veille de l’entrée de la Pologne dans l’Union européenne, on peut observer un retour, de part et d’autre de la frontière germano-polonaise – où l’entente pour la protéger d’intrusions intempestives n’est par ailleurs pas si mauvaise que cela -, des clichés habituels sur l’autre, tel que l’évoque A. Kwasniewski dans son discours de Mayence. Cela est largement dû au fait que l’Allemagne, sans avoir définitivement arrêté sa politique en la matière, semble souhaiter reporter de sept ans la liberté d’établissement pour les Polonais au sein des pays de l’Union afin d’empêcher un mouvement migratoire trop massif d’est en ouest. Ce à quoi, on rétorque du côté polonais, que s’il y aura bien globalement une émigration des nouveaux pays vers les anciens pays de l’Union européenne, celle-ci ne se fera pas dans des proportions aussi grandes qu’on le redoute en Allemagne. Parce que le niveau de vie s’accroît continuellement en Pologne et que l’attachement au pays y reste fort. L’exemple des informaticiens polonais sur lesquels l’Allemagne comptait, après les informaticiens indiens, pour combler leur déficit de formation dans ce domaine est là pour montrer que les Polonais n’ont pas succombé aux attraits de la green card allemande. L’argumentation polonaise va encore plus loin : d’ici 2010/15, les anciens pays de l’Union, l’Allemagne en premier, auront un déficit de main d’œuvre provoqué par le vieillissement de leurs populations qu’il leur faudra bien combler. La logique de l’argumentation n’est pas à l’abri de toute épreuve puisque le second argument semble contredire le premier. Mais ce qui importe, c’est peut-être de relever la force de l’appel en provenance de Pologne, où l’on redoute que s’émousse l’engagement pour l’Europe si n’est réservé à ses habitants qu’un statut de second rang au sein de l’Union.

Du côté allemand, la logique n’est pas non plus toujours au rendez-vous quand il s’agit de la Pologne. On y apprécie les qualités des travailleurs saisonniers polonais dont on n’hésite pas à dire, à l’occasion, que « 800 font le travail de 2000 travailleurs allemands. » Mais on y redoute aussi le dumping social que pourrait provoquer un afflux non maîtrisé de main d’œuvre polonaise. Et puis comme rien n’est simple, sur fond de mémoire retrouvée, on craint encore du côté polonais que les Allemands ne viennent racheter, avec leur monnaie forte, « leurs » terres, celles qui ont été redistribuées aux Polonais après les expulsions d’après 1945. On voit réapparaître là toute la méfiance laissée entre les peuples par les guerres de conquête du IIIème Reich, un passé loin d’être assumé comme le montre, entre Allemands et Tchèques, la difficile négociation qui aboutit seulement en 1997 à une déclaration de réconciliation entre les deux pays, déclaration qui laissait entière la question du dédommagement des Allemands des Sudètes victimes des décrets Bene_ d’expropriation, décrets dont le Parlement européen réclame aujourd’hui l’abrogation.

Comme dans les relations franco-allemandes, les relations germano-polonaises restent un terrain largement miné par le passé et pourtant elles évoluent dans le sens de la normalisation, ce qui se traduit, entre autres, par le fait que parmi les pays d’Europe centrale et orientale (les PECOs), la Pologne est le principal partenaire commercial de l’Allemagne. Et puis surtout, l’Allemagne est éminemment favorable à l’entrée de la Pologne et de la République tchèque dans l’Union européenne (après leur entrée dans l’OTAN) pour que l’Europe de l‘Est soit un pôle de stabilité et de cohésion sociale et non de déstabilisation sur sa frontière orientale. Si Polonais et Tchèques trouvent chez eux les conditions de leur réussite sociale par le progrès économique, ils resteront chez eux et n’iront pas chercher leur bonheur ailleurs – ou seulement si on a besoin d’eux !

L’actuel débat sur la mobilité en Europe n’est pas sans rappeler celui que l’on a mené en France au moment de la ratification du Traité de Maastricht quand les opposants se plaisaient à évoquer un déferlement d’étrangers dans les métiers les plus divers, ce qui ne s’est pas produit. Ce débat a même quelque chose d’un peu surréel quand on pense qu’à l’heure actuelle, la mobilité au sein de l’Union est jugée particulièrement faible. La Commission européenne constate qu’en 1998, « les migrations entre Etats des Etats-Unis touchaient 2,4% de la population et que sur une période de dix années, la mobilité entre Etats des Etats-Unis touchaient l’équivalent de 24% de l’ensemble de la population » contre 4% au sein de l’Union européenne. La même étude relève, ce qui ne sera pas pour étonner, que la mobilité touche en priorité les secteurs à forte croissance et à haut niveau de technologie et que les travailleurs mobiles sont jeunes, pour l’essentiel âgés de moins de 30 ans, et hautement qualifiés. La mobilité concerne, au sein de l’Union européenne, environ 1,5 millions de personnes par an, moins de 0,4% de la population totale. Et la Commission de conclure que les principaux obstacles à la mobilité en Europe sont d’ordre social, culturel et linguistique. L’objectif est enfin, en 2001, de faire du droit fondé par le Traité de Rome (1957) de travailler dans un autre Etat membre une « réalité pour tous les citoyens d’Europe ! »

Sans doute convient-il de ménager les transitions – l’économie polonaise n’aurait pas davantage supporté que celle de l’ex-RDA une ouverture trop rapide au marché mondial et une mise en conformité de ses installations de production aux normes européennes ; la politique agricole commune et celle de soutien structurel aux régions ont besoin également de temps pour intégrer de nouveaux pays membres dans lesquels le secteur agricole reste fort en même temps qu’archaïque. Mais la leçon de Düsseldorf, au mois d’août 2001, c’était qu’il ne fallait pas désespérer les Polonais tant qu’ils croyaient encore à l’Europe.

- Jérôme VAILLANT -