EDITORIAL

Un gouvernement économique de l’europe pour préserver l’Etat social ?

Le semestre qui court de septembre 2001 à mars 2002 a été marqué par deux événements dont on n’a pas encore mesuré complètement les conséquences pour la « globalisation », le projet néolibéral actuel. Il s’agit évidemment de la destruction du World Trade Center de New York le 11 septembre 2001 ainsi que de la faillite de l’économie argentine après dix ans de parité entre le peso et le dollar. La première partie de cette analyse est de ce fait consacrée à la mise en perspective de ces événements pour en dégager quelques enseignements sur le plan économique.

Tout laisse à penser que les actes terroristes de New York, aussi meurtriers que symboliques, ont été grandement facilités par la privatisation totale du contrôle de sécurité des bagages et des passagers dans les aéroports américains. Ces tâches ont été confiées à des sociétés employant un personnel trop peu nombreux, peu qualifié et de surcroît sous-payé, donc peu motivé. Ce chaînon défaillant du transport aérien américain serait à l’origine des graves incertitudes actuelles du secteur du transport aérien, du tourisme, de la construction aéronautique et, au-delà, de l’économie du pays. L’Europe et le reste du monde ne sont nullement épargnés. Comme dans le cas de l’effondrement des tours jumelles provoqué, suite aux attaques terroristes, par le décrochage des planchers d’étage sous l’effet de la chaleur (les crochets –vraisemblablement sous-dimensionnés– qui permirent de fixer les planchers aux poutres métalliques verticales se sont déformés et ont lâché), la catastrophe a été précipitée par un chaînon faible du système. Dans le monde entier, les procédures de sécurité font désormais l’objet d’études approfondies et la recherche de solutions fiables et économiques impliquera bien évidemment la régulation collective et engagera donc la responsabilité des Etats.

En Amérique du Sud, la grave crise argentine montre que le projet néo-libéral ne connaît pas seulement des ratés sous forme de crises conjoncturelles ponctuelles, mais qu’elle est susceptible de provoquer l’abandon même de l’économie de marché en tant que système régulateur principal du processus de production. C’est ce qu’a annoncé début janvier 2002 le dernier des présidents de crise de l’Argentine, Edouardo Duhalde. Même si une telle annonce, faite au plus fort de la crise, peu paraître prématurée et exagérée, il n’en reste pas moins que la menace d’une révolte générale plane sur le pays. L’Argentine pourrait passer, quasiment du jour au lendemain, d’un libéralisme à tous crins instauré sous la présidence Menem en 1991 impliquant des privatisations forcées et une parité –présentée comme définitive !– entre peso et dollar à une économie largement administrée dont les instruments privilégiés seraient le protectionnisme et la dévaluation. Il s’agit de sauver ce qui pourrait l’être de la jadis si prospère économie argentine.

Ces deux événements montrent à quel point il convient d’être prudent lors du façonnage d’un modèle économique et social dont on attend une raisonnable pérennité. L’économie sociale de marché « à l’européenne », un projet capable de combiner un niveau de force régulatrice publique adaptée à une situation sociale, culturelle, technologique et économique donnée avec la recherche, tout autant légitime, de profits privés –un tel système est certainement mieux à même de prévenir ou d’amortir les inévitables défaillances de tel ou tel chaînon faiblissant. Le niveau pertinent de force régulatrice des Etats devrait être en mesure de garantir les équilibres macro-économiques par l’application des enseignements « bien compris » (1) de J. M. Keynes et de ses successeurs. Dans cette perspective, l’Etat devrait disposer d’une masse critique de possibilités d’intervention tirées d’impôts, de cotisations et de transferts sociaux. Au niveau micro-économique, l’Etat européen devrait s’assurer que les règles d’une saine concurrence sont appliquées et que les pratiques productives sont orientées vers des valeurs comme la sécurité, la durabilité et une éthique respectueuse de l’homme et de son environnement. Le filet social, à la fois durable et flexible, devrait garantir un niveau acceptable de sécurité aux efforts individuels qui sont « naturellement » menacés par le jeu d’une concurrence tout autant souhaitable. L’Etat devrait être le promoteur de l’idée du lien social sans lequel l’édifice économique et social devient facilement instable. Pourtant, dans l’ensemble de ces domaines, l’Etat social européen est désormais critiqué, se trouve sur la défensive et est souvent miné par les propos de ses propres représentants.

Pour l’instant, l’Europe –dorénavant unie aux yeux de tous par une seule et unique monnaie– ne semble pas encore avoir mesuré l’étendue des dégâts pour le projet néo-libéral occasionnés par les deux événements survenus de l’autre côté de l’Atlantique. Certes, les contrôles de sécurité dans les aéroports et dans les avions viennent d’être renforcés et améliorés. Certes, l’Union économique et monétaire européenne (UEM) est structurellement de loin moins asymétrique que celle établie de fait entre la frêle Argentine et les surpuissants et budgétairement stables Etats-Unis.

Mais l’euro, aussi nécessaire qu’il soit pour améliorer les conditions de fonctionnement du marché intérieur et pour promouvoir l’idée d’une intégration politique encore plus poussée, ne peut, à lui seul, garantir ni la prospérité des Etats membres ni la pérennité de l’Etat social en Europe. Tout au contraire, il est susceptible de fragiliser un peu plus le lien social par un effet que l’on pourrait appeler, faute de mieux, d’effet « cocotte minute » : d’un aspect extérieur assez solide dû aux sévères critères de convergence bétonnés par le pacte de stabilité et dû à des structures économiques encore relativement homogènes, l’euro soumettra l’économie des pays de l’Euroland progressivement à une pression les forçant à s’orienter vers le modèle du Wettbewerbsstaat (Etat de compétition). N’étant plus en mesure de protéger son économie ni par la dévaluation ni par une intervention budgétaire conséquente –il suffit de voir les raisons de la politique de « la main tranquille » à la Gerhard Schröder : le respect des critères de convergence et l’inefficacité d’une relance budgétaire isolée–, cet Etat de compétition doit soumettre ses instruments fiscaux et budgétaires aux prérogatives de la productivité économique à plus ou moins court terme. Sous le régime de l’euro c’est l’Etat qui dispose, au départ, du meilleur profil de l’offre et qui parvient à optimiser la dépense publique de telle façon qu’elle contribue parfaitement au maintien d’une offre économique pertinente, c’est cet Etat qui se développera plus vite que les autres. Dans le cas où la monnaie unique reste durablement en place, nous verrons apparaître, éventuellement, une différenciation de l’offre économique des pays membres mais, à coup sûr, la recherche d’une meilleure utilisation économique du budget.

Un pays qui ne respectera pas cette logique inhérente au projet de l’euro sera, à terme, condamné à une évolution à l’argentine : la sortie fracassante de l’Union monétaire afin de sauver ce qui restera de l’économie du pays concerné. Ou bien, il recevra une aide financière conséquente de la part de ses partenaires, une solution improbable, car écartée par les traités européens. Que s’est-il passé pour que l’Argentine se trouve dans l’obligation de sortir de la parité entre le peso et le dollar ? Dans la première phase du projet, de 1991 à 1996, la parité fut un énorme succès. C’est à partir de 1997 que le pays montre des difficultés à suivre la politique budgétaire du grand partenaire, car l’Etat argentin comme ses provinces ne parviennent pas à réduire leurs déficits de façon significative. En 1991, les Etats-Unis étaient en crise et l’endettement budgétaire américain augmentait. Les taux d’intérêts étaient bas. L’Argentine était en mesure de suivre le train. Mais dès 1992-1993 les choses s’améliorent aux Etats-Unis, ouvrant une période de croissance forte de huit ans : les capitaux affluent, l’activité s’accroît, le budget s’équilibre progressivement avant de devenir franchement excédentaire permettant des réductions d’impôt qui alimentent à leur tour les conditions d’exploitation économiques. Ce sont les années Clinton et la confiance se renforce, ce qui se reflète dans l’évolution du cours du dollar. De son côté, l’Argentine, en 1997, ne parvient plus à suivre ce train. La méfiance s’installe, les conditions budgétaires, sous l’effet de la crise, se dégradent encore plus, la parité avec un dollar qui s’envole est maintenue à coup de milliards du FMI et de taux d’intérêts de plus en plus élevés, brisant net l’élan des investisseurs industriels, les exportations sont handicapées par la force artificielle du peso alors que le grand voisin brésilien dévalue sa monnaie, le réal ; jusqu’au moment où la confiance s’effondre totalement fin 2001. Enseignement : dans une union monétaire, il faut être aussi compétitif que le ou les partenaires, sinon les capitaux quittent le pays concerné parce qu’ils trouvent aisément ailleurs une meilleure rémunération.

Revenons à l’Europe. L’Allemagne est dans une situation assez inconfortable, même s’il serait exagéré de la comparer à celle que connaît l’Argentine. Depuis l’avènement de l’euro en janvier 1999, les séquelles de la réunification aidant, le pays ne dispose pas d’une structure de son offre aussi optimale que la plupart de ses partenaires, comme par exemple la France. Les taux de croissance allemands restent inférieurs aux taux français, même lorsque en l’an 2000 l’exceptionnelle bonne conjoncture internationale permet au puissant secteur exportateur allemand de battre des records. En 2001, l’Allemagne a péniblement évité la stagnation complète avec un taux attendu autour de 0,6% –alors que la France atteint ou dépasse légèrement les 2%, plus que le triple de l’expansion allemande. L’Est de l’Allemagne est même en récession avec -0,6% en 2001. Et les perspectives pour l’an 2002 ne sont pas meilleures. Le taux escompté par les principaux experts –des grands instituts de recherche économique et du Sachverständigenrat (Conseil d’expertise économique, à ce titre interlocuteur privilégié du gouvernement allemand) (2)– se situerait entre 0,6 et 0,7% avec une économie est-allemande encore en recul. La France atteindrait au moins le double de ce taux.

Comment réagira la politique économique allemande après ces cinq dernières années de décalage par rapport à la France et la plupart de ses partenaires européens ? Au début de l’année 2002, la K-Frage (3) étant résolue par la nomination d’Edmund Stoiber, le reste de l’année sera marqué par un débat de fond : comment arrimer le wagon allemand au train économique européen actuellement tiré par des pays comme la France, l’Espagne, le Benelux et l’Irlande ? Début janvier 2002, Gerhard Schröder a laissé entrevoir sa stratégie afin de rester à la chancellerie après le 22 septembre 2002, jour des élections au Bundestag. Il tentera de poursuivre sa politique de la main tranquille –pas de programme d’investissement public d’envergure– tout en permettant la généralisation de quelques expérimentations de soutien à l’emploi précaire par le biais d’une baisse des cotisations sociales accordée aux bas salaires (Kombilohn, le salaire net étant subventionné par l’Etat). Son souci sera d’aplatir autant que possible la remontée du chômage qui frôle, en décembre 2001, les quatre millions de personnes (9,6% de la population active) tout en évitant de creuser les déficits déjà mis à mal par le jeu des stabilisateurs automatiques (cotisations sociales en baisse, transferts sociaux en hausse). Ainsi pourra-t-il défendre un bilan de lutte contre le chômage, certes mitigé, mais en préservant les grands équilibres financiers du pays. (4) Dans cette stratégie, le salut viendrait de l’extérieur : la reprise économique mondiale attendue pour le début du troisième trimestre de 2002. Une politique que l’on pourrait caractériser de pragmatique mais qui s’interdit de s’attaquer, du moins lors de cette année électorale, à des questions d’ordre structurel – une politique, en somme, qui ressemble à celle menée en 1997-1998 par Helmut Kohl.

Les premières interventions du candidat chrétien-démocrate à la chancellerie, Edmund Stoiber, laissent entrevoir une toute autre stratégie : il s’agirait, dès 2003, de s’attaquer vigoureusement aux deux problèmes principaux de l’Allemagne, le véritable boulet économique que constitue l’ex-RDA et le montant impressionnant des transferts sociaux. La recette avancée est simple : une réforme structurelle d’envergure des transferts sociaux dégagerait le volume d’intervention budgétaire suffisant pour adapter l’offre économique de l’ex-RDA aux besoins du marché européen et mondial. La compétitivité de l’Allemagne, sous le régime contraignant de l’euro, serait alors rétablie par une réduction importante de l’Etat social. Accessoirement, un chancelier E. Stoiber s’engagerait à rapatrier, du moins partiellement, les ressources des fonds structurels européens, ne craignant pas de froisser la France et d’indisposer les pays du Sud de l’Europe. Cet engagement sera d’autant plus facile à tenir que le moment de vérité pour ces fonds (structurels, mais aussi agricoles) approche avec l’élargissement de l’Union à partir de 2004. En Allemagne même, E. Stoiber s’est déjà fait un nom en tant que défenseur intransigeant des intérêts des régions (fortunées). Au niveau de l’échelon supérieur, il trouve d’ores et déjà des compagnons de route influants –Silvio Berlusconi, José Maria Aznar ou Jörg Haider– et prêts à cacher le projet de réformes structurelles massives derrière une argumentation pro-identitaire, néonationaliste et antifédérale qui valorise, bien évidemment, la responsabilité nationale –dans la logique d’une Union monétaire sans projet en matière d’économie politique.
Une autre voie pour l’Allemagne, et il est frappant de voir que G. Schröder s’y refuse encore, serait d’accéder à la proposition de la France d’établir un Gouvernement économique de l’Euroland, expression concrète d’un projet d’économie politique commun. Une telle institution intergouvernementale, habilitée à coordonner les politiques d’intervention nationales afin de leur assurer le poids et la simultanéité nécessaires au succès, libérerait les pays-membres du problème de l’inefficacité des programmes conjoncturels nationaux isolés. Les effets d’un tel interventionnisme coordonné se diffuseraient essentiellement à l’intérieur de l’Union européenne, comme c’est déjà le cas pour les mesures nationales isolées. (5) L’euro faible permettrait à l’ensemble de gagner encore en compétitivité face au reste du monde.

Evidemment, cette proposition n’agrée pas au nouveau « taureau de Bavière » (6) car elle dégagerait la zone euro de la nécessité d’avancer vite vers le modèle de l’Etat de compétition et préserverait les chances de l’Etat social européen. Mais pour quelle raison les sociaux-démocrates allemands restent-ils réticents face à la proposition française ? Serait-il possible qu’ils partagent, au fond, la vision de M. Stoiber, mais qu’ils n’osent pas dire la vérité à une partie de leur électorat (en gros, le monde syndical allemand) ? Ou sont-ils vraiment certains que le modèle social allemand et européen sera sauvé –jusqu’à la prochaine crise– par le seul rebond de la croissance américaine et mondiale ?

A ce titre : une des plus récentes analyses du Sachverständigenrat, qui conseille le gouvernement dans la conduite de la politique économique, portait sur les effets des variations conjoncturelles américaines sur la croissance allemande. Les Etats-Unis sont, sans conteste, un des tout premiers partenaires économiques de l’Allemagne au-delà des frontières de l’Union. L’analyse, fondée sur des calculs économétriques très pointus, montre d’abord que le transfert des variations conjoncturelles américaines vers l’Europe s’est intensifié lors de la dernière décennie. Mais elle montre également que les effets négatifs ou récessifs se propagent à l’Europe, et plus particulièrement à l’Allemagne, plus vite, plus durablement et plus fortement que les effets issus d’un redémarrage de la conjoncture américaine. (7)

Le calcul de G. Schröder, qui mise sur les forces économiques extra-européennes pour sortir son pays du marasme actuel, pourrait se révéler inexact ou négliger par trop la variable temps. Le moment approche où la social-démocratie allemande devra se décider pour ou contre l’Etat social européen, pour ou contre l’Etat de compétition. Les événements analysés plus haut devraient faciliter la décision.
– Hans BRODERSEN –

 

NOTES

1. Aucun économiste sérieux se réclamant de cette école ne préconise des aventures budgétaires à la manière des années 1960 et 1970.

2. Sachverständigenrat zur Begutachtung der gesamtwirtschaftlichen Lage, Jahresgutachten 2001-2002 : Für Stetigkeit - gegen Aktionismus, Wiesbaden, 14 novembre 2001, www.sachverstaendigenrat-wirtschaft.de

3. Die Kanzlerkandidaten-Frage/la question de savoir qui sera candidat de la CDU/CSU à la chancellerie.

4. A l’heure de la rédaction de cet éditorial, la Commission européenne vérifie s’il est opportun de lancer un avertissement à l’Allemagne dont le déficit budgétaire de 2,7% du BIP, avec une croissance de seulement 0,7% en 2002, se rapproche dangereusement du seuil de 3% prévus par le Pacte de stabilité.

5. C’est la raison pour laquelle les Etats ont, séparément, tout intérêt à éviter de tels programmes nationaux ; les voisins profiteraient autant de cette manne que l’économie intérieure, c’est-à-dire peu.

6.Allusion au candidat malheureux de 1980, face à Helmut Schmidt, Franz Josef Strauss, un des prédécesseurs d’Edmund Stoiber en tant que ministre-président de Bavière.

7.Sachverständigenrat zur Begutachtung der gesamtwirtschaftlichen Lage, Jahresgutachten 2001-2002 : Für Stetigkeit - gegen Aktionismus, op. cit., chapitre V, Analyse zu ausgewählten Themen : Konjonkturübertragung von den Vereinigten Staaten auf Deutschland, pp. 400-423, ici p. 422.