EDITORIAL

Interdire ou combattre l’extrême droite ?

Jérôme Vaillant

L’accroissement des délits xénophobes en Allemagne, en particulier à l’Est, et la réapparition récurrente de manifestants néo-nazis dans les rues de Berlin avaient amené l’ensemble de la classe politique allemande à réclamer en 2001 l’interdiction du parti national-démocrate allemand, le NPD, dont les manifestations bruyantes masquaient pourtant fort mal l’effondrement parlementaire. C’était, en effet, moins le NPD qu’une partie de l’électorat allemand favorisait à l’occasion que la Deutsche Volksunion qui avait remporté en 1998, après une campagne menée uniquement par courrier électoral distribué par la poste, 12,9% des voix lors des élections régionales de Saxe-Anhalt. Bien que sollicité en octobre 2001 par le gouvernement fédéral, le Bundestag et le Bundesrat de se prononcer sur le caractère anticonstitutionnel du NPD, il apparaît aujourd’hui de moins en moins probable que le Tribunal constitutionnel de Karslruhe soit amené à rendre prochainement sa sentence : en janvier, celui-ci a reporté sine die l’ouverture du procès parce que le gouvernement fédéral avait négligé de l’avertir que parmi les témoins à charge figurait un membre du comité directeur du NPD qui était en même temps un informateur de l’Office de protection de la constitution, l’équivalent de nos Renseignements généraux ! Le Tribunal redoutait que fût ainsi fourni au NPD un trop bel argument pour obtenir la révision de son jugement.

A cette occasion, de nombreuses questions ont resurgi : au delà de l’intérêt qu’il pouvait y avoir eu, en son temps, de demander l’interdiction du NPD pour témoigner de la volonté de l’Allemagne de lutter contre l’extrême droite et le néo-nazisme et apparaître comme un pays démocratique respectable dans le monde, était-il si opportun d’engager une procédure à l’issue hasardeuse ? Que Karlsruhe ne condamne pas, et le NPD s’en trouverait non seulement réhabilité mais légitimé. Ne valait-il pas mieux combattre l’extrême droite sur le terrain politique et chercher à reconquérir les suffrages d’un électorat dont on estimait que majoritairement son vote était moins un vote de conviction qu’une manifestation de mécontentement : le vote d’extrême droite était le vote protestataire par excellence des laissés pour compte de la modernisation et de l’unification. Tous ces arguments-là, la France de l’entre deux tours des présidentielles les a retournés et examinés sous tous les angles. A n’en pas douter, les meilleures réponses ont été données par les Français dans la rue et aux urnes, leur réponse a été politique. Le débat politique n’a rien à gagner, en France comme en Allemagne, à empêcher, par des interdictions, les votes protestataires de s’exprimer – ils expriment les peurs et inquiétudes de citoyens qui estiment ne pas pouvoir se faire entendre autrement, les réactions de la classe politique leur donnent d’ailleurs raison après coup – et à produire des personnes et des partis qui se poseraient en victimes. C’est peut-être cette prise de conscience qui explique qu’aujourd’hui le report du procès contre le NPD ne passionne plus guère l’opinion. C’est aussi que les électeurs allemands ont répondu politiquement : en Saxe-Anhalt, le 21 avril 2002, la DVU ne se présentait pas aux élections régionales, le parti issu de sa scission et seul représenté, n’a pas fait 0,5% des voix. L’extrême droite n’a pas convaincu politiquement, malgré une situation économique et sociale particulièrement difficile, parce qu’elle n’a su manifester en Saxe-Anhalt que ses divisions et son incompétence à diriger les affaires. Cela ne signifie pas que l’extrême droite n’existe plus en Allemagne : elle continue de s’exprimer de façons diverses et dangereuses comme le montrent au moins deux contributions de ce numéro (cf. les articles de F. Danckaert et de M. Fahr). Qu’elle reste quantité parlementairement négligeable en dehors des quelques flambées qu’a connues l’Allemagne d’après-guerre tient beaucoup au fait qu’elle ne peut gommer un passé qui ne cesse de la disqualifier. Et s’il y avait en France une bonne raison de rappeler, après la percée du Front national, les événements de janvier 1933 en Allemagne, ce n’était pas que les situations fussent historiquement comparables, mais que janvier 33 comporte une leçon de l’histoire qu’aucun démocrate ne saurait oublier, à savoir qu’il est trop tard pour combattre l’extrême droite quand celle-ci est déjà arrivée au pouvoir.