EDITORIAL
Les enjeux des élections du 22 septembre 2002
Quel contraste ! Il y a quatre ans, le chancelier sortant, Helmut Kohl apparaissait usé par seize années consécutives dexercice du pouvoir et moralement discrédité par le financement occulte de son parti. La CDU/CSU ne savait guère quel parti prendre face à un homme qui ne respectait pas les lois quil avait promis sous serment de défendre, mais qui était aussi « le chancelier de lunité. » Au congrès qui a réuni à Berlin en juin 2002 les chrétiens-démocrates pour préparer les élections du 22 septembre, les délégués ont fait une ovation à lancien chancelier en même temps quà leur candidat à la chancellerie, le ministre-président de Bavière, Edmund Stoiber, et à leur présidente, Angela Merkel, qui, en se retirant à temps de la compétition, a épargné en janvier dernier à son parti un conflit potentiellement explosif. Face à un chancelier usé et discrédité, G. Schröder propulsé candidat social-démocrate à la chancellerie par sa victoire aux élections régionales de Basse-Saxe du 1er mars 1998, avait presque eu, à lautomne 1998, la partie belle en se posant comme un « modernisateur » pragmatique représentant le « nouveau centre », soucieux dinnovation et déquité sociale, capable de provoquer les réformes dont lEtat et la société allemande avaient besoin pour sortir enfin des années de stagnation.
Cette présentation ne tient pas compte, il est vrai, de deux éléments qui déparaient alors limage de lhomme politique éprouvé et irrésistiblement conquérant quil voulait donner de lui-même. G. Schröder avait mené une campagne médiatique bien orchestrée pour gagner les élections de lautomne 98, mais pauvre en contenus politiques, ce qui expliquait, entre autres, que son parti se sentait plus proche de son rival, Oskar Lafontaine, président du SPD, qui défendait au sein du gouvernement, en tant que superministre des Finances, une ligne plus à gauche, plus proche du cur donc et plus traditionnellement social-démocrate dintervention de lEtat en faveur du progrès social. Lhypothèque avait été levée quelques mois plus tard par la démission inattendue et de prime abord inexplicable dO. Lafontaine de sa double fonction de ministre et de président du SPD. Dès lors, G. Schröder sétait donné pour but, avec laide de son nouveau ministre des Finances, Hans Eichel, de réduire les déficits publics pour ne pas hypothéquer lavenir des générations futures et poursuivre une politique dont les objectifs étaient de réconcilier léconomie et lécologie, dapporter la croissance et lemploi aux nouveaux Länder et surtout de ramener globalement le chômage de 4 à 3,5 millions, un objectif qui lui paraissait suffisamment prudent et réaliste pour demander à être mesuré quatre années plus tard à sa capacité de latteindre.
Quatre ans plus tard, à la veille des élections fédérales du 22 septembre 2002, le chômage est avec un taux de 17,8% et près d1,4 million de chômeurs plus élevé que jamais dans les nouveaux Länder et il sétablit à 3.954.361 chômeurs en juin 2002 pour lensemble de lAllemagne (taux de 9,5%), presque autant quen juin 1998 où le chômage frappait 4,10 millions de personnes (10,5%). En matière de croissance, lAllemagne reste la lanterne rouge de lUnion européenne, le taux moyen de croissance sest élevé de 1998 à 2002 à +1,5%, autant, ou pas plus, que pendant le dernier mandat du chancelier Kohl (1994-98). En 2001, le pays a connu une vague de faillites comme jamais auparavant, plus de 30.000 en un an. Celles de Holtzmann et de Babcock-Borsig ont, en 2002, aux yeux de lopinion publique, engagé la responsabilité du chancelier et de son parti. Suite aux faillites retentissantes de Enron et WorldCom aux Etats-Unis, la menace dun effondrement des valeurs boursières jusquen Europe, en plein été 2002, contribue à entretenir un climat de crise et de désenchantement. La faillite de WorldCom est dautant plus inquiétante que la première banque daffaires allemande, la Deutsche Bank, y est, avec 200 millions deuros en fonds propres et le quadruple sans doute en tant que représentant de multiples actionnaires, fortement engagée.
Les sondages ne sont pas davantage favorables à la coalition sortante. Tandis que les Verts sont crédités en juillet 2002 de 6% des intentions de vote (en février, ils étaient notés en dessous de la barre des 5% ; à noter quils nont cessé de perdre des voix au cours de tous les scrutins régionaux qui ont eu lieu depuis 1998), le SPD oscille entre 34 et 37 %, ce qui fait un total de 40 à 43% pour la coalition SPD-Verts tandis que la CDU/CSU est cotée à 40%, le FDP à 8-9% (après une envolée au dessus de 10% à la suite du score de 13% atteint lors des élections de Saxe-Anhalt le 21 avril 2002) et le PDS à 5-6%. Si cette tendance devait se maintenir, on voit mal comment la coalition sortante pourrait être reconduite et comment G. Schröder pourrait empêcher lélection dans quelques semaines dE. Stoiber à la tête dune coalition chrétienne-libérale. Ce sont ces sondages qui ont relancé à la fin du mois de juillet les spéculations sur les coalitions possibles en fonction des affinités déclarées ou plus ou moins avouées entre partis susceptibles dêtre représentés au Bundestag à compter de septembre prochain. Avant den venir aux stratégies des partis pour conquérir le pouvoir, il apparaît nécessaire de rappeler les résultats des élections fédérales de septembre 1998, de faire un bilan général de laction menée par le gouvernement Schröder puis danalyser les conditions du scrutin de septembre 2002 afin de mettre les forces politiques en perspective pour mieux évaluer, en fonction de leurs projets, les enjeux de ce scrutin dans le contexte économique et social de lAllemagne de 2002.
Résultats des élections fédérales du 27.9.1998 * et sondages de juillet 2002
Voix gains et pertes sièges intentions de
par rapport à 1994 vote juillet 2002 **
___________________________________________________________________________
SPD 40,9% + 4,5 285 + 13 37%
Verts 6,7% - 0,6 47 6%
CDU 28,4% - 5,8 198 CDU+CSU=
CSU 6,7% - 0,5 47 40%
FDP 6,2% - 0,7 43 8%
PDS 5,1% + 0,7 36 5%
Total sièges 656 -669
* Résultats définitifs communiqués par Bundeswahlleiter, http://www.bundeswahlleiter.de/wahlen/ergeb98
** RTL/Forsa/Stern, cf. note 1
Le soir du 27 septembre 1998, la victoire du SPD était nette : avec 40,9% des voix, il progressait de 4,5 points par rapport à 1994 et distançait la CDU/CSU de 5,8 points. Il devenait le premier parti au sein du Bundestag. Avec 35,1% des voix, les chrétiens-démocrates perdaient plus de 5 points, lessentiel des pertes étant à mettre au compte de la CDU (-5,8 points contre une baisse de seulement 0,5 point pour son parti frère bavarois, la CSU). Pourtant, la perspective dune coalition entre SPD et Verts apparaissait incertaine, dautant quon prêtait à G. Schröder, en raison de son expérience de la collaboration avec les Verts au sein du gouvernement de Basse-Saxe, de préférer une coalition avec les chrétiens-démocrates, ce qui aurait dailleurs assez bien correspondu à son ambition de gouverner au centre et à son intention déclarée de « faire non pas tout autrement, mais simplement mieux » que les chrétiens-démocrates. Dailleurs, SPD et Verts ensemble ne représentaient que 47,6% des voix et nétaient pas assurés dune majorité très confortable, 4 sièges au mieux selon les premiers décomptes. Cest essentiellement lobtention de 13 mandats supplémentaires, obtenus pour 12 dentre eux dans les nouveaux Länder , qui a finalement assuré de 1998 à 2002 une assise parlementaire stable à la coalition SPD-Verts. Avec nettement moins de 50% des suffrages, elle obtenait plus de 50% des sièges au Bundestag, 345 sur 669, la majorité qualifiée sétablissant à 335 voix. Le phénomène était inattendu dans une telle proportion et a relancé le débat sur la carte électorale en Allemagne et sur le nombre de députés qui serait le mieux adapté au bon fonctionnement dun parlement démocratique.
Le redécoupage de la carte électorale
Parmi les inconnues qui pèsent sur le scrutin du 22 septembre 2002, le redécoupage de la carte électorale nest peut-être pas la moindre, en raison des effets de seuil quil pourrait induire, surtout si les résultats sont serrés. Avec ses 656 députés et même 669 depuis 1998, le Bundestag était, depuis lunification, devenu une assemblée pléthorique et coûteuse, il convenait donc, de lavis général, de réduire le nombre de ses députés pour le rendre à la fois moins cher, plus transparent et plus efficace et dadapter le nombre des circonscriptions aux évolutions démographiques et aux mouvements migratoires internes (dest en ouest en particulier) enregistrés ces dernières années.. Le prochain Bundestag comptera ainsi, hors mandats supplémentaires toujours possibles, 598 députés, 58 de moins quen 1998. Le nombre des circonscriptions électorales passe ainsi de 328 à 299. Cest le Land le plus peuplé, la Rhénanie du Nord Westphalie un vieux bastion social-démocrate -, qui subit la réduction la plus forte : il passe de 71 à 64 circonscriptions. Mais ce sont les nouveaux Länder qui perdent, au total, le plus grand nombre de sièges, 14 des 29 ainsi supprimés. De lavis des experts, cest le SPD qui pâtirait le plus de cette réduction, en particulier sur la base de lévaluation faite à partir des résultats de 1998 qui lui avaient valu tant de « mandats supplémentaires. » Le redécoupage des circonscriptions berlinoises qui intègre des quartiers de Berlin-Ouest dans des circonscriptions de lest - pourrait également affecter le PDS, surtout si celui-ci devait ne pas dépasser la barre des 5% : il lui faudrait alors remporter au moins 3 mandats directs dans les circonscriptions au titre de la « première voix » pour pérenniser sa présence au sein du Bundestag. Or, cest à Berlin quil les a remportées dans le passé ! Le PDS compte, pour contrebalancer ces effets structurels potentiellement négatifs pour lui, sur la dynamique créée par les élections régionales à Berlin le 21 octobre 2001 et sa participation au Sénat de la ville depuis janvier 2002.
Un bilan en demi-teintes pour la coalition sortante
Toutes les études de ce numéro spécial concluent à un bilan en demi-teintes. La politique daustérité budgétaire du gouvernement lui a permis de faire passer lendettement nouveau de lEtat de 56 milliards de marks en 1998 à 15,5 milliards deuros, soit environ 30 milliards de marks en 2003. Mais elle na pas suffi à lui éviter les remontrances officieuses de lUnion européenne au début de lannée 2002 quand il apparut quavec 2,7% du BIP, les déficits publics allemands se rapprochaient dangereusement de la limite des 3% fixée par le pacte européen de stabilité. A cette occasion, il est apparu que la vertueuse Allemagne avait omis dassocier les Länder à un pacte national de stabilité, Länder et communes nayant pas besoin de laccord de lautorité fédérale pour conclure des emprunts. La réforme fiscale représentera sur sept ans (1998-2005) une décharge des ménages à revenus modestes de lordre de 56 milliards de marks et une décharge de près de 16 milliards pour les PME-PMI. Son succès reste toutefois relatif dans la mesure où trop étalée dans le temps elle na pas eu deffet massif sur la consommation des ménages et na de ce fait que peu contribué à la reprise de la croissance. La réforme des retraites apparaît complexe et peu convaincante : au moins est-elle le début de la prise de conscience quen raison du vieillissement durable de la population, le système par répartition ne suffira pas à garantir aux retraités de demain le niveau de vie de ceux daujourdhui sauf à mettre en place des systèmes dappoint et dassurances complémentaires fondés sur la capitalisation. Même constat pour la sortie du nucléaire présentée en son temps par J.-J. Alcandre plus comme une entrée dans la sortie que comme une réelle sortie, vu son étalement sur vingt ans. Du moins, le gouvernement de coalition SPD-Verts a-t-il ainsi provoqué une réorientation de la politique énergétique en faveur des énergies renouvelables, donnant à lAllemagne dans ce domaine une avance technologique appréciable quil sagisse de lexploitation déoliennes ou de la biomasse.
Cest dans deux domaines bien spécifiques que la coalition sortante a réalisé ses avancées les plus spectaculaires et les plus profondes. En abandonnant en 1999 le droit du sang pour passer au droit du sol, lAllemagne a fait évoluer sa législation sur les étrangers plus radicalement que jamais auparavant: à compter du 1er janvier 2000 est allemand à la naissance tout enfant né de parents étrangers dont lun deux réside de façon habituelle depuis au moins huit ans en Allemagne, à charge pour lenfant binational dopter entre lâge de 21 et 23 ans pour lune ou lautre nationalité. Le droit allemand continue donc de rejeter le principe de la double nationalité, sa tolérance étant à la discrétion de ladministration : il y aurait aujourdhui deux millions dAllemands possédant effectivement la double nationalité. Pour les étrangers résidant en Allemagne depuis au moins huit ans, la naturalisation peut être obtenue à la double condition de maîtriser suffisamment la langue allemande et de manifester son attachement à la constitution. Dans le même esprit, le gouvernement Schröder a adopté en mars 2002 une loi sur limmigration fondée sur le principe de quotas en fonction des besoins du pays et sur lintégration de la population étrangère résidant déjà en Allemagne.
Mais ce que lon retiendra sans doute le plus de laction menée par le gouvernement Schröder, ce sera sa volonté de faire assurer à lAllemagne davantage de responsabilités internationales que par le passé et de participer autant que faire se peut à lélaboration des décisions. Le chancelier Kohl avait peu à peu habitué lopinion publique allemande à des missions humanitaires et de maintien de la paix menées par la Bundeswehr hors de la zone de défense de lOTAN, allant ainsi à lencontre des habitudes mentales héritées de la guerre froide et surtout de lOstpolitik à compter des années 1970 : un conflit ne pouvait être résolu que par la négociation pacifique. En 1994, le Tribunal constitutionnel avait, contrairement à linterprétation qui était jusqualors habituellement donnée des normes constitutionnelles, autorisé le gouvernement fédéral à engager la Bundeswehr avec laccord du parlement dans le cadre de mesures de sécurité collective prises sous le couvert de lONU ou de lUE. Mais lévolution était dautant plus remarquable que le SPD et les Verts, traditionnellement pacifistes, avaient dans le passé au mieux ou au pire, selon les points de vue - voulu cantonner lAllemagne dans des interventions de type « Casques bleus » et limiter la zone dintervention de la Bundeswehr à la seule zone de défense de lOTAN. Aujourdhui, lAllemagne reconnaît que ses intérêts et ceux de ses alliés ainsi que des raisons humanitaires peuvent justifier, en dernier recours, une intervention militaire. Cest ainsi que le gouvernement allemand ne sest pas contenté, comme à lépoque du chancelier Kohl, de participer à des actions de maintien de la paix comme en Bosnie-Herzégovine, mais quil sest engagé aux côtés de ses alliés dans la guerre du Kosovo et dans lintervention en Afghanistan où des troupes allemandes délite combattent aux côtés des Américains. Obligée de reconnaître la légitimité du recours à la force dans des cas extrêmes, la coalition SPD-Verts na pourtant pas oublié ses engagements passés : elle estime que lAllemagne, en raison même de son passé, doit continuer duvrer en premier lieu à la prévention des conflits et, quand le recours à la force apparaît inévitable, au retour le plus rapidement possible à une logique de paix. Si lAllemagne abandonne la politique de retenue qui la caractérisée du temps de la division et de la guerre froide, elle cherche néanmoins à se concevoir dabord comme une force de médiation civile dans les conflits, ce qui nest pas un des moindres mérites de son actuel ministre des Affaires étrangères, J. Fischer.
Le challenge Hartz contre Späth
Mais ce nest pas autour de ces thèmes que tourne la campagne électorale, cest lemploi qui est au centre de celle-ci. Le gouvernement fédéral ayant négligé pendant la deuxième moitié de la législature le problème du chômage, il a chargé au début de lannée 2002 une commission composée de représentants de la fonction publique, du patronat et des syndicats, présidée par Peter Hartz, chargé des ressources humaines au sein du directoire de Volkswagen, de proposer au gouvernement une série de mesures qui relancent la politique publique de lemploi. Ses propositions, publiées officiellement le 16 août et dont une partie doit être appliquées dès la rentrée de septembre par la voie réglementaire, ont été portées par vagues successives à la connaissance de lopinion publique pour loccuper pendant les mois précédant le scrutin et lui donner limpression dun gouvernement en pleine action. Ces propositions cherchent à rendre plus effectif le placement des personnes à la recherche dun emploi par la transformation de lOffice fédéral du Travail et de ses différentes agences régionales en des centres de placement (Job-Centers) habilités à fournir, aux conditions tarifaires usuelles, des chômeurs aux entreprises qui en font la demande. Elles prévoient le durcissement des conditions dattribution des allocations chômage et lextension de ce que lon appelle le « deuxième marché de lemploi », cest-à-dire celui des bas-salaires. Dans cet esprit et pour limiter le travail au noir, la commission prévoit en particulier que les entreprises fondées par des chômeurs et des membres de leurs familles (« Ich-AG » ou « Wir-AG » seront soumises à un impôt forfaitaire de seulement 10% pour un maximum de revenus annuels de 25.000 euros. Parallèlement la rémunération plafond des mini-jobs passerait de 325 à 500 euros.
Lothar Späth, ancien ministre-président du Bade-Wurtemberg et gestionnaire unanimement apprécié pour lassainissement réussi de Jenoptik, lancienne entreprise Carl Zeiss Jena en Thuringe, prévu pour être dans un futur cabinet Stoiber un superministre de lEconomie et de lEmploi, nenvisage pour le même type demploi que le passage à 400 euros. Son programme (Offensive 2002) prévoit dinjecter 10 milliards deuros dici fin 2003 pour encourager les mini-jobs et les investissements à lest sur la base de la dérégulation et de la débureaucratisation de la politique de lemploi. Ces dépenses seraient financées par des mesures déconomies et de consolidation budgétaire mais surtout par des privatisations et le retour des sommes non dépensées par le Fonds structurel européen. En même temps, L. Späth se propose, pour favoriser la reprise de la croissance, de supprimer la taxe écologique instaurée par la coalition SPD-Verts et dengager une réforme fiscale aboutissant à des taux seuils moins élevés que ceux prévus par celle-ci.
Les remèdes à droite comme à gauche visent à favoriser tout à la fois loffre et la demande, mais la droite favorise davantage loffre (les entreprises) et la gauche davantage la demande (la consommation des ménages). Létonnement face aux propositions de la Commission Hartz vient de ce que celles-ci, arrivant tard, donnent le sentiment de nêtre quune manière dactivisme électoral et que lopinion a du mal à croire quen fin de parcours le gouvernement fédéral aurait trouvé le cocktail de remèdes adéquat pour diviser en seulement quelques années le chômage par deux. Si les remèdes existaient, pourquoi bigre ne pas y avoir songé plus tôt ? A cela sajoute le fait que ces propositions visent moins à créer des emplois quà rendre plus effective lentremise entre chômeurs et entreprises. Quoi quil en soit, les grandes manuvres engagées par les partis politiques sur la question de lemploi montrent que ceux-ci ont conscience que cest pour lessentiel sur cette question que les électeurs les jugeront. Patronat et syndicats sont partagés sur les propositions de la Commission Hartz comme sur lOffensive 2002 de L. Späth, mais presque tout naturellement, le premier incline plus dans le sens de L. Späth et les autres dans celui de P. Hartz, encore que le durcissement des conditions dattribution des allocations chômage et le renforcement redouté de la précarisation des mini-jobs provoquent au sein de lIG Metall des réactions de rejet mal contenues.
Stratégies des partis : qui avec qui ?
Si les sondages ne sont pas favorables à son parti, ils le sont par contre à la personne du chancelier Gerhard Schröder. Interrogés sur le candidat qui aurait leur préférence sils pouvaient élire directement leur chancelier, les Allemands nont jamais cessé de le placer loin devant E. Stoiber et le nouveau venu parmi les candidats à la chancellerie, Guido Westerwelle, le FDP ayant décidé de faire officiellement de son président un candidat à la chancellerie pour affirmer son autonomie et souligner ses ambitions politiques, dont celle datteindre 18% des suffrages. Le sondage RTL/Forsa cité en référence donnent 43 % dintentions de vote à G. Schröder, 29% à E. Stoiber et 10 % à G. Westerwelle, la distance entre G. Schröder et E. Stoiber était plus grande encore quand G. Westerwelle nintervenait pas dans les sondages. Cest cela qui explique que G. Schröder, fort également du fait que les sondages indiquent que de 40 à 50% des électeurs nont pas encore fait leurs choix, ne donne pas les élections de septembre pour perdues davance. A linverse de son challenger qui chercherait à compenser un manque de rayonnement personnel en sentourant dune équipe dexperts choisis pour leurs compétences, il est décidé à mener une campagne centrée entièrement sur sa personnalité, son objet étant, comme il la déclaré au Spiegel à la fin du mois de juillet, « de faire comprendre aux électeurs que sils le veulent pour chancelier il leur faut voter SPD », son objectif final étant de faire du SPD, comme en 1998, le premier parti du Bundestag, sans lequel aucun gouvernement ne pourrait être constitué.
Pourtant, même à 40%, le SPD risque, avec un partenaire « vert » noté à 6%, de ne pas emporter la décision. Cest cette situation, avec toutes les inconnues qui subsistent, qui attisent les spéculations des hommes politiques comme des commentateurs. Bien que G. Schröder ait, on ne peut plus clairement, exclu toute collaboration avec le PDS au niveau fédéral ne serait-ce quen raison de ses positions en matière de politique étrangère et sur lOTAN, daucuns se prennent à penser quune coalition minoritaire SPD-Verts pourrait bénéficier du soutien non négocié du PDS sur le modèle de la Saxe-Anhalt de 1994 à 1998 et bien que ce modèle ait conduit à leffondrement du SPD lors des élections régionales du 21 avril 2002 (20% des suffrages, soit -15,9 points de pourcentage par rapport à 1994). Dautres spéculent inversement sur la non représentation du PDS au Bundestag et ses effets sur la répartition des sièges, dautres encore imaginent que le « Schill-Partei » pourrait prendre suffisamment de voix aux chrétiens-démocrates pour assurer la victoire de la coalition sortante. Ce parti fondé par Ronald B. Schill sous le nom d « Offensive en faveur de lEtat de droit » (Rechtsstaatliche Offensive) a fait une percée spectaculaire à Hambourg où ce juge avait acquis le sobriquet de « Juge sans pitié » (Richter Gnadenlos) : lors des élections régionales de septembre 2001, il a obtenu, sans coup férir, 19,4% des voix et a constitué avec les Chrétiens-démocrates une coalition de gouvernement qui a pris la relève de la coalition SPD-Verts. En Saxe-Anhalt, le parti, très centré, comme son nom courant le laisse présumer, sur la personnalité de son fondateur, na pas dépassé la barre des 5%. Il se trouve aujourdhui dans la situation paradoxale dobliger son fondateur contre son gré et ses convictions à le présenter aux élections fédérales de septembre : R. Schill, conscient de son caractère régional et de ses faiblesses programmatiques, redoute, en effet, que son parti, trop récent, mal structuré et mal préparé, sans candidats denvergure, ne fasse pas le poids au niveau fédéral. Les Länder ont été régulièrement, ces dernières années en Allemagne, le théâtre de percées spectaculaires de partis populistes ou dextrème droite (Statt-Partei à Hambourg et Deutsche VolksUnion en Saxe-Anhalt en 1998, par exemple), mais ces percées sont toutes restées sans lendemain. Il est peu imaginable que ces partis réussissent une telle percée au niveau fédéral. Il nen reste pas moins que la présence du parti de R. Schill aux élections fédérales de septembre constitue, de par leffritement quil pourrait provoquer à la marge des grands partis, une inconnue supplémentaire pour lissue du scrutin.
Dernière hypothèse qui nest pas la moins intéressante : le FDP qui passe pour être la force dappoint nécessaire à la constitution dune coalition gouvernementale dirigée par la CDU/CSU pourrait faire faux-bond à celle-ci et sallier au SPD et aux Verts pour constituer avec eux une « coalition tricolore » (Ampelkoalition). Certes les propos antisémites et la stratégie populiste du vice-président du parti libéral, Jürgen Möllemann, sur le modèle de Jörg Haider en Autriche, ont aliéné le FDP au SPD. Mais cette aliénation pourrait être passagère dautant que G. Westerwelle semble avoir repris le contrôle de la situation et orienté le FDP sur une voie moyenne, à mi-distance des chrétiens-démocrates et des sociaux-démocrates. Le FDP a, en particulier, marqué sa distance à légard de la CDU/CSU en refusant de remettre en cause la loi sur limmigration qui vient dêtre signée par le Président fédéral et fait depuis lors lobjet de plaintes des Länder chrétiens-démocrates auprès du Tribunal constitutionnel de Karlsruhe.
La grande inconnue : lévolution des comportements électoraux
Toutes ces spéculations montrent au moins combien le paysage politique allemand a évolué et reste fluctuant. Rien ne semble plus acquis des certitudes passées. Elles montrent aussi et peut-être surtout que pour les partis politiques, les stratégies de conquête du pouvoir semblent compter davantage que les programmes et leurs contenus, ce qui peut contribuer à accroître la distance entre partis et électeurs. Mais ce sont les électeurs précisément qui sont le moins prévisibles : ils peuvent en Allemagne comme en France, sabstenir daller voter, opter pour un parti marginal en signe de protestation ou se décider au tout dernier moment en fonction des avantages quils pensent pouvoir tirer des promesses électorales qui leur sont faites par les uns et par les autres, et ce malgré leur scepticisme grandissant face aux promesses des partis ! Le nombre délecteurs fidélisés par les partis diminue au profit dun électorat devenu plus instable et plus volage dans ses choix, plus impressionnable aussi : un événement imprévu, un scandale révélé au dernier moment et habilement mise en scène par les médias ou pour les médias et une partie décisive de lélectorat peut basculer dans un camp plutôt que dans un autre. Cest pour lavoir compris que lhomme médiatique quest G. Schröder a renvoyé à la mi-juillet, sans ménagement et sans lui laisser le temps de se justifier, son ministre de la Défense, Rudolf Scharping : il ne voulait pas dans son équipe dun ministre qui en pleine campagne électorale, défraie la chronique, que les soupçons pesant sur lui soient fondées ou non. Mais, en contrepartie, la distance qui sépare la direction du parti social-démocrate de ses militants de base depuis laccession de G. Schröder à sa tête, admiré au moment de ses plus grands succès, mais pas toujours bien aimé, pourrait conduire des électeurs votant traditionnellement SPD à sabstenir daller voter. Dernier signal dalarme à entendre avant de conclure : 24% des Allemands interrogés estiment que la CDU/CSU est le plus à même de régler les problèmes de lAllemagne contre seulement 21% au SPD. Mais à 49%, ils estiment quaucun parti en particulièrement bien placé pour le faire ! Est-ce la preuve dune grande sagesse politique ou une preuve de désenchantement ?
Et pourtant, quelques soient les éléments dincertitude qui subsistent et que lobservateur prudent doit prendre en compte à la veille dun scrutin, il semble que lAllemagne, quelle change, après seulement quatre ans de coalition SPD-Verts, de gouvernement ou non, ne soit pas en passe de devenir ingouvernable et que, gouvernement de droite ou de gauche, elle restera largement prévisible et fiable pour ses partenaires. Sur le plan de la politique intérieure, les électeurs allemands ont, grosso modo, le choix entre un social-libéralisme écologique évoluant entre le néo-libéralisme anglo-saxon et le « capitalisme rhénan » et un conservatisme éclairé pouvant avoir à loccasion des accents populistes. La ligne de partage nest pas sans rappeler, toutes proportions gardées, celle que connaît la France post-électorale de 2002. La cohérence entre les modèles politiques, économiques et sociaux de référence pourraient contribuer à un rapprochement franco-allemand, dautant que E. Stoiber, dans la tradition chrétienne-démocrate daprès-guerre, semble faire preuve à légard de la France de plus de compréhension que G. Schröder qui, au nom des intérêts allemands et pour affirmer son autonomie de décision, a cherché avec celle-ci une confrontation calculée et raisonnée. Mais la presse allemande qui a relevé une potentialité de rapprochement franco-allemand lors de la visite dE. Stoiber à Paris au mois de juillet 2002, sest aussitôt empressée de rappeler quun chancelier Stoiber aurait tout comme un chancelier Schröder à défendre les intérêts allemands sur les dossiers qui opposent actuellement les deux pays, en premier lieu sur la réforme de la PAC et sur lélargissement de lUnion européenne vers lEst.
Pour aussi long quil soit dans sa tentative de faire apparaître les enjeux des élections allemandes et de dresser un tableau de la situation politique en Allemagne à la veille des élections générales de septembre, cet éditorial ne peut dépasser le niveau des généralités : aussi bien se comprend-il dabord comme une invitation à lire les analyses plus poussées que comprend ce numéro. Le bilan touche les principaux domaines de la politique intérieure et extérieure de lAllemagne. Les sujets qui ne seraient pas traités ici lont été largement dans des numéros précédents. Cest pourquoi ce numéro sachève sur le rappel des principaux articles qui ont traité, de 1998 à 2002, de la politique du gouvernement Schröder. Pour la politique extérieure, la contribution de L. Vorobiëva, qui appartient à lInstitut détudes stratégiques de Moscou, mérite de retenir notre attention particulière. Elle montre, sur la base dune étude réfléchie et fort bien documentée, la persistance en Russie des visions traditionnelles du rôle de lAllemagne en Europe centrale et orientale. Elle nous rappelle ce faisant que les craintes de lAllemagne fondées sur ces représentations sont loin dêtre surmontées et doivent être intégrées dans les concepts opérationnels des politiques étrangères de lAllemagne et de ses partenaires.
- Jérôme VAILLANT -
Conseils de lecture :
Nous ne pouvons leur consacrer dans ce numéro toute la place quils mériteraient, mais nous souhaitons attirer dès maintenant lattention sur trois ouvrages qui nourrissent de façon appréciable notre réflexion sur lAllemagne. Ils feront ultérieurement lobjet de plus longs comptes rendus.
Alfred GROSSER, LAllemagne de Berlin. Différente et semblable, Paris (Alvik éditions) 2002. Version allemande : Sind die Deutschen anders ?, München (C.H. Beck) 2002.
Stephan MARTENS, La nouvelle puissance allemande, Paris (PUF/IRIS Enjeux stratégiques) 2002.
Johannes WILLMS, Die deutsche Krankheit. Eine kurze Geschichte der Gegenwart, München (Car(l Hanser Verlag) 2001.
Ce dernier livre, au titre plus sibyllin que les deux autres, traitent comme eux de la « normalité »en Allemagne mais lenvisage sous langle dune relation perturbée de lAllemagne à sa propre « normalité » tout au long de son histoire.