EDITORIAL

Les enjeux des élections du 22 septembre 2002

Quel contraste ! Il y a quatre ans, le chancelier sortant, Helmut Kohl apparaissait usé par seize années consécutives d’exercice du pouvoir et moralement discrédité par le financement occulte de son parti. La CDU/CSU ne savait guère quel parti prendre face à un homme qui ne respectait pas les lois qu’il avait promis sous serment de défendre, mais qui était aussi « le chancelier de l’unité. » Au congrès qui a réuni à Berlin en juin 2002 les chrétiens-démocrates pour préparer les élections du 22 septembre, les délégués ont fait une ovation à l’ancien chancelier en même temps qu’à leur candidat à la chancellerie, le ministre-président de Bavière, Edmund Stoiber, et à leur présidente, Angela Merkel, qui, en se retirant à temps de la compétition, a épargné en janvier dernier à son parti un conflit potentiellement explosif. Face à un chancelier usé et discrédité, G. Schröder propulsé candidat social-démocrate à la chancellerie par sa victoire aux élections régionales de Basse-Saxe du 1er mars 1998, avait presque eu, à l’automne 1998, la partie belle en se posant comme un « modernisateur » pragmatique représentant le « nouveau centre », soucieux d’innovation et d’équité sociale, capable de provoquer les réformes dont l’Etat et la société allemande avaient besoin pour sortir enfin des années de stagnation.

Cette présentation ne tient pas compte, il est vrai, de deux éléments qui déparaient alors l’image de l’homme politique éprouvé et irrésistiblement conquérant qu’il voulait donner de lui-même. G. Schröder avait mené une campagne médiatique bien orchestrée pour gagner les élections de l’automne 98, mais pauvre en contenus politiques, ce qui expliquait, entre autres, que son parti se sentait plus proche de son rival, Oskar Lafontaine, président du SPD, qui défendait au sein du gouvernement, en tant que superministre des Finances, une ligne plus à gauche, plus proche du cœur donc et plus traditionnellement social-démocrate d’intervention de l’Etat en faveur du progrès social. L’hypothèque avait été levée quelques mois plus tard par la démission inattendue et de prime abord inexplicable d’O. Lafontaine de sa double fonction de ministre et de président du SPD. Dès lors, G. Schröder s’était donné pour but, avec l’aide de son nouveau ministre des Finances, Hans Eichel, de réduire les déficits publics pour ne pas hypothéquer l’avenir des générations futures et poursuivre une politique dont les objectifs étaient de réconcilier l’économie et l’écologie, d’apporter la croissance et l’emploi aux nouveaux Länder et surtout de ramener globalement le chômage de 4 à 3,5 millions, un objectif qui lui paraissait suffisamment prudent et réaliste pour demander à être mesuré quatre années plus tard à sa capacité de l’atteindre.

Quatre ans plus tard, à la veille des élections fédérales du 22 septembre 2002, le chômage est avec un taux de 17,8% et près d’1,4 million de chômeurs plus élevé que jamais dans les nouveaux Länder et il s’établit à 3.954.361 chômeurs en juin 2002 pour l’ensemble de l’Allemagne (taux de 9,5%), presque autant qu’en juin 1998 où le chômage frappait 4,10 millions de personnes (10,5%). En matière de croissance, l’Allemagne reste la lanterne rouge de l’Union européenne, le taux moyen de croissance s’est élevé de 1998 à 2002 à +1,5%, autant, ou pas plus, que pendant le dernier mandat du chancelier Kohl (1994-98). En 2001, le pays a connu une vague de faillites comme jamais auparavant, plus de 30.000 en un an. Celles de Holtzmann et de Babcock-Borsig ont, en 2002, aux yeux de l’opinion publique, engagé la responsabilité du chancelier et de son parti. Suite aux faillites retentissantes de Enron et WorldCom aux Etats-Unis, la menace d’un effondrement des valeurs boursières jusqu’en Europe, en plein été 2002, contribue à entretenir un climat de crise et de désenchantement. La faillite de WorldCom est d’autant plus inquiétante que la première banque d’affaires allemande, la Deutsche Bank, y est, avec 200 millions d’euros en fonds propres et le quadruple sans doute en tant que représentant de multiples actionnaires, fortement engagée.

Les sondages ne sont pas davantage favorables à la coalition sortante. Tandis que les Verts sont crédités en juillet 2002 de 6% des intentions de vote (en février, ils étaient notés en dessous de la barre des 5% ; à noter qu’ils n’ont cessé de perdre des voix au cours de tous les scrutins régionaux qui ont eu lieu depuis 1998), le SPD oscille entre 34 et 37 %, ce qui fait un total de 40 à 43% pour la coalition SPD-Verts tandis que la CDU/CSU est cotée à 40%, le FDP à 8-9% (après une envolée au dessus de 10% à la suite du score de 13% atteint lors des élections de Saxe-Anhalt le 21 avril 2002) et le PDS à 5-6%. Si cette tendance devait se maintenir, on voit mal comment la coalition sortante pourrait être reconduite et comment G. Schröder pourrait empêcher l’élection dans quelques semaines d’E. Stoiber à la tête d’une coalition chrétienne-libérale. Ce sont ces sondages qui ont relancé à la fin du mois de juillet les spéculations sur les coalitions possibles en fonction des affinités déclarées ou plus ou moins avouées entre partis susceptibles d’être représentés au Bundestag à compter de septembre prochain. Avant d’en venir aux stratégies des partis pour conquérir le pouvoir, il apparaît nécessaire de rappeler les résultats des élections fédérales de septembre 1998, de faire un bilan général de l’action menée par le gouvernement Schröder puis d’analyser les conditions du scrutin de septembre 2002 afin de mettre les forces politiques en perspective pour mieux évaluer, en fonction de leurs projets, les enjeux de ce scrutin dans le contexte économique et social de l’Allemagne de 2002.

Résultats des élections fédérales du 27.9.1998 * et sondages de juillet 2002
Voix gains et pertes sièges intentions de
par rapport à 1994 vote juillet 2002 **
___________________________________________________________________________
SPD 40,9% + 4,5 285 + 13 37%
Verts 6,7% - 0,6 47 6%
CDU 28,4% - 5,8 198 CDU+CSU=
CSU 6,7% - 0,5 47 40%
FDP 6,2% - 0,7 43 8%
PDS 5,1% + 0,7 36 5%
Total sièges 656 -669
* Résultats définitifs communiqués par Bundeswahlleiter, http://www.bundeswahlleiter.de/wahlen/ergeb98
** RTL/Forsa/Stern, cf. note 1

Le soir du 27 septembre 1998, la victoire du SPD était nette : avec 40,9% des voix, il progressait de 4,5 points par rapport à 1994 et distançait la CDU/CSU de 5,8 points. Il devenait le premier parti au sein du Bundestag. Avec 35,1% des voix, les chrétiens-démocrates perdaient plus de 5 points, l’essentiel des pertes étant à mettre au compte de la CDU (-5,8 points contre une baisse de seulement 0,5 point pour son parti frère bavarois, la CSU). Pourtant, la perspective d’une coalition entre SPD et Verts apparaissait incertaine, d’autant qu’on prêtait à G. Schröder, en raison de son expérience de la collaboration avec les Verts au sein du gouvernement de Basse-Saxe, de préférer une coalition avec les chrétiens-démocrates, ce qui aurait d’ailleurs assez bien correspondu à son ambition de gouverner au centre et à son intention déclarée de « faire non pas tout autrement, mais simplement mieux » que les chrétiens-démocrates. D’ailleurs, SPD et Verts ensemble ne représentaient que 47,6% des voix et n’étaient pas assurés d’une majorité très confortable, 4 sièges au mieux selon les premiers décomptes. C’est essentiellement l’obtention de 13 mandats supplémentaires, obtenus pour 12 d’entre eux dans les nouveaux Länder , qui a finalement assuré de 1998 à 2002 une assise parlementaire stable à la coalition SPD-Verts. Avec nettement moins de 50% des suffrages, elle obtenait plus de 50% des sièges au Bundestag, 345 sur 669, la majorité qualifiée s’établissant à 335 voix. Le phénomène était inattendu dans une telle proportion et a relancé le débat sur la carte électorale en Allemagne et sur le nombre de députés qui serait le mieux adapté au bon fonctionnement d’un parlement démocratique.

Le redécoupage de la carte électorale
Parmi les inconnues qui pèsent sur le scrutin du 22 septembre 2002, le redécoupage de la carte électorale n’est peut-être pas la moindre, en raison des effets de seuil qu’il pourrait induire, surtout si les résultats sont serrés. Avec ses 656 députés et même 669 depuis 1998, le Bundestag était, depuis l’unification, devenu une assemblée pléthorique et coûteuse, il convenait donc, de l’avis général, de réduire le nombre de ses députés pour le rendre à la fois moins cher, plus transparent et plus efficace et d’adapter le nombre des circonscriptions aux évolutions démographiques et aux mouvements migratoires internes (d’est en ouest en particulier) enregistrés ces dernières années.. Le prochain Bundestag comptera ainsi, hors mandats supplémentaires toujours possibles, 598 députés, 58 de moins qu’en 1998. Le nombre des circonscriptions électorales passe ainsi de 328 à 299. C’est le Land le plus peuplé, la Rhénanie du Nord – Westphalie – un vieux bastion social-démocrate -, qui subit la réduction la plus forte : il passe de 71 à 64 circonscriptions. Mais ce sont les nouveaux Länder qui perdent, au total, le plus grand nombre de sièges, 14 des 29 ainsi supprimés. De l’avis des experts, c’est le SPD qui pâtirait le plus de cette réduction, en particulier sur la base de l’évaluation faite à partir des résultats de 1998 qui lui avaient valu tant de « mandats supplémentaires. » Le redécoupage des circonscriptions berlinoises – qui intègre des quartiers de Berlin-Ouest dans des circonscriptions de l’est - pourrait également affecter le PDS, surtout si celui-ci devait ne pas dépasser la barre des 5% : il lui faudrait alors remporter au moins 3 mandats directs dans les circonscriptions au titre de la « première voix » pour pérenniser sa présence au sein du Bundestag. Or, c’est à Berlin qu’il les a remportées dans le passé ! Le PDS compte, pour contrebalancer ces effets structurels potentiellement négatifs pour lui, sur la dynamique créée par les élections régionales à Berlin le 21 octobre 2001 et sa participation au Sénat de la ville depuis janvier 2002.

Un bilan en demi-teintes pour la coalition sortante
Toutes les études de ce numéro spécial concluent à un bilan en demi-teintes. La politique d’austérité budgétaire du gouvernement lui a permis de faire passer l’endettement nouveau de l’Etat de 56 milliards de marks en 1998 à 15,5 milliards d’euros, soit environ 30 milliards de marks en 2003. Mais elle n’a pas suffi à lui éviter les remontrances officieuses de l’Union européenne au début de l’année 2002 quand il apparut qu’avec 2,7% du BIP, les déficits publics allemands se rapprochaient dangereusement de la limite des 3% fixée par le pacte européen de stabilité. A cette occasion, il est apparu que la vertueuse Allemagne avait omis d’associer les Länder à un pacte national de stabilité, Länder et communes n’ayant pas besoin de l’accord de l’autorité fédérale pour conclure des emprunts. La réforme fiscale représentera sur sept ans (1998-2005) une décharge des ménages à revenus modestes de l’ordre de 56 milliards de marks et une décharge de près de 16 milliards pour les PME-PMI. Son succès reste toutefois relatif dans la mesure où trop étalée dans le temps elle n’a pas eu d’effet massif sur la consommation des ménages et n’a de ce fait que peu contribué à la reprise de la croissance. La réforme des retraites apparaît complexe et peu convaincante : au moins est-elle le début de la prise de conscience qu’en raison du vieillissement durable de la population, le système par répartition ne suffira pas à garantir aux retraités de demain le niveau de vie de ceux d’aujourd’hui sauf à mettre en place des systèmes d’appoint et d’assurances complémentaires fondés sur la capitalisation. Même constat pour la sortie du nucléaire présentée en son temps par J.-J. Alcandre plus comme une entrée dans la sortie que comme une réelle sortie, vu son étalement sur vingt ans. Du moins, le gouvernement de coalition SPD-Verts a-t-il ainsi provoqué une réorientation de la politique énergétique en faveur des énergies renouvelables, donnant à l’Allemagne dans ce domaine une avance technologique appréciable qu’il s’agisse de l’exploitation d’éoliennes ou de la biomasse.

C’est dans deux domaines bien spécifiques que la coalition sortante a réalisé ses avancées les plus spectaculaires et les plus profondes. En abandonnant en 1999 le droit du sang pour passer au droit du sol, l’Allemagne a fait évoluer sa législation sur les étrangers plus radicalement que jamais auparavant: à compter du 1er janvier 2000 est allemand à la naissance tout enfant né de parents étrangers dont l’un d’eux réside de façon habituelle depuis au moins huit ans en Allemagne, à charge pour l’enfant binational d’opter entre l’âge de 21 et 23 ans pour l’une ou l’autre nationalité. Le droit allemand continue donc de rejeter le principe de la double nationalité, sa tolérance étant à la discrétion de l’administration : il y aurait aujourd’hui deux millions d’Allemands possédant effectivement la double nationalité. Pour les étrangers résidant en Allemagne depuis au moins huit ans, la naturalisation peut être obtenue à la double condition de maîtriser suffisamment la langue allemande et de manifester son attachement à la constitution. Dans le même esprit, le gouvernement Schröder a adopté en mars 2002 une loi sur l’immigration fondée sur le principe de quotas en fonction des besoins du pays et sur l’intégration de la population étrangère résidant déjà en Allemagne.

Mais ce que l’on retiendra sans doute le plus de l’action menée par le gouvernement Schröder, ce sera sa volonté de faire assurer à l’Allemagne davantage de responsabilités internationales que par le passé et de participer autant que faire se peut à l’élaboration des décisions. Le chancelier Kohl avait peu à peu habitué l’opinion publique allemande à des missions humanitaires et de maintien de la paix menées par la Bundeswehr hors de la zone de défense de l’OTAN, allant ainsi à l’encontre des habitudes mentales héritées de la guerre froide et surtout de l’Ostpolitik à compter des années 1970 : un conflit ne pouvait être résolu que par la négociation pacifique. En 1994, le Tribunal constitutionnel avait, contrairement à l’interprétation qui était jusqu’alors habituellement donnée des normes constitutionnelles, autorisé le gouvernement fédéral à engager la Bundeswehr avec l’accord du parlement dans le cadre de mesures de sécurité collective prises sous le couvert de l’ONU ou de l’UE. Mais l’évolution était d’autant plus remarquable que le SPD et les Verts, traditionnellement pacifistes, avaient dans le passé au mieux – ou au pire, selon les points de vue - voulu cantonner l’Allemagne dans des interventions de type « Casques bleus » et limiter la zone d’intervention de la Bundeswehr à la seule zone de défense de l’OTAN. Aujourd’hui, l’Allemagne reconnaît que ses intérêts et ceux de ses alliés ainsi que des raisons humanitaires peuvent justifier, en dernier recours, une intervention militaire. C’est ainsi que le gouvernement allemand ne s’est pas contenté, comme à l’époque du chancelier Kohl, de participer à des actions de maintien de la paix comme en Bosnie-Herzégovine, mais qu’il s’est engagé aux côtés de ses alliés dans la guerre du Kosovo et dans l’intervention en Afghanistan où des troupes allemandes d’élite combattent aux côtés des Américains. Obligée de reconnaître la légitimité du recours à la force dans des cas extrêmes, la coalition SPD-Verts n’a pourtant pas oublié ses engagements passés : elle estime que l’Allemagne, en raison même de son passé, doit continuer d’œuvrer en premier lieu à la prévention des conflits et, quand le recours à la force apparaît inévitable, au retour le plus rapidement possible à une logique de paix. Si l’Allemagne abandonne la politique de retenue qui l’a caractérisée du temps de la division et de la guerre froide, elle cherche néanmoins à se concevoir d’abord comme une force de médiation civile dans les conflits, ce qui n’est pas un des moindres mérites de son actuel ministre des Affaires étrangères, J. Fischer.

Le challenge Hartz contre Späth
Mais ce n’est pas autour de ces thèmes que tourne la campagne électorale, c’est l’emploi qui est au centre de celle-ci. Le gouvernement fédéral ayant négligé pendant la deuxième moitié de la législature le problème du chômage, il a chargé au début de l’année 2002 une commission composée de représentants de la fonction publique, du patronat et des syndicats, présidée par Peter Hartz, chargé des ressources humaines au sein du directoire de Volkswagen, de proposer au gouvernement une série de mesures qui relancent la politique publique de l’emploi. Ses propositions, publiées officiellement le 16 août et dont une partie doit être appliquées dès la rentrée de septembre par la voie réglementaire, ont été portées par vagues successives à la connaissance de l’opinion publique pour l’occuper pendant les mois précédant le scrutin et lui donner l’impression d’un gouvernement en pleine action. Ces propositions cherchent à rendre plus effectif le placement des personnes à la recherche d’un emploi par la transformation de l’Office fédéral du Travail et de ses différentes agences régionales en des centres de placement (Job-Centers) habilités à fournir, aux conditions tarifaires usuelles, des chômeurs aux entreprises qui en font la demande. Elles prévoient le durcissement des conditions d’attribution des allocations chômage et l’extension de ce que l’on appelle le « deuxième marché de l’emploi », c’est-à-dire celui des bas-salaires. Dans cet esprit et pour limiter le travail au noir, la commission prévoit en particulier que les entreprises fondées par des chômeurs et des membres de leurs familles (« Ich-AG » ou « Wir-AG » seront soumises à un impôt forfaitaire de seulement 10% pour un maximum de revenus annuels de 25.000 euros. Parallèlement la rémunération plafond des mini-jobs passerait de 325 à 500 euros.

Lothar Späth, ancien ministre-président du Bade-Wurtemberg et gestionnaire unanimement apprécié pour l’assainissement réussi de Jenoptik, l’ancienne entreprise Carl Zeiss Jena en Thuringe, prévu pour être dans un futur cabinet Stoiber un superministre de l’Economie et de l’Emploi, n’envisage pour le même type d’emploi que le passage à 400 euros. Son programme (Offensive 2002) prévoit d’injecter 10 milliards d’euros d’ici fin 2003 pour encourager les mini-jobs et les investissements à l’est sur la base de la dérégulation et de la débureaucratisation de la politique de l’emploi. Ces dépenses seraient financées par des mesures d’économies et de consolidation budgétaire mais surtout par des privatisations et le retour des sommes non dépensées par le Fonds structurel européen. En même temps, L. Späth se propose, pour favoriser la reprise de la croissance, de supprimer la taxe écologique instaurée par la coalition SPD-Verts et d’engager une réforme fiscale aboutissant à des taux seuils moins élevés que ceux prévus par celle-ci.

Les remèdes à droite comme à gauche visent à favoriser tout à la fois l’offre et la demande, mais la droite favorise davantage l’offre (les entreprises) et la gauche davantage la demande (la consommation des ménages). L’étonnement face aux propositions de la Commission Hartz vient de ce que celles-ci, arrivant tard, donnent le sentiment de n’être qu’une manière d’activisme électoral et que l’opinion a du mal à croire qu’en fin de parcours le gouvernement fédéral aurait trouvé le cocktail de remèdes adéquat pour diviser en seulement quelques années le chômage par deux. Si les remèdes existaient, pourquoi bigre ne pas y avoir songé plus tôt ? A cela s’ajoute le fait que ces propositions visent moins à créer des emplois qu’à rendre plus effective l’entremise entre chômeurs et entreprises. Quoi qu’il en soit, les grandes manœuvres engagées par les partis politiques sur la question de l’emploi montrent que ceux-ci ont conscience que c’est pour l’essentiel sur cette question que les électeurs les jugeront. Patronat et syndicats sont partagés sur les propositions de la Commission Hartz comme sur l’Offensive 2002 de L. Späth, mais presque tout naturellement, le premier incline plus dans le sens de L. Späth et les autres dans celui de P. Hartz, encore que le durcissement des conditions d’attribution des allocations chômage et le renforcement redouté de la précarisation des mini-jobs provoquent au sein de l’IG Metall des réactions de rejet mal contenues.

Stratégies des partis : qui avec qui ?
Si les sondages ne sont pas favorables à son parti, ils le sont par contre à la personne du chancelier Gerhard Schröder. Interrogés sur le candidat qui aurait leur préférence s’ils pouvaient élire directement leur chancelier, les Allemands n’ont jamais cessé de le placer loin devant E. Stoiber et le nouveau venu parmi les candidats à la chancellerie, Guido Westerwelle, le FDP ayant décidé de faire officiellement de son président un candidat à la chancellerie pour affirmer son autonomie et souligner ses ambitions politiques, dont celle d’atteindre 18% des suffrages. Le sondage RTL/Forsa cité en référence donnent 43 % d’intentions de vote à G. Schröder, 29% à E. Stoiber et 10 % à G. Westerwelle, la distance entre G. Schröder et E. Stoiber était plus grande encore quand G. Westerwelle n’intervenait pas dans les sondages. C’est cela qui explique que G. Schröder, fort également du fait que les sondages indiquent que de 40 à 50% des électeurs n’ont pas encore fait leurs choix, ne donne pas les élections de septembre pour perdues d’avance. A l’inverse de son challenger qui chercherait à compenser un manque de rayonnement personnel en s’entourant d’une équipe d’experts choisis pour leurs compétences, il est décidé à mener une campagne centrée entièrement sur sa personnalité, son objet étant, comme il l’a déclaré au Spiegel à la fin du mois de juillet, « de faire comprendre aux électeurs que s’ils le veulent pour chancelier il leur faut voter SPD », son objectif final étant de faire du SPD, comme en 1998, le premier parti du Bundestag, sans lequel aucun gouvernement ne pourrait être constitué.

Pourtant, même à 40%, le SPD risque, avec un partenaire « vert » noté à 6%, de ne pas emporter la décision. C’est cette situation, avec toutes les inconnues qui subsistent, qui attisent les spéculations des hommes politiques comme des commentateurs. Bien que G. Schröder ait, on ne peut plus clairement, exclu toute collaboration avec le PDS au niveau fédéral ne serait-ce qu’en raison de ses positions en matière de politique étrangère et sur l’OTAN, d’aucuns se prennent à penser qu’une coalition minoritaire SPD-Verts pourrait bénéficier du soutien non négocié du PDS – sur le modèle de la Saxe-Anhalt de 1994 à 1998 et bien que ce modèle ait conduit à l’effondrement du SPD lors des élections régionales du 21 avril 2002 (20% des suffrages, soit -15,9 points de pourcentage par rapport à 1994). D’autres spéculent inversement sur la non représentation du PDS au Bundestag et ses effets sur la répartition des sièges, d’autres encore imaginent que le « Schill-Partei » pourrait prendre suffisamment de voix aux chrétiens-démocrates pour assurer la victoire de la coalition sortante. Ce parti fondé par Ronald B. Schill sous le nom d’ « Offensive en faveur de l’Etat de droit » (Rechtsstaatliche Offensive) a fait une percée spectaculaire à Hambourg où ce juge avait acquis le sobriquet de « Juge sans pitié » (Richter Gnadenlos) : lors des élections régionales de septembre 2001, il a obtenu, sans coup férir, 19,4% des voix et a constitué avec les Chrétiens-démocrates une coalition de gouvernement qui a pris la relève de la coalition SPD-Verts. En Saxe-Anhalt, le parti, très centré, comme son nom courant le laisse présumer, sur la personnalité de son fondateur, n’a pas dépassé la barre des 5%. Il se trouve aujourd’hui dans la situation paradoxale d’obliger son fondateur contre son gré et ses convictions à le présenter aux élections fédérales de septembre : R. Schill, conscient de son caractère régional et de ses faiblesses programmatiques, redoute, en effet, que son parti, trop récent, mal structuré et mal préparé, sans candidats d’envergure, ne fasse pas le poids au niveau fédéral. Les Länder ont été régulièrement, ces dernières années en Allemagne, le théâtre de percées spectaculaires de partis populistes ou d’extrème droite (Statt-Partei à Hambourg et Deutsche VolksUnion en Saxe-Anhalt en 1998, par exemple), mais ces percées sont toutes restées sans lendemain. Il est peu imaginable que ces partis réussissent une telle percée au niveau fédéral. Il n’en reste pas moins que la présence du parti de R. Schill aux élections fédérales de septembre constitue, de par l’effritement qu’il pourrait provoquer à la marge des grands partis, une inconnue supplémentaire pour l’issue du scrutin.

Dernière hypothèse qui n’est pas la moins intéressante : le FDP qui passe pour être la force d’appoint nécessaire à la constitution d’une coalition gouvernementale dirigée par la CDU/CSU pourrait faire faux-bond à celle-ci et s’allier au SPD et aux Verts pour constituer avec eux une « coalition tricolore » (Ampelkoalition). Certes les propos antisémites et la stratégie populiste du vice-président du parti libéral, Jürgen Möllemann, sur le modèle de Jörg Haider en Autriche, ont aliéné le FDP au SPD. Mais cette aliénation pourrait être passagère d’autant que G. Westerwelle semble avoir repris le contrôle de la situation et orienté le FDP sur une voie moyenne, à mi-distance des chrétiens-démocrates et des sociaux-démocrates. Le FDP a, en particulier, marqué sa distance à l’égard de la CDU/CSU en refusant de remettre en cause la loi sur l’immigration qui vient d’être signée par le Président fédéral et fait depuis lors l’objet de plaintes des Länder chrétiens-démocrates auprès du Tribunal constitutionnel de Karlsruhe.

La grande inconnue : l’évolution des comportements électoraux
Toutes ces spéculations montrent au moins combien le paysage politique allemand a évolué et reste fluctuant. Rien ne semble plus acquis des certitudes passées. Elles montrent aussi et peut-être surtout que pour les partis politiques, les stratégies de conquête du pouvoir semblent compter davantage que les programmes et leurs contenus, ce qui peut contribuer à accroître la distance entre partis et électeurs. Mais ce sont les électeurs précisément qui sont le moins prévisibles : ils peuvent en Allemagne comme en France, s’abstenir d’aller voter, opter pour un parti marginal en signe de protestation ou se décider au tout dernier moment en fonction des avantages qu’ils pensent pouvoir tirer des promesses électorales qui leur sont faites par les uns et par les autres, et ce malgré leur scepticisme grandissant face aux promesses des partis ! Le nombre d’électeurs fidélisés par les partis diminue au profit d’un électorat devenu plus instable et plus volage dans ses choix, plus impressionnable aussi : un événement imprévu, un scandale révélé au dernier moment et habilement mise en scène par les médias ou pour les médias et une partie décisive de l’électorat peut basculer dans un camp plutôt que dans un autre. C’est pour l’avoir compris que l’homme médiatique qu’est G. Schröder a renvoyé à la mi-juillet, sans ménagement et sans lui laisser le temps de se justifier, son ministre de la Défense, Rudolf Scharping : il ne voulait pas dans son équipe d’un ministre qui en pleine campagne électorale, défraie la chronique, que les soupçons pesant sur lui soient fondées ou non. Mais, en contrepartie, la distance qui sépare la direction du parti social-démocrate de ses militants de base depuis l’accession de G. Schröder à sa tête, admiré au moment de ses plus grands succès, mais pas toujours bien aimé, pourrait conduire des électeurs votant traditionnellement SPD à s’abstenir d’aller voter. Dernier signal d’alarme à entendre avant de conclure : 24% des Allemands interrogés estiment que la CDU/CSU est le plus à même de régler les problèmes de l’Allemagne contre seulement 21% au SPD. Mais à 49%, ils estiment qu’aucun parti en particulièrement bien placé pour le faire ! Est-ce la preuve d’une grande sagesse politique ou une preuve de désenchantement ?

Et pourtant, quelques soient les éléments d’incertitude qui subsistent et que l’observateur prudent doit prendre en compte à la veille d’un scrutin, il semble que l’Allemagne, qu’elle change, après seulement quatre ans de coalition SPD-Verts, de gouvernement ou non, ne soit pas en passe de devenir ingouvernable et que, gouvernement de droite ou de gauche, elle restera largement prévisible et fiable pour ses partenaires. Sur le plan de la politique intérieure, les électeurs allemands ont, grosso modo, le choix entre un social-libéralisme écologique évoluant entre le néo-libéralisme anglo-saxon et le « capitalisme rhénan » et un conservatisme éclairé pouvant avoir à l’occasion des accents populistes. La ligne de partage n’est pas sans rappeler, toutes proportions gardées, celle que connaît la France post-électorale de 2002. La cohérence entre les modèles politiques, économiques et sociaux de référence pourraient contribuer à un rapprochement franco-allemand, d’autant que E. Stoiber, dans la tradition chrétienne-démocrate d’après-guerre, semble faire preuve à l’égard de la France de plus de compréhension que G. Schröder qui, au nom des intérêts allemands et pour affirmer son autonomie de décision, a cherché avec celle-ci une confrontation calculée et raisonnée. Mais la presse allemande qui a relevé une potentialité de rapprochement franco-allemand lors de la visite d’E. Stoiber à Paris au mois de juillet 2002, s’est aussitôt empressée de rappeler qu’un chancelier Stoiber aurait tout comme un chancelier Schröder à défendre les intérêts allemands sur les dossiers qui opposent actuellement les deux pays, en premier lieu sur la réforme de la PAC et sur l’élargissement de l’Union européenne vers l’Est.

Pour aussi long qu’il soit dans sa tentative de faire apparaître les enjeux des élections allemandes et de dresser un tableau de la situation politique en Allemagne à la veille des élections générales de septembre, cet éditorial ne peut dépasser le niveau des généralités : aussi bien se comprend-il d’abord comme une invitation à lire les analyses plus poussées que comprend ce numéro. Le bilan touche les principaux domaines de la politique intérieure et extérieure de l’Allemagne. Les sujets qui ne seraient pas traités ici l’ont été largement dans des numéros précédents. C’est pourquoi ce numéro s’achève sur le rappel des principaux articles qui ont traité, de 1998 à 2002, de la politique du gouvernement Schröder. Pour la politique extérieure, la contribution de L. Vorobiëva, qui appartient à l’Institut d’études stratégiques de Moscou, mérite de retenir notre attention particulière. Elle montre, sur la base d’une étude réfléchie et fort bien documentée, la persistance en Russie des visions traditionnelles du rôle de l’Allemagne en Europe centrale et orientale. Elle nous rappelle ce faisant que les craintes de l’Allemagne fondées sur ces représentations sont loin d’être surmontées et doivent être intégrées dans les concepts opérationnels des politiques étrangères de l’Allemagne et de ses partenaires.

- Jérôme VAILLANT -

Conseils de lecture :

Nous ne pouvons leur consacrer dans ce numéro toute la place qu’ils mériteraient, mais nous souhaitons attirer dès maintenant l’attention sur trois ouvrages qui nourrissent de façon appréciable notre réflexion sur l’Allemagne. Ils feront ultérieurement l’objet de plus longs comptes rendus.

Alfred GROSSER, L’Allemagne de Berlin. Différente et semblable, Paris (Alvik éditions) 2002. Version allemande : Sind die Deutschen anders ?, München (C.H. Beck) 2002.

Stephan MARTENS, La nouvelle puissance allemande, Paris (PUF/IRIS – Enjeux stratégiques) 2002.

Johannes WILLMS, Die deutsche Krankheit. Eine kurze Geschichte der Gegenwart, München (Car(l Hanser Verlag) 2001.

Ce dernier livre, au titre plus sibyllin que les deux autres, traitent comme eux de la « normalité »en Allemagne mais l’envisage sous l’angle d’une relation perturbée de l’Allemagne à sa propre « normalité » tout au long de son histoire.