Alfred GROSSER
L’OFAJ : résultats et perspectives

40 ans après la signature du Traité de l'Elysée et la fondation de l'OFAJ, quel bilan tirez-vous de leur utilité pour les relations franco-allemandes ?

Alfred Grosser : Pour moi, l'OFAJ est la seule chose créée par le Traité de l’Elysée qui existe, qui continue et le Traité n'a rien traité d'autre sauf l'obligation pour les ministres etc. de se rencontrer régulièrement. Donc l'OFAJ est la seule création du Traité - qui par ailleurs est une déclaration d'intention. L'OFAJ a connu des épisodes variés. Je trouve son utilité grande, j'étais frappé de ce qu'il puisse déplacer, mobiliser des gens y compris sur l'Ile de la Réunion, qui est le seul département français où se développe l'enseignement de l'allemand, en se multipliant par dix ou par vingt, où il soit normal d'apprendre l'allemand. Ce n'est pas l'OFAJ qui l'a fait, mais c'est l'OFAJ qui l'a permis.

Avec les années les générations ont changé. Des générations qui ont vécu la guerre et l'après-guerre, qui ont été sensibles à ce qu'on a appelé le discours de la réconciliation, croyez-vous que leur expérience soit transmissible aux générations qui arrivent maintenant à l'âge adulte?

A. Grosser : Mais, c'est une question qui est très vieille. J’ai présidé en 1968 le colloque sur les cinq premières années de l’OFAJ. Nous y disions déjà que l’idée de « réconciliation franco-allemande » ne mobilisait plus les jeunes et qu’ils avaient bien raison. Il fallait chercher à les mobiliser sur des projets communs. Malheureusement, nos efforts pour élargir à des participants européens n’appartenant pas à nos deux pays étaient systématiquement contrecarrés par les autorités françaises. C’est devenu possible beaucoup plus tard. L’Office a joué un grand rôle au lendemain de la réunification allemande. Comme Jacques Delors, il a compris qu’il s’agissait du premier élargissement vers l’Est de l’Europe de la Liberté. Le travail de l’Office et celui d’Instituts français comme ceux créés à Leipzig, à Rostock, à Schwerin, a été plus immédiat et plus fécond que celui de bien des institutions ouest-allemandes. Je pourrais être beaucoup plus long sur le bilan positif de l’OFAJ. Il y a eu, il y a sûrement bien des critiques à faire – mais seulement après avoir rendu hommage aux résultats positifs

En quarante ans, on est passé à l’OFAJ de la pratique de la réconciliation à une véritable coopération franco-allemande, puis la coopération franco-allemande a été mise en service de l'Europe. Alors qu'on va fêter le quarantième anniversaire de la fondation de l'OFAJ on entend pourtant aujourd'hui des voix qui mettent en doute son utilité pour l'avenir : l'OFAJ a eu quarante ans pour faire le travail, le travail nécessaire est fait, bref, l'OFAJ aurait fait son temps. Que répondez-vous à cette argumentation?

A. Grosser : Que je considère cette argumentation comme idiote, car elle passe totalement à coté de la réalité. La réalité c'est qu'il y a un progrès extrêmement limité de la connaissance de l'Allemagne en France et de la France en Allemagne. Du côté linguistique, c'est l’effondrement, surtout du côté français. Ce n'est pas la tâche principale de l'OFAJ, mais l'OFAJ contribue à la diffusion de l'allemand en France et du français en Allemagne. Il faut bien voir que la situation sur le terrain est encore beaucoup plus catastrophique que tout ce qu'on dit. Si je peux me permettre de prendre un exemple personnel: une de mes petites filles fait encore dans un collège du centre de Paris « allemand première langue », mais ils sont seulement neuf à le faire. Et le choix en classe de quatrième a été pour la rentrée 2002 : 82 espagnol, 0 allemand.

Je crois que l'OFAJ est la survivance positive d'un effort qui n'a pas été poursuivi par les autorités. Pour les rencontres proprement dites, il faudrait une multiplication des connaissances et faire que des jeunes acquièrent une connaissance de l'Europe que nos dirigeants n'ont pas. Les deux campagnes électorales, en France et en Allemagne, ont été consternantes en matière européenne. Ni Chirac, ni Jospin, ni Schröder, ni Stoiber n’ont dit aux électeurs tout ce que l’Europe communautaire leur avait déjà apporté, moins encore à quel point l’intégration était déjà avancée, pas seulement par la monnaie commune, mais par une énorme législation commune. Avec des institutions à affermir pour rendre plus aisé et moins destructrice l’arrivée des nouveaux pays-membres… Alors que les jeunes de France et de l'Allemagne, aussi d'ailleurs, se mettent ensemble pour découvrir ce qu'est l'Europe, il faut aussi qu'ils découvrent qu'il existe d'autres Europes, qu'ils puissent aller à Minsk ou à Kiev, qu'ils puissent voir au-delà des frontières de l'Europe communautaire d'aujourd'hui. Vous et moi, qui avons dirigé et dirigeons des associations, nous savons à quel point nous souffrons de l’annualité des subventions – qui doivent être « reconquises » d’année en année, alors que le général de Gaulle et le chancelier Adenauer, en vrais hommes d’Etat, n’ont pas seulement créé l’OFAJ, mais l’ont pourvu d’une ligne budgétaire.

Vous venez d'évoquer l'aspect linguistique mais vous avez tout de suit dit que ce ne pouvait pas être le seul objectif de l'OFAJ, même si c'est un des volets importants du Traité de l'Elysée. Est-ce que le fait qu’aujourd'hui l'OFAJ ait pour ministère de tutelle, en France du moins, le ministère de l'Éducation nationale ne représente pas le danger de limiter à l’avenir l'action de l'OFAJ au seul domaine scolaire et linguistique alors que les Allemands insistent davantage sur cette dimension importante à leurs yeux de la société civile, de l'action avec les Associations, de l'éducation populaire en particulier.

A. Grosser : Le risque français permanent, c’est de tout ramener à l’école. La JAC et la JOC (Jeunesse agricole et Jeunesse ouvrière chrétiennes) ont fait un travail de formation admirable en marge de notre système scolaire. « Peuple et Culture » aussi. Le ministère de l’Education nationale connaît le scolaire, le préscolaire, le périscolaire et le postscolaire, comme si l’école devait être au centre de tout. Mais je ne me sens pas dire du mal de ce ministère qui est le seul à avoir soutenu, dès notre création en 1982, notre CIRAC (Centre d’information et de recherche sur l’Allemagne contemporaine). Tous les ministères devraient être impliqués dans l’encouragement au travail de jeunesse, donc dans le soutien à l’OFAJ, depuis celui du Travail à celui de l’Agriculture. Il y a des progrès, mais on pourrait encore mieux faire. Il me semble aussi, de façon hérétique, qu’ici comme ailleurs les étudiants sont beaucoup trop privilégiés. Pendant mes quarante années d’enseignement supérieur, j’ai dit à mes étudiants qu’ils avaient des réductions dans les musées et dans les théâtres que les ouvriers ou employés de leur âge n’avaient pas. L’OFAJ n’a cessé d’œuvrer pour élargir sa base sociale. Il reste encore beaucoup à faire.

L’OFAJ souffre par ailleurs de défauts structurels. Pendant les longues années où j’ai siégé au Conseil d’administration, j’ai régulièrement rappelé aux deux ministres qu’ils n’étaient pas Présidents de l’OFAJ, mais seulement du Conseil d’administration qui, en théorie, est seul habilité à prendre les grandes décisions. ( De plus, les ministres français ont souvent omis de prendre l’OFAJ au sérieux, ne serait-ce que par leur présence aux conseils, même organisés en France à la date demandée par eux). Le Conseil d’Administration est donc l’instance suprême. Sa composition est très originale. Au sein de la parité franco-allemande, les représentants des administrations française et allemande sont minoritaires des deux côtés. Plus d’une fois, les associations et les personnalités font bloc contre les deux administrations. L’ennui, c’est que le conseil exerce son pouvoir budgétaire en favorisant trop souvent les grandes associations représentées en son sein. L’alliance franco-allemande des représentants du sport a souvent très bien, trop bien fonctionné.

Le pouvoir quotidien appartient au Secrétaire général et à son adjoint ayant l’autre nationalité. Les gouvernements ont constamment sous-estimé le caractère spécifique de cette fonction exceptionnelle dans le champ des relations internationales. (Les Offices franco-québécois et Germano-polonais n’ont ni la même structure ni la même importance. Accessoirement en les rétribuant plutôt mal. Fondamentalement, en ne leur assurant aucune fonction importante à l’issue de leur mandat. De François Altmaier, premier Secrétaire général, ancien grand résistant, à Babette Nieder, que j’estime beaucoup et aide de mon mieux, jamais Paris ni Bonn (puis Berlin) n’ont considéré que le passage au Secrétariat général de l’Office devait être valorisant, comme l’est - en France, pas en Allemagne- le passage par la Commission de Bruxelles.

Donc, en définitive, je souhaite longue vie à l’OFAJ qui a assumé, avec des lacunes, mais aussi avec bien des qualités, l’héritage des efforts entrepris au lendemain de 1945. A savoir une action transnationale égalitaire devant conduire un maximum de jeunes Allemands et de jeunes Français à se sentir responsables du devenir de la démocratie dans leur propre pays et chez le voisin, au plus grand bénéfice de l’Europe de la liberté que j’ai évoquée plus haut. Au lendemain du 9 novembre 1989, Elie Wiesel a osé critiquer la joie des jeunes Allemands d’alors, puisque la même date aurait dû leur évoquer prioritairement la nuit de Cristal de 1938. Nous avons été quelques-uns uns à lui répondre que de voir la jeunesse allemande se réjouir à l’idée d’une victoire de la Liberté, c’est le rêve fou que nous avions fait, nous, c’est-à-dire quelques victimes françaises et allemandes du nazisme, au lendemain de l’effondrement de celui-ci. Un rêve qui s’est réalisé.