Ingo KOLBOOM
LOFAJ dans les nouveaux Länder et lavenir des relations franco-allemandes
Au moment de lunification de lAllemagne, lancienne RDA na pas seulement adhéré à la Loi fondamentale qui régissait jusqualors la seule RFA, en même temps elle a adhéré au Traité de lElysée. Quelles étaient alors les conditions de cette extension des acquis des relations franco-ouest-allemandes aux nouveaux Länder ?
Ingo Kolboom : Les conditions étaient favorables parce quil y avait dans les nouveaux Länder un grand intérêt pour la France et que la France bénéficiait au sein de la population dun véritable capital de sympathie. Cela tenait au fait que la RDA avait eu constamment le souci détablir des relations particulières avec la France pour des raisons politiques et idéologiques et quil y était en partie parvenue. Parmi les « pays étrangers de type capitaliste », la France était celui avec lequel la RDA a entretenu les relations culturelles les plus étroites. Ces relations gérées par lEtat ont eu leur impact dans une partie de la société civile est-allemande : Livres, disques, films, expositions, artistes, enseignants venus de France il y en avait par exemple à Berlin-Est et à Leipzig rencontraient un vif intérêt au sein de la population. Cétait tout particulièrement le cas pour lInstitut culturel français de Berlin-Est, le seul institut culturel occidentale de cette ville.
Limage que la France voulait donner delle-même dune République se plaçant dans la tradition des Lumières, de la Révolution, de la Commune de Paris, du Front populaire, de la Résistance et de lantifascisme rencontrait la sympathie de la RDA, mais aussi la France de De Gaulle avec sa critique des Etats-Unis. Il était ainsi possible, à linverses dautres langues étrangères occidentales, dapprendre le français à la place de langlais dans les Ecoles polytechniques et les EOS. Il y avait des jumelages entre villes et également des Sociétés franco-allemandes.
Par ailleurs, cest une nouvelle forme dintérêt qui sest manifestée pour la France après le « Tournant », qui navait plus grand chose à voir avec le passé lié à la RDA. Il faudra un jour que la recherche sintéresse de plus près aux voyages spontanés entrepris par de nombreux jeunes Allemands de lEst après la « Wende » pour découvrir Paris et la France. La Conférence franco-allemande à lorganisation de laquelle jai participé au Reichstag en juin 1990 et qui rassembla des participants de France, dAllemagne de lOuest et de lEst la première et la dernière du genre ma laissé des impressions fortes et durables, plus encore mes premières conférences faites à Berlin-Est, Erfurt et Leipzig peu après la « Wende ». Voilà bien longtemps que je navais plus fait pareille expérience à lOuest. Cela a contribué ultérieurement à mon installation définitive à Dresde où jai pu donner une bouffée doxygène, jusque dailleurs dans mon vécu franco-allemand. A cela s ajoute le fait que les Français se sont très tôt et très vite engagés sur le plan économique et culturel dans les nouveaux Länder. Peu après la « Wende », la France, conformément à la promesse faite en décembre 1989 à Leipzig par F. Mitterrand, a mis en place des Instituts culturels à Leipzig et Dresde, puis à Rostock. Ils pouvaient en partie renouer avec danciens réseaux et compter sur un immense besoin dinformations sur la France. Je me souviens volontiers de la première conférence que jai tenue à lInstitut français de Leipzig, dans des conditions encore précaires, sur « De Gaulle et lAllemagne ». Les communications nétaient pas aisées, jarrivai avec une bonne heure de retard, mais deux cents personnes avaient eu la patience dattendre ! Les conditions de départ étaient on ne peut plus favorables.
Et quel parti a-t-on su en tirer ? A-t-on su faire des relations nouées avec lancienne RFA de véritables relations franco-allemandes, au sens plein du terme ? Pourriez-vous le montrer à partir de lexemple de lOFAJ ?
I Kolboom : Les premiers et longtemps les seuls à sinvestir pleinement dans les nouveaux Länder, ce furent les gens de lOFAJ. Ils ont fait des merveilles et ils étaient bien préparés pour le faire. Je ne connais pas les chiffres ou les évaluations qui ont été faites, mais je pense pouvoir pourtant dire quil aurait été possible de faire plus encore. En disant cela, je ne pense pas à lengagement individuel de chacun, mais aux moyens mis en uvre et à la façon de faire. Dans cette situation historique, dans tous les sens du terme, il aurait fallu un programme comparable à celui qui fut celui de lOFAJ au moment de sa fondation. Il ny a pas eu de nouvelle fondation de lOFAJ à lEst, à loccasion de lunification, ce qui eût été, à mon sens, nécessaire. Pour ce faire, il aurait fallu installer un Bureau « Est »de lOFAJ qui se serait uniquement consacré à lAllemagne de lEst, qui, tel une « force daction rapide » se serait, en toute autonomie, adressé à la jeunesse formée par la « Wende » comme lOFAJ sest en son temps adressé à ma génération. On na pas su saisir cette chance historique. Il manquait à vrai dire à lOFAJ le nécessaire soutien politique. Ils ne furent pas assez nombreux et pourtant tous ceux qui ont participé alors aux programmes de lOFAJ ou à ceux de lAssociation dEducation populaire « Arbeit und Leben » constituent aujourdhui encore les meilleurs relais dans les relations franco-allemandes
Ce que vous dites de lOFAJ est-il valable pour lensemble des relations franco-allemandes ?
Oui, hélas ! Il suffit de prendre lexemple de lenseignement du français ! Avant den parler, jaimerais rappeler le vieux dilemme que lon connaît bien à lOuest, face au recul dramatique de lenseignement du Français quon y observe, malgré sans doute plus de 50 accords passés depuis 1954 entre la France et lAllemagne pour améliorer lenseignement de la langue du pays partenaire et la connaissance de sa culture. Tous sont restés sans suites ! On avait dans les nouveaux Länder la chance unique dintroduire sur les mêmes bases, si on le voulait, langlais et le français comme deux langues étrangères de même importance, du moins au niveau des lycées. Ce nétait pas pure utopie, cela était possible et naurait choqué personne, car en RDA le bac comportait obligatoirement deux langues étrangères, en loccurrence le russe et langlais ou le français, là où il était proposé. Ma compagne de Dresde qui a passé lexamen terminal des Ecoles polytechniques avant le bac donc a étudié jusquà la fin de ses études secondaires le russe et le français. Mais au lieu de sengager sur cette voie courageuse, dans lesprit du Traité de lElysée, on na eu de cesse dintroduire le système ouest-allemand denseignement, dont on savait pourtant, bien avant les résultats des études engagées par PISA, quil avait besoin dêtre réformé, avec tout ce que cela a impliqué en matière de compétences en langues étrangères. Langlais a remplacé le russe et le français a bien été introduit comme 2ème langue vivante, mais selon les modalités du système ouest-allemand qui a pour effet pratique de défavoriser son offre et son enseignement. Cest ainsi quil est devenu possible dans les nouveaux Länder de passer le bac avec une seule langue vivante étrangère, langlais, le français étant condamné au rôle des perdants comme dans les anciens Länder. On peut sinformer sur tout cela dans létude empirique qua réalisée Frank Günther sur lenseignement du français dans les Länder dAllemagne.
La seconde négligence que jaimerais évoquer maintenant est à mettre au compte de la « grande politique » elle-même. Il existe un Plénipotentiaire de la République fédérale dAllemagne pour la coopération culturelle avec la France. Cette fonction revient tous les quatre ans à un nouveau ministre-président de Land, elle ne soccupe pas seulement de questions culturelles et scolaires dintérêt général, mais aussi, par exemple, de la reconnaissance mutuelle des diplômes de fin détudes. Ce plénipotentiaire est présent lors de tous les sommets franco-allemands et bénéficie donc dune place élevée dans le protocole. Ceût été plus quun geste symbolique dattribuer cette fonction à un ministre-président de lEst et de placer ainsi un nouveau Land de lEst à cette position clé des relations franco-allemandes. Il nen a rien été jusquà maintenant. On a même le sentiment que la fonction doit revenir tout naturellement à un ministre-président de laxe rhéno-sarrois ! Cette année encore, cest au ministre-président de Sarre quest dévolue pour la nième fois cette fonction de quatre années, ce qui signifie que seize années durant aucun Land de lEst naura eu ce privilège et naura pu articuler les demandes spécifiques de nouveaux Länder dans le jeu des relations culturelles franco-allemandes. Cest une erreur de première grandeur.
Ma critique inclut la fonction du Coordinateur de la coopération franco-allemande rattaché au ministère des Affaires étrangères, ce qui nest nullement une critique à lendroit de la personne qui occupe aujourdhui cette fonction, le Professeur Rudolf von Thadden. Pourtant, ceût été là également plus quun geste symbolique si lon avait confié cette mission à une personnalité originaire dAllemagne de lEst, ceût été une façon de montrer que ladhésion des nouveaux Länder au domaine dapplication du Traité de lElysée était autre chose quun simple branchement sur les réseaux existants de lOuest. Ma critique inclut encore les réseaux franco-ouest-allemands de la société civile qui, bien souvent, na pas su dépasser le simple envoi de conférenciers et de participants originaires de lOuest. On sest le plus souvent contenté de vanter le mérite des acquis sans sadapter au contexte est-allemand et aux situations de départ différentes. Les mythes fondateurs de lamitié franco-(ouest)allemande ne sont pas transférables à lEst, de plus à une époque où ces mythes commençaient, à lOuest, à perdre de leur éclat. On a donc laissé passer la chance de formuler un nouveau message franco-allemand adapté aux conditions de lunification allemande et de louverture vers lEst. Non, par volonté de nuire, mais tout simplement, par ignorance !
Comment caractériseriez-vous la situation présente des relations franco-allemandes, 13 ans après la chute du Mur ? Votre message reste-t-il marqué du sceau du pessimisme ?
I. Kolboom : Je ne suis pas pessimiste, mais seulement réaliste. Il faut faire preuve de réalisme pour pointer défaillances et négligences, cest la seule façon de les corriger et de les dépasser avec toute la foi et la patience nécessaires. Il convient peut-être de rappeler dans un premier temps que lon a fait beaucoup. Il existe à nouveau dans les établissements supérieurs est-allemands une « Romanistique » et une formation pour professeurs de français. Malgré la limitation de leurs moyens et des rumeurs de fermeture, les Instituts français continuent de travailler dans les nouveaux Länder. Il y a à Genshagen, près de Berlin, lInstitut de coopération franco-allemand de Berlin-Brandenburg, de nouveaux jumelages entre villes ont vu le jour ainsi que de nouvelles Sociétés franco-allemandes. Il y a également des Centres détudes sur la France (« Frankreichzentren ») à Leipzig et à Dresde. Nous sommes donc, dans certains domaines, au niveau occidental. Mais quest-ce que cela signifie au juste ?
PISA a apporté la preuve dune communauté de médiocrité Est-Ouest dans le secteur éducation/formation. LEst a importé bien des problèmes de lOuest au lieu de sengager sur des voies novatrices. Cest le même constat que nous sommes obligés de faire en matière de relations franco-allemandes. Atteindre le niveau occidental en matière denseignement de la langue du pays voisin et déchanges culturels ne nous a jamais paru être un objectif enviable vu que nous lavions toujours jugé insuffisant. Cest le cas de la romanistique ouest-allemande qui, dans le domaine de la formation des maîtres, na jamais été en mesure de placer à côté des enseignements linguistiques et littéraires des enseignements de même rang dans le domaine de la « civilisation » comprise comme science dun pays et de sa culture. Là non plus, on na pas su ou pas pu innover à lEst, malgré quelques tentatives prometteuses mais qui ont été entre-temps sacrifiées sur lautel des réductions budgétaires et des choix faits en faveur des sciences de la nature comme la microbiologie plutôt quen faveur de lacquisition par le plus grand nombre de compétences culturelles et linguistiques. Pour les jumelages, le personnel et largent font défaut tout comme la maîtrise de la langue du partenaire. Quant aux Sociétés franco-allemandes, la moyenne dâge de leurs adhérents est beaucoup trop élevée, et se révèlent incapables, tout comme à lOuest, peut-être dailleurs parce quelles ont trop cherché à imiter leurs surs occidentales, de développer une nouvelle philosophie associative.
Dans certains domaines, nous natteignons pas le standard occidental. Depuis des années, janalyse les listes des participants et adhérents des cercles et conférences franco-allemandes. Où que celles-ci aient lieu, les Allemands de lEst représentent une très nette minorité. Ce nest pas à mettre au compte du manque dintérêt des Allemands de lEst mais au fait que lon ne tient même pas cette désaffection est-allemande pour un problème. ARTE, la plus belle des trouvailles franco-allemandes, nexiste pratiquement pas dans les nouveaux Länder. Les raisons certes en sont techniques, en raison du fait que, pour les sociétés qui proposent le câble dans les nouveaux Länder, ARTE nest pas une priorité, mais par ailleurs ARTE ne sest guère intéressé à eux. Jai toujours imaginé que ARTE pourrait faire une grande campagne promotionnelle à travers les villes et les villages de la Poméranie antérieure à la Lusace, pour le plus grand bénéfice réciproque de lun et des autres !
Mais du côté des services français, la passion a également refroidi, le protocole lemporte sur lopportunité ; et je regrette les années où un ambassadeur venait chercher le contact direct avec les étudiants. Mais je ne voudrais pas transformer cet entretien en « cahiers de doléances. » Le 40ème anniversaire du Traité de lElysée va être célébré avec les discours et les cérémonies habituelles et le ministre-président de Saxe estime que les intérêts de la Saxe sont, en matière de relations culturelles franco-allemandes, fort bien défendus par son collègue sarrois. Ce qui est sûr, cest lattraction que ne cessent dexercer sur les jeunes Français, étudiants et chercheurs, les nouveaux Länder et leurs gens. Ce qui est sûr également, cest laccroissement en huit ans de 20 à 800 étudiants qui apprennent le français à lUniversité de Dresde, tandis que ma chaire « Etudes de la France et de la Francophonie » ne dispose en tout et pour tout que dun budget total de 1200 euros pour lannée 2002.