Babette NIEDER
OFAJ : de son utilité, de ses projets et perspectives.
Jérôme Vaillant : En quarante ans, lOFAJ est passé de la pratique de la réconciliation à la coopération bilatérale franco-allemande puis à la coopération franco-allemande au service de lEurope. Quel bilan tirez-vous de laction menée et quelles perspectives voyez-vous venir pour lOFAJ ?
Babette Nieder : Je crois que, avec ses partenaires, lOFAJ a répondu au delà des attentes au premier objectif fixé, à savoir que Français et Allemands ne pensent plus à se faire la guerre. Jen veux pour preuve la réaction de la population française au moment de la chute du Mur, qui a été vécue comme une grande joie pour toute lEurope, comme quelque chose que les Français sont allés fêter a Berlin avec les Allemands. En revanche, je crois que son autre mission sur la compréhension mutuelle et notamment sur la connaissance linguistique, nécessaire pour la compréhension mutuelle, a moins bien réussi et lon pourrait dire, paradoxalement, que la partie qui semblait la plus difficile en sortant de la guerre, a mieux fonctionné que la partie qui a priori aurait dû aller de soi, puisque dans les écoles les structures et les moyens étaient là pour apprendre la langue. Malgré cela, malgré linvestissement des professeurs, on na pas réussi sur ce plan-là . Quarante ans après la création de lOFAJ, cela nous donne un rôle fondamental puisque, comme vous lavez dit, nous sommes aujourdhui à un stade du processus européen où nous devons aller de lavant. Lélargissement implique une nouvelle structuration des organes européens. On sait que notre économie nest plus du tout une économie nationale et aussi que les questions comme lenvironnement, la génétique, le rapport à la nature ou le développement durable par exemple des sujets qui préoccupent tout le monde avec un sentiment assez semblable en France et en Allemagne ne peuvent plus être réglées sur un plan simplement national. Tous ceux qui, en la matière, sont impliqués dans des rencontres quotidiennes avec dautres Européens sont daccord quil faut un solide noyau, un solide dialogue franco-allemand pour y arriver.
J.V. : Précisément, on pourrait peut-être se dire, comme certains le font, que le bilatéralisme a fait son temps et quil vaut mieux passer au trilatéralisme, voire aux rencontres européennes. Ne faut-il pas chercher à re-justifier la relation franco-allemande dans le cadre européen ?
B.N. : Je crois quil faut la ré-intensifier. En clair, lévénement aujourdhui nest pas que les Allemands et les Français se rencontrent, lévénement sera que Français et Allemands développent une vision commune de lEurope. Si on ne fait que du multilatéral, on naura pas une vision européenne, mais une culture unifiée, sous la coupe de la puissance dominante que sont en ce moment les Etats-Unis. Si lon veut maintenir en Europe une diversité culturelle et linguistique et la possibilité davoir à la fois des valeurs communes et des traditions différentes, on a besoin de la France et de lAllemagne pour défendre ce modèle. Concrètement, si on ne réussit pas à maintenir le français et lallemand comme langues de travail au niveau européen, dans trente ans, non seulement langlais sera la seule langue dans les instances européennes, ce qui est déjà presque le cas, mais ce sera la seule langue sur le continent. Je souhaite donc un débat de société sur le thème : quelle Europe voulons-nous ? Si cest une Europe faite de diversité, de créativité, avec un modèle social un peu différent, on a besoin de gens en France et en Allemagne qui peuvent jouer un rôle de médiateur, déclaireur, qui connaissent les structures de lautre pays et qui ont aussi une connaissance de ce quest lEurope. Doù limportance, en dehors des rencontres bilatérales, davoir aussi la possibilité dassocier dautres pays, de faire du trilatéralisme. Mais si vous confrontez trente, vingt, ou même cinq opinions autour dune table, si vous ne passez pas dabord par une compréhension et une connaissance mutuelles, vous obtenez toujours une réduction vraiment simpliste.
J.V. : Sur la question de lapprentissage des langues, on pourrait estimer que ni du côté français ni du côté allemand, les gouvernements nont vraiment fait leur travail. Le constat est aujourdhui catastrophique. Non seulement on napprend plus assez le français en Allemagne mais on napprend plus non plus assez lallemand en France. Selon vous, que peut faire lOFAJ dans ce domaine particulier ?
B. N. : Deux choses. Tout dabord je crois quil faut changer de discours. Attention à ne pas dire quavant, tout était rose et que maintenant tout est mauvais. Des centaines de milliers de Français qui sont passés par sept ans dallemand ne savent pas faire une phrase. Bien souvent, ils étaient obligés den passer par là pour entrer dans les grandes écoles et ils naimaient pas cette langue. Aujourdhui, on a des gens extrêmement motivés et capables de communiquer. Parlons donc de ceux-là et renforçons les moyens pour ceux-là. Deuxièmement, il faut être aussi beaucoup plus exigeant. Sur la formation des professeurs, avec une vraie connaissance de lautre pays, une vraie possibilité dy passer un certain temps avant dobtenir son diplôme. Exigence par rapport aux élèves aussi. Nous devons nous engager à ce que chaque jeune puisse participer pendant sa scolarité à un séjour dans lautre pays, aussi bien dans lenseignement professionnel où les choses progressent dailleurs que dans lenseignement général. Les rencontres peuvent se faire dans un contexte scolaire ou extra-scolaire. A lOFAJ, nous devons aussi, beaucoup plus largement que nous ne lavons fait ces derniers temps, répandre les outils pédagogiques dont nous disposons, que ce soient les glossaires, les nouvelles technologies ou les cours en tandem. En dehors des scolaires, je pense quil faut aussi donner lexemple dans dautres publics. Nous allons proposer des cours binationaux, en tandem, pour des fonctionnaires des deux pays et nous offrirons aussi ce genre de contact aux entreprises privées. Ce qui est important encore une fois, cest la langue comme outil de communication, cest de pouvoir prendre son téléphone avec naturel pour parler avec son homologue en Allemagne ou en France de la même manière que lon sadresse à son homologue dun autre ministère ou dune autre société dans son propre pays.
J.V. : La langue comme véhicule de communication, la langue également comme moyen de compréhension de lautre. Quelle place faites vous à linterculturel et à la connaissance du pays partenaire ?
B.N. : Pour moi les deux sont liés. Comme le disait Humboldt dailleurs, chaque langue a sa propre vision du monde, eine eigene Weltsicht, on ne peut donc pas étudier une langue de façon abstraite. Ce qui fait la force de lOFAJ sans doute, cest davoir toujours travaillé, du point de vue pédagogique, à la fois sur ce que signifie linterculturel et sur les moyens adaptés pour apprendre une langue dans son contexte culturel. Linterculturel, cest un pas de plus, cest non seulement avoir des connaissances de lautre culture, mais cest aussi apprendre quelque chose sur soi même. Il est très important, dans la société actuelle, de prendre conscience du fait que la norme en France ou en Allemagne nest pas du tout une norme générale et que même dans nos deux pays, il ny a plus de norme unique qui fédère tout le monde. Les comportements ont changé, les sociétés sont devenues beaucoup plus multicolores et pas seulement par limmigration. Je pense quil faut aussi montrer aux jeunes que leur façon de penser et ce quils ont appris de leur parents nest pas la seule chose qui existe. Et cest souvent beaucoup plus simple si vous le faites dans le contexte dun échange avec un étranger que si vous le faites chez vous.
J.V. : Vous venez de parler dexpérience et je crois que lOFAJ dispose dun véritable capital en la matière. Mais lexpérience acquise est-elle transmissible dune génération à lautre ? Le passage du relais nest-il pas un peu difficile entre ceux qui ont été formés dans la perspective de la réconciliation et de la coopération et une jeune génération pour qui cela est acquis et qui se pose dautres problèmes ?
B. N. : Je pense en effet que nous sommes à un moment charnière, aussi bien à lOFAJ que, de manière générale, dans les relations franco-allemandes. Il y a eu, comme vous le dites, cette génération pour qui la réconciliation était un besoin existentiel après lexpérience de la guerre. Il y a maintenant beaucoup de jeunes ceux que jappelle la génération « Europe spontanée » qui ont vécu dans lautre pays, qui y ont des amis, qui sont bilingues et qui trouvent tout cela normal. Entre les deux, je dirais, les dirigeants actuels, que ce soit en politique, dans le monde économique ou dans les administrations, qui nont plus ce besoin existentiel parce quils nont pas vécu la guerre et nont pas encore cette expérience pratique quotidienne de lEurope. Cest donc un passage difficile. Il faut faire très attention à ne pas mépriser les jeunes qui, aujourdhui, sintéressent aux échanges de lOFAJ parce quils partagent une même passion pour la musique, pour le sport, pour lEurope ou pour un tas de choses. On pourrait, par rapport aux premiers participants qui se sentaient investis dune mission historique, être tenté de se demander si ce nest pas un peu plat, un peu banal. Je ne pense pas que ce soit le sentiment des jeunes qui participent aux échanges. Aujourdhui, les rencontres ont une autre dimension et, heureusement, les jeunes traversent beaucoup plus fréquemment la frontière. Tout cela est positif. Je ne considère pas cela comme une banalisation, je veux y voir le signe que le franco-allemand nest plus réservé à quelques spécialistes mais touche vraiment toute la société. Je crois là encore que lOFAJ est un instrument particulièrement précieux puisque nous avons la possibilité dêtre présents aussi bien dans les quartiers défavorisés quauprès de lélite si cette notion existe encore en Europe. Nous pouvons nous occuper à la fois de questions aussi quotidiennes que la sécurité routière et aussi complexes que linterculturel, voire de missions à lextérieur, actuellement dans les Balkans par exemple où nous essayons, à travers la jeune génération, détablir un minimum de contacts entre les différentes ethnies qui ont vécu le traumatisme de la guerre civile.
J.V. : Avez-vous le sentiment que lOFAJ, structure binationale, a développé une nouvelle culture de la communication interculturelle en son sein même ?
B.N. : Je pense que oui, mais que justement, puisque lon est dans une situation totalement différente de ce qui se passe à lextérieur, ce nest pas toujours facile. Certains, qui ont limpression dêtre incompris dès quils quittent ce milieu spécifique et quils ont affaire à des administrations ou à des structures nationales, idéalisent lOFAJ comme une sorte de biotope vraiment à part. Dautres à linverse peuvent se sentir mal intégrés parce quils sont dans une structure dont ils ne trouvent nulle part léquivalent. Jinsiste sur ce nulle part. Prenons lexemple de lOffice franco-québécois ou de lOffice germano-polonais, qui ont pourtant été créés sur le modèle de lOFAJ : là naturellement, il ny a pas de contact au quotidien, pas de structure commune cest évident pour le Canada, mais cest vrai aussi pour lOffice germano-polonais. Je crois donc en effet que, pour chaque agent qui entre à lOFAJ, lexpérience est nouvelle. Pour les jeunes collègues arrivés récemment, ce contraste entre linterne et lexterne existe moins, car ils ont autour deux des amis qui ont participé au programme Erasmus ou qui travaillent dans lautre pays, ils connaissent dautre jeunes qui viennent dautres pays. A ceux-là, le travail à lOFAJ en binational, avec la confrontation permanente de deux langues, de deux cultures, paraît beaucoup moins bizarre ou exceptionnel quaux générations précédentes.
J.V. : lOFAJ cest aussi un office qui dispose dun grand nombre de relais par le biais des associations. Tirez-vous un bilan positif de lintégration de lOFAJ dans ce quon appelle globalement la société civile française et allemande ? Voyez-vous de nouvelles possibilités de développement ?
B.N. : Tout dabord, je trouve effectivement que ce mode de fonctionnement est très satisfaisant et que grâce aux jumelages de villes, aux appariements scolaires, au travail avec les associations, on peut vraiment toucher la population. Je pense aussi que cela a permis de faire évoluer nos activités grâce au contact direct avec les jeunes. Aujourdhui, il nous faut tenir compte du changement de la société en ce sens que les intermédiaires ne sont plus les mêmes, je veux dire par là que très peu de jeunes font partie dune association par exemple, de même que leurs parents nadhèrent plus guère ni à léglise, ni aux syndicats, etc. Les structures organisées ont perdu du poids dans la société, donc si nous voulons toucher les jeunes, nous devons passer par dautres relais. Nous devons aussi essayer et ça je crois que cest un rôle important de lOFAJ dattirer les jeunes dans ces organisations, à travers des actions ponctuelles susceptibles de leur donner lenvie de sengager plus avant. Nous devons par le moyen des médias, par les centres dinformation de la jeunesse, les radios jeunes, les universités, les écoles, bref partout où se trouvent les jeunes les toucher en direct et leur faire comprendre quà côté de lexpérience individuelle, lexpérience de groupe a aussi sa place et implique un certain engagement.
Vous avez parlé dun changement de génération, nous voyons en effet arriver de nouveaux permanents désireux de travailler avec nous. Nous enregistrons aussi une très forte demande sur certaines actions en dehors des cercles franco-allemands. Nos partenaires associatifs, qui à un certain moment pourquoi le cacher ? avaient un peu peur de perdre leur âme dans ces activités, nous aident bien et soutiennent cette démarche, parce quils voient que cest un bon moyen de sassurer un impact sur la société. Et si je peux me permettre dexprimer le fond de ma pensée, je dirais que cette citoyenneté européenne ne viendra pas des politiques, qui ont des structures nationales, des partis nationaux et tirent encore tous leurs pouvoirs du national. Cette citoyenneté européenne viendra des corps intermédiaires et de la demande de ce que jai appelé tout à lheure la génération « Europe spontanée ». Cest aussi la mission de léducation et si un aggiornamento est nécessaire, cest bien dans les structures éducatives. Elles ont été créées au XIXème siècle comme un moyen démancipation, comme le moyen de former des citoyens et dintégrer la population à la République. Il nous faudrait aujourdhui des structures qui permettent de devenir des citoyens européens. Des instruments comme lOFAJ pourraient être une sorte davant-garde pour créer cette citoyenneté européenne. Je souhaite par exemple quil y ait vraiment une matière « civilisation européenne » enseignée à lécole par un professeur dun autre pays. Je souhaite également quil y ait une sorte dobservatoire sur les échanges, car il est vraiment temps douvrir un peu les fenêtres pour voir ce qui se passe. Essayons déviter que léducation soit à la traîne de ce que le monde économique, par exemple, a fait depuis longtemps. Je trouve incroyable que dun côté le mouvement européen réussisse à attirer mille quatre cents personnes un samedi après-midi pour discuter de la constitution européenne pendant quatre heures et que dun autre côté, que ce soit dans les structures éducatives, dans la presse ou en politique, on nen parle quasiment pas. De plus les responsables sont convaincus que cela nintéresse pas les citoyens. Je crois quil sagit là dune véritable erreur doptique. Heureusement ou malheureusement pour lOFAJ, cette erreur est entièrement partagée par la France et lAllemagne. Je crois que, en dehors de notre rôle de lobby pour le franco-allemand et pour les jeunes, nous avons aussi à jouer, avec nos partenaires, ce rôle de lobby pour une citoyenneté européenne.
J.V. : Toute activité, programme, pose ou implique la question des moyens. LOFAJ dispose de dotations gouvernementales françaises et allemandes. Les moyens mis à la disposition de lOFAJ sont-ils suffisants ou est-ce que, comme tout le monde en rêve, vous pourriez compter en avoir plus ?
B.N. : Dune part je crois que nous sommes la seule organisation publique dont le budget en valeur nominale, pour 2003, est exactement le même quen 1963, il y a quarante ans. Si lon considère quil y a aujourdhui deux cent mille jeunes dans les échanges tous les ans, soit autant quà la fin des années soixante, ceci montre quil y a, comme on dirait en économie, un gain de productivité extraordinaire. Et aussi un intérêt extraordinaire des familles et des jeunes qui, alors que les subventions accordées ont beaucoup baissé, continuent à y croire. Donc arrêtons de dire que cela nintéresse personne. Il est clair toutefois, comme je le disais précédemment, que si lon veut vraiment faire quelque chose pour la langue, il faut permettre aux jeunes de participer à un échange. Pour que chaque élève qui apprend lallemand en France et que chaque élève qui apprend le français en Allemagne puisse participer à un échange de lOFAJ, il faudrait doubler le nombre de participants par an. Cela nimplique pas de doubler notre budget, mais une petite hausse plutôt quune jalousie latente et la mise en cause régulière du bien-fondé de notre existence serait bienvenue. Jespère que lannée des 40 ans nous donnera loccasion davoir ce débat.