Introduction
Jérôme VAILLANT*
Refonder les relations franco-allemandes : pour quoi faire ?
Pour les uns, uvre circonstancielle qui na pas abouti, le Traité de lElysée fait figure de reliquat du passé. Ce nest donc pas sur lui quil conviendrait dappuyer la nécessaire refondation des relations franco-allemandes, il faudrait davantage refonder celles-ci par un nouveau traité qui prenne en compte les changements fondamentaux intervenus en Europe et dans le monde depuis la signature du Traité le 22 janvier 1963. En 1994, E. Balladur réclamait déjà la signature dun nouveau traité de lElysée. Pour les autres, il sest agi dun projet stratégique de grande ampleur qui na sans doute pas abouti dans ses intentions primitives mais qui a quand même permis daller de lavant. Dans un cas comme dans lautre, on saccorde toutefois à dire que le Traité de coopération franco-allemande signé il y a quarante ans a eu lindéniable mérite de mettre en place un processus, unique en son genre et dune intensité sans pareille, de concertation et de consultation entre chefs dEtat et de gouvernement. Si cela na pas permis à la France et à lAllemagne délaborer, comme le Traité leur en assignait lobjectif, des positions communes en matière de politique étrangère, de défense et de sécurité, au moins elles ont appris à travailler ensemble et à donner à la construction de lEurope les impulsions nécessaires. Les plus sceptiques saccordent également à dire que la plus belle invention du Traité, ce fut la création de lOffice franco-allemand pour la jeunesse (OFAJ) en juillet 1963, ancrant ainsi la relation franco-allemande dans les sociétés civiles des deux pays, la remettant aux peuples et pas seulement aux Etats et à leurs gouvernements. Ce numéro spécial consacré au 40ème anniversaire du Traité de lElysée et de lOFAJ souvre en bonne logique sur la genèse du Traité et ses antécédents précurseurs dans lentre-deux guerres. Il aborde ensuite ses champs dapplication, accordant une place essentielle à lenseignement de la langue du pays partenaire et à la connaissance de sa culture. Il consacre une place de choix aux activités de lOFAJ, aux réflexions que celles-ci ont provoquées à linterne et à ses perspectives : à lattention que les sociétés et les gouvernements accorderont à lOFAJ, on pourra mesurer limportance quils accordent aux relations franco-allemandes. Le cahier sachève - signe des temps ? - sur les convergences et divergences que lon peut observer dans les relations franco-allemandes aujourdhui.
Il nest pas douteux que dans la mesure où la France na pas su en son temps, comme le souhaitait le général de Gaulle, arracher lAllemagne fédérale à lhégémonie américaine pour la conduire sur la voie dune étroite coopération franco-allemande doù serait née une Europe unie, le Traité de 1963 a été un échec : en juillet 1964, celui-ci constate quil nen est pas sorti jusquà présent « une ligne de conduite commune » et quau mieux les contacts entre les deux gouvernements « peuvent être utiles. » Avec cet humour à la fois amusé et grinçant qui lui était propre, il ajoute quils sont « en tous cas fort agréables. » Pour lui, cest bien le resserrement des liens entre Bonn et Washington qui a « privé dinspiration et de substance cet accord franco-allemand », comme il laffirme avec la plus grande netteté en 1966. Mais pouvait-il en être autrement ? La France pouvait-elle croire quil fût durablement possible pour lAllemagne de K. Adenauer daffaiblir le lien transatlantique, garant de sa sécurité, en lui substituant un hypothétique modèle de sécurité européenne dont la force de frappe nucléaire française serait peut-être un jour le fondement ? Cétait bien là la pierre dachoppement entre les deux pays, voire le dilemme insoluble ! Avec le temps et les transformations géo-stratégiques que celui-ci a induites en quarante années, les choses ont-elles fondamentalement changé ?
Le Traité de lElysée a vu le jour au temps de la guerre froide, dans le cadre dun monde bipolaire au sein duquel la France pouvait prétendre à un certain leadership en Europe occidentale. Il a été présenté en son temps comme laboutissement de la réconciliation entre les deux pays et les deux peuples et la formalisation dune coopération qui nen était déjà plus à ses débuts. Mais celle-ci se faisait sur une base inégalitaire, la France pouvant jouer de son rang international et cherchant à encadrer lAllemagne tandis que pour celle-ci ancrage occidental et coopération franco-allemande contribuaient à restaurer son image de marque et à lui assurer le retour sur la scène internationale. Aujourdhui, plus de dix ans après la fin du monde bipolaire de la guerre froide et lémergence dune seule grande superpuissance, la France a perdu les atouts qui faisaient sa spécificité et son rayonnement international. La France est devenue moins utile à lAllemagne en cessant dêtre une des quatre puissances « responsables de lAllemagne dans son ensemble » comme cela était le cas avant lunification allemande tandis que parallèlement lAllemagne, économiquement plus forte depuis longtemps déjà, retrouvait peu à peu une certaine autonomie en matière de politique étrangère, en particulier à partir de 1994 quand, après le jugement du Tribunal constitutionnel de Karlsruhe, il fut acquis quil ny avait pas dinterdiction constitutionnelle à lintervention de troupes allemandes hors zone de lOTAN pourvu que ce soit dans le cadre dun système de sécurité collective. Ainsi la France et lAllemagne seraient-elles devenues lune à lautre plus indifférentes à mesure quelles cessaient dêtre, dans un cadre international modifié, indispensables lune à lautre. Cest ce qui apparut plus nettement que jamais auparavant avec larrivée de Gerhard Schröder à la chancellerie en 1998. Non que jusqualors les relations franco-allemandes eussent été toujours harmonieuses ! Mais le chancelier allemand, suivant pourtant en cela de nombreuses exhortations françaises à ne pas adopter de profil bas et à définir en toute franchise les intérêts nationaux de son pays, adoptait un style plus direct daffirmation de ceux-ci, ce qui a été finalement perçu à Paris comme un esprit de confrontation plutôt que de concertation.
Dans ce schéma, on retrouve lidée et peut-être lillusion quil convient entre partenaires daffirmer dans un premier temps ses intérêts sans ambages, ceci ne pouvant durablement porter à conséquences puisque cette première phase ne fait jamais quannoncer la suivante, au cours de laquelle la négociation fait inévitablement jaillir le compromis entre intérêts divergents. Aussi bien toute crise franco-allemande prenait-elle dans le passé valeur de modèle pour la recherche dun compromis, les désaccords entre les deux pays se révélant être finalement productif pour le plus grand bénéfice de lEurope. Mais depuis quelques années, ce schéma semble avoir été mis à mal, la France et lAllemagne campant sur leurs positions et multipliant entre elles les malentendus et les incompréhensions que ce soit dans le domaine de la politique agricole commune, des fonds régionaux, de lélargissement de lUnion européenne vers lEst ou de larchitecture institutionnelle à donner à lEurope. Tout observateur un tant soit peu soucieux des relations franco-allemandes sest demandé ces dernières années si les deux pays étaient encore capables de donner des impulsions nouvelles à lEurope et si le fameux « moteur franco-allemand » pouvait produire autre chose que des ratés. En dautres termes, la France et lAllemagne peuvent-elles encore, comme au temps des grands projets fondateurs des années 50 faire des propositions qui séduisent leurs partenaires européens au point de les mobiliser sur un nouveau grand projet européen ?
Le doute est permis. Alors que la France et lAllemagne défendaient des positions assez proches lune de lautre sur le conflit avec lIrak, la campagne électorale a brouillé les cartes en Allemagne. En refusant sans nuance de participer aux côtés des Etats-Unis à une éventuelle intervention militaire contre lIrak, G. Schröder na pas tant compromis ses relations avec le président des Etats-Unis quempêché lEurope de définir une position commune alors que la France et lAllemagne défendaient des positions voisines. Cela aurait pu être loccasion de marquer la distance par rapport à un allié excessivement belliciste et peu soucieux de concertation avec les Européens pour affirmer enfin cette identité européenne de sécurité et de défense réclamée par tous et pourtant, faute dune volonté politique et de moyens financiers, restée encore dans les limbes. Et puis voilà quau moment du doute, Paris et Berlin, par la voix de leurs ministres des Affaires étrangères, Dominique de Villepin et Joschka Fischer, reprennent linitiative en demandant à la Convention européenne dintroduire dans la future constitution de lUnion la perspective dune union européenne de la défense et de la sécurité. Les deux ministres insistent sur lidée que celle-ci doit avoir « une vision globale de la sécurité. » Sans doute daucuns crieront-ils à létroitesse du projet, à son manque de dimension intellectuelle et spirituelle, à la simple réaction circonstancielle aux attentats du 11 septembre ! Sans doute est-on moins dans lutopie que dans ce que lon pourrait appeler la « pragmatopie », un mélange de vision et de pragmatisme. Limportant, cest que la France et lAllemagne renouent avec la logique des fondateurs : être une force de proposition qui oblige chaque pays partenaire à se définir et à prendre position.
Ce nest pas le moindre paradoxe de voir la France et lAllemagne reprendre ensemble lidée dune Europe noyau et à géométrie variable, tant décriée en France quand la proposition en fut faite, en son temps, par des hommes politiques allemands tels que K. Lamers et W. Schäuble. Ce nest pas le moindre paradoxe non plus que de voir se reconstituer danciennes lignes de clivage : la proposition franco-allemande dune « coopération renforcée » dans le domaine de la sécurité et la défense pour les Etats-membres qui le souhaiteraient, contredit laccord passé au sommet de Nice avec la Grande-Bretagne excluant précisément ce domaine de la « coopération renforcée. » Cette remarque, non pas pour se réjouir du retour à un axe Paris-Berlin au détriment de Londres quand il pourrait être judicieux dappeler de ses vux la constitution dun triangle Paris-Londres-Berlin, mais pour relever le fait quà lavenir les relations franco-allemandes ne pourront plus être, dans une Europe élargie, aussi exclusives que par le passé. Lélargissement induit par la force des choses une multiplicité dalliances possibles entre les Etats. Mais à ceux que cela induirait à penser que lon en reviendra ainsi inévitablement au jeu traditionnel des alliances avec leurs réassurances et leurs renversements toujours possibles comme au 19ème siècle, quil soit rappelé que ces jeux circonstanciels interviendront dans un cadre intégré subsumé par les intérêts de lUnion européenne, ce qui fait toute la différence.
Une initiative pas plus quune hirondelle ne fait assurément le printemps. De plus, ce nest pas une franche nouveauté que de voir nos ministres des Affaires étrangères rédiger ensemble une lettre. Mais au scepticisme ambiant ne convient-il pas dopposer un réalisme pratique ? A lheure où lon cherche ce qui oppose, on nen oublie trop facilement ce qui rapproche : sur toutes les questions pendantes, la France et lAllemagne nont pas que des divergences, elles ont aussi des points communs. Il est frappant de voir les milieux politiques et les médias des deux pays sopposer sur la future constitution de lEurope, le côté allemand cherchant à affirmer le rôle de la Commission et du Parlement européens, le côté français celui du Conseil européen et du Conseil des ministres. Il nest pas faux de dire que dans les propositions ainsi avancées on retrouve dun côté une tendance à la supranationalité, de lautre une tendance au maintien des Etats-Nations. Mais personne ne dit que depuis bien longtemps déjà lAllemagne comme la France a abandonné lidée dune Europe supranationale pour favoriser une Europe des Etats nationaux qui règlent lessentiel de leurs problèmes dans le cadre de relations intergouvernementales. Poser ensuite la question de la légitimité démocratique des institutions européennes apparaît beaucoup plus facile. La France et lAllemagne semblent aujourdhui manquer des médiateurs qui leur rappellent ce qui les rapproche dans leur vision de lEurope au lieu de leur seriner continuellement ce qui les oppose.
A loccasion du 40ème anniversaire du Traité de lElysée, le Président français, sinscrivant dans la droite ligne des initiatives volontaristes quaffectionne la France, propose de signer « un nouveau pacte fondateur » entre la France et lAllemagne. Cela a surtout fait craindre outre-Rhin que la France veuille par un nouveau traité la soumettre à de nouvelles contraintes là où une déclaration solennelle ferait tout aussi bien laffaire, oubliant, ce faisant, que le Traité de lElysée na jamais été quune déclaration dintention présentée dans sous la forme dun traité. J. Chirac avait en fait annoncé dès 1998 quil poursuivait essentiellement lobjectif dune « rénovation de la relation franco-allemande » sur la base des intérêts bien compris des deux pays. France et Allemagne nont pas besoin dun nouveau traité, lactuel Traité de lElysée, avec toute sa souplesse, suffit amplement. Réclamer un nouveau traité ne fait quexprimer le mécontentement que lon ressent à voir se déliter la relation franco-allemande. Ce dont les deux pays ont besoin, cest de redéfinir leur positionnement lun vis à vis de lautre et leurs objectifs communs qui, au fond, ne sont pas aujourdhui si différents de ceux des années 50 : construire ensemble et avec leurs partenaires cette Europe des nations adaptée à la fois aux besoins de tous et de chacun dans les conditions modifiées dun ordre mondial caractérisé par la chute des régimes communistes, la menace globale des terrorismes internationaux et la mondialisation des menaces naturelles et environnementales.