VIE CULTURELLE
Jacques POUMET
Relire les auteurs de RDA.
Les études récentes sur la littérature écrite en RDA font souvent
référence au vers de Volker Braun écrit peu après l'ouverture
du mur de Berlin :
"Et tout mon texte devient incompréhensible"
La question posée dans ce vers va au-delà du sentiment d'amertume
que l'auteur ressent face aux événements.Il s'agit de savoir comment
la littérature écrite en RDA pourra supporter la perte de son
contexte de production et de réception, dans quelle mesure elle
peut être lue hors de son contexte d'origine
Cette première interrogation renvoie au débat ancien qui oppose deux conceptions de la littérature en Allemagne après 1949: d'une part, celle qui veut qu'il existe une littérature de RDA distincte de la littérature des autres pays de langue allemande; d'autre part, l'idée qu'il n'y a qu'une seule littérature de langue allemande, dont une partie a été produite en RDA. Dans les dix années qui précèdent la réunification, la diversification du champ littéraire en RDA et la perméabilité relative de la frontière littéraire interallemande ne permettent plus d'opposer radicalement une littérature de RDA et une littérature de République Fédérale. Il existe néanmoins jusqu'à la fin deux lectorats distincts qui interagissent différemment avec les auteurs. Quant à la période fondatrice, celle des années cinquante et du début des années soixante, elle est placée en RDA sous le signe de la "Literaturgesellschaft" (société de la littérature), ce qui implique en particulier l'ambition de faire de la littérature un acteur de la construction sociale. De ce point de vue, une partie au moins de la littérature produite en RDA a été écrite comme une littérature de RDA, investie d'un rôle social dont la validité est limitée à son territoire.
Quelle que soit la réponse à la question "une ou deux littératures allemandes", l'habitude a été prise avant 1989 de lire toute oeuvre littéraire écrite en RDA comme une réponse au discours officiel, et comme une source d'information sur un pays privé de liberté d'informer. Cet usage de la littérature comme substitut des médias ou comme substitut du débat public a correspondu à une réalité de l'espace public, mais elle a pu conduire à surévaluer certaines oeuvres considérées comme fortes et irremplaçables à cause de leur contenu informatif. La relecture d'aujourd'hui peut conduire à des réajustements dans les deux sens: relativiser l'importance de certaines oeuvres qui ont eu en leur temps un grand retentissement à cause du travail d'investigation sur lequel elles reposent, ou revaloriser des oeuvres au caractère informatif ou subversif plus discret .
Il sera question dans les articles qui suivent de la "querelle littéraire allemande " (deutscher Literaturstreit) des années 1990-93 qui est une mise en cause radicale des auteurs Est-allemands par la critique Ouest-allemande. Elle condamne plusieurs grandes figures de la littérature en RDA à partir d'un point de vue politico-moral. Cette condamnation conduit à un rejet esthétique de leurs oeuvres et, par extension, au rejet de toutes les oeuvres produites par d'autres dans les mêmes conditions. L'enjeu du débat n'est pas essentiellement littéraire, il s'agit d'un mouvement de réinterprétation fondamentale du passé de la RDA. Mais le débat rejaillit sur l'appréciation des oeuvres littéraires de RDA et les affecte globalement d'un coefficient négatif. D'où l'utilité de retourner aujourd'hui aux textes pour ne pas se laisser enfermer dans les a priori polémiques qui ont marqué depuis dix ans le discours sur les auteurs de RDA.
Depuis la réunification, il n'existe pas seulement deux foires du livre, celle de Francfort et celle de Leipzig, mais aussi un double espace littéraire. Quand des auteurs de l'ex-RDA prolongent leur oeuvre antérieure, l'écriture est une forme de relecture. On a pu parler à ce sujet d'une "littérature de RDA des années 90" qui ne se laisse pas réduire à la somme des nostalgies et des mélancolies consécutives à la perte du cadre ancien . La relecture peut prendre la forme d'une autobiographie, qui répond à un désir de bilan chez les écrivains dont la carrière littéraire se confond avec l'histoire de la RDA. Placés en position défensive, les écrivains relisent leur vie et leur oeuvre à la lumière des accusations portées contre eux. Certaines réévaluations sont engagées suite à la publication de documents inédits: C'est le cas de Brigitte Reimann, dont le journal intime et la correspondance ont été publiés après 1990. La redécouverte actuelle repose à la fois sur la personnalité de l'auteur et sur la qualité de l'oeuvre, qui décrit pourtant une réalité déja lointaine, celle de la RDA d'avant 1973. On assiste paradoxalement à la renaissance d'un auteur dont l'oeuvre est si liée à l'histoire officielle de la littérature en RDA que le titre de l'un de ses romans a fini par désigner une catégorie de l'histoire littéraire de ce pays .
Les travaux récents sur l'histoire sociale de RDA ouvrent des pistes en montrant que la société de RDA n'était pas une "non-société" où le politique aurait complètement étouffé le social en l'envahissant, ni une société d'allégeance monolithique, mais une société où la domination politique a inclu l'existence d'espaces d'autonomie relative. Domination et "quant-à -soi", (Herrschaft und Eigen-Sinn) sont désignés comme les deux pôles de la pratique sociale d'une dictature qui s'établit dans la durée . Ces réflexions s'appliquent à la littérature et relancent le débat sur l'espace d'autonomie relative dont la littérature a pu jouir en RDA malgré la censure permanente et les sanctions occasionnelles. L'autonomie totale revendiquée et affichée par les milieux marginaux et de la littérature parallèle, fait l'objet quant à elle de relecture sévères, aux antipodes de l'admiration qu'elle suscitait avant 1989.