Dieter STRAUSS
LE PASSÉ AU PRÉSENT
Klaus Mann en exil en France
« Des centaines de milliers dintellectuels devraient faire ce quont fait Virginia Woolf, Ernst Toller, Stefan Zweig, Jan Masaryk. » Par ce cri de désespoir, Klaus Mann, en mars 1949, appelle les intellectuels à un suicide collectif, seul moyen dalerter le monde et de protester contre la crise morale et politique qui sévit en Europe. Larticle ne paraîtra quen juin 1949, après son propre suicide, dans la revue américaine Tomorrow, sous le titre Europes Search for a New Credo (AvP 542/180). Quaurait-il dit de la crise actuelle et de la menace de guerre, particulièrement en Irak, en Israël et en Palestine ? Il aurait certainement écrit le même article quil aurait envoyé à Washington, à Bagdad, à Ramallah et à Tel Aviv.
« Europe ! Ces trois syllabes devinrent pour moi la quintessence du Beau, de toutes les aspirations, le moteur de mon inspiration, une profession de foi et un postulat intellectuel et moral. » Voilà ce quécrit Klaus Mann dans son autobiographie Wendepunkt (Le Tournant, Wp 203/179). En 1939 déjà, il caresse le projet de collaborer à un film sur Les Etats-Unis dEurope avec le réalisateur John Huston : Il semble intéressé note-t-il le 19 septembre 1939 dans son Journal. Pourtant, en 1946, au lendemain de la guerre, en cette période de crise morale et politique, il voit séloigner encore les chances de concrétiser ce rêve européen : « La situation actuelle est-elle vraiment favorable à la création dun super-État européen ? Devons-nous et pouvons-nous lutter pour lEurope unie maintenant ? Franchement, je ne le pense pas », écrit-il alors. (AvP 315/180). Mais Klaus Mann nest pas seulement un précurseur incroyablement moderne de lidée de lEurope et de ses problèmes. (Il nest que de penser aux négociations actuelles sur la Constitution européenne et lélargissement de lEurope, y compris sur la politique agricole, pomme de discorde par excellence entre la France et lAllemagne). Il appelle également très tôt à une étroite collaboration franco-allemande pour lEurope. En effet, en 1927, il écrit dans son essai Heute und Morgen (ZD 37/179) : « Nous oublions quil y a une jeunesse allemande qui aspire de toutes ses forces à une guerre contre la France. [ ] Ils nont jamais entendu dire que chacun de ces deux pays est perdu sans lautre, quil ny a de salut pour lEurope que sils marchent ensemble, car lAllemagne et la France, cest déjà presque lEurope. »
Dès le printemps 1933, avec la même clairvoyance, Klaus Mann voit
croître les dangers du national-
socialisme :
« Retransmission dun discours de Hitler. [
] Voix de chien enragé
; mensonge et esbroufe. Complexe dinfériorité pathologique », note-t-il le 2 février 1933 dans son Journal (TB/149). Et, plus
loin, le 16 février (TB/149) : Lecture des journaux. Toujours
cette sensation de nausée. Redistribution typiquement fasciste
des postes. Dictature à peine voilée. Il ny a donc rien détonnant
à ce quil sinterroge, le 11 mars suivant : Partir ? (TB/149).
Effectivement, deux jours plus tard, le sort en est jeté. Klaus
Mann quitte lAllemagne par le train de nuit qui le conduit en
exil à Paris où il poursuit son combat contre le national-socialisme.
Inlassablement il met en garde. Pourtant, ses appels à ne pas
soutenir moralement le régime nazi en participant aux Jeux olympiques,
sont lettre morte : « Si on aime la paix, on ne se rend pas à une fête du sport et
de la propagande organisée par un pays où sont muselés, bannis
ou tués tous ceux qui ne partagent pas les idées de la clique
au pouvoir. Tout Européen qui se respecte devrait boycotter les
Jeux olympiques cette réclame monstre organisée par le IIIe
Reich. Mais en fait, princesses, champions et journalistes se
retrouvent à Garmisch-Partenkirchen dans la tribune dhonneur
dun « Führer » aux mains entachées de sang. » (ZuK 390 s.) Léquipe française reste imperturbable, va jusquà
se rendre à la réception à lHôtel de Ville, invitée par les chemises
brunes, et se laisse même photographier des photos qui feront
le tour du monde. Le Figaro du 30 juillet 1936 remarque naïvement
à ce propos : « Être sélectionné entre des milliers de sportifs pour représenter
la France aux Jeux olympiques, être pour cela le point de mire
dune foule enthousiaste, voilà qui ne permet pas à des hommes
jeunes de songer à des choses sérieuses. » (156) Mais pour Klaus
Mann, les accords de Munich sont pires
encore : La « paix » de Munich [
] est autrement plus grave que
cette « guerre » que Hitler et Mussolini nauraient jamais pu
conduire : le jour de sa déclaration aurait été le jour de leur
chute. Cest justement ce que ces messieurs « conservateurs »
de Paris et de Londres voulaient éviter à tout prix. La fin du
fascisme international, pensaient-ils, pourrait être aussi, dans
leurs pays, le début de changements qui ne leur conviendraient
pas. [
] Cest la raison pour laquelle ils ont ménagé et protégé
Hitler. [
] Ces messieurs de Paris et de Londres [
] sont de mauvais
patriotes ; ils ont entamé pour longtemps la réputation et lavenir
des pays dont ils avaient la charge. » (EL 392/161)
En mars 1938 sachève le plus grand procès littéraire de lAllemagne de laprès-guerre : la Cour suprême fédérale confirme linterdiction de Mephisto. Ce roman le plus célèbre de Klaus Mann, situé sous le IIIe Reich, dépeint laccession on ne peut plus douteuse du comédien Hendrik Höfgen au poste de directeur du Preußisches Staatstheater de Berlin. En juin 1936, le Pariser Tageszeitung le qualifie de roman à clé : « Au cur du roman, sous les traits de Gustav Gründgens, le personnage dun directeur et Conseiller nazi.» (158) Dans son Journal, Klaus Mann, en avril 1936, évoque un livre froid et odieux. Peut-être aura-t-il léclat glacial de la haine. (159) Haine ou non, il sagit dun livre interdit en dernière instance, qui fustige lopportunisme et sélève contre le nationalisme et le fascisme. Mais le pire était encore à venir. La première de Mephisto en mai 1979 au Théâtre du Soleil à Paris marque, certes, le début du triomphe du roman et de luvre de Klaus Mann en général, aujourdhui largement traduite en français. En 1981, malgré linterdiction, Rowohlt édite Mephisto et en vend plus de 300 000 exemplaires. Mais sur laffiche du film réalisé par le cinéaste hongrois István Szabo, les yeux de Mephisto font place à deux croix gammées incandescentes. Cest une raison suffisante pour que le parquet de Munich demande louverture dune procédure dinstruction pour divulgation demblèmes représentant des organisations anticonstitutionnelles. Résultat : le directeur du cinéma de Munich concerné par la procédure efface les croix gammées ou les remplace par des macarons blancs ! Cest là la répétition dune farce provinciale grotesque qui sest jouée quelques mois auparavant déjà, au lycée Huber de Gräfeling, près de Munich, lorsque le directeur a interdit aux élèves de latelier de théâtre dutiliser les croix gammées sur leur affiche. Bref les « justes », ceux-là mêmes qui par le souvenir veulent éviter que linjustice ne se répète, sont écrasés et interdits. Klaus Mann et son Mephisto sont à lorigine dun vif débat : le passé ne peut être plus actuel !
« Bienheureuse France, qui a Paris pour capitale et cette côte
méditerranéenne pour plage ! » Cest ainsi que Klaus Mann et sa sur Erika parlent de leur chère
France dans Was nicht im Baedeker steht (144), un guide sur la Riviera française et italienne. Quant à
Paris, Klaus Mann en est amoureux : « Au seul mot Paris, je tressaillais, tout comme lon peut frémir
à lévocation dun nom aimé. » (WvM 15s./140) Là encore, Klaus Mann était bien en avance sur
son époque qui voyait la France dun il critique et comme lennemi
héréditaire. Quen est-il aujourdhui ? Le rêve allemand de la
France, un rêve positif bien quempli de clichés, un rêve qui
reste rêve, face à la quantité négligeable que lAllemagne représente
pour bien des Français. Les Français ne vont plus en Allemagne
(le nombre des réservations dhôtel est en chute libre et a baissé
denviron 7% en un an), et les Allemands pas plus que les Français
ne veulent apprendre la langue de lautre.
Le passé au présent, le présent au passé : Klaus Mann nous éclaire sur la nécessité du passé pour la compréhension
dun présent qui devient si vite passé. Lexposition du Goethe-Institut
de Paris Klaus Mann et la France : un destin dexil, présentée en octobre 2002 au Goethe-Institut
de Lyon, sera au Goethe-Institut de Paris de janvier à mars 2003.
Un catalogue bilingue a paru aux éditions Seghers. Une série de
manifestations sur lexil est prévue en marge de cette exposition,
avec notamment dautres expositions sur lexil et les années quarante
en France, des concerts avec entre autres lEnsemble Recherche
de Fribourg-en-Brisgau qui interprétera des uvres dErich Itor
Kahn et de Stefan Wolpe, compositeur de lexil, un cycle de films
avec des documentaires et des longs métrages, des tables rondes
sur lexil et le bannissement et une manifestation théâtrale avec
une prestation du Pfeffermühle, célèbre cabaret antifasciste dErika Mann dans les années trente.
Sigles et bibliographie
AvP Klaus Mann : Auf verlorenem Posten (1942-1949), Rowohlt, 1994
EL Erika u. Klaus Mann : Escape to Life, Deutsche Kultur im Exil,
Rowohlt, 1996
WP Klaus Mann : Der Wendepunkt, Rowohlt, 1981
WvM Klaus Mann : Das Wunder von Madrid (1936-1938), Rowohlt, 1993
ZD Klaus Mann : Zweimal Deutschland (1938-1942), Rowohlt, 1994
ZuK Klaus Mann : Zahnärzte und Künstler (1933-1936), Rowohlt,