Du principe de subsidiarité comme principe fondateur du fédéralisme
Cest le Traité de Maastricht qui a introduit la notion de " subsidiarité " dans le débat public en France, provoquant dans un premier temps des approches aussi péremptoires que contradictoires. Pour les uns, le principe limitait les compétences de ce qui nétait encore alors que la Communauté européenne et favorisait la prise de décision aux échelons locaux ou intermédiaires, pour dautres, au contraire, cétait " bien lexpression incontrôlée des compétences de la Communauté. " 1 Présentant en 1994 une brochure intitulée Définition et limites du principe de subsidiarité, les Communes et Régions dEurope constataient ainsi, à juste titre, que " la subsidiarité est aujourdhui une idée à la mode sans que lon sache très bien ce quelle signifie. " 2 Larticle 5 du Traité de Maastricht précisait pourtant que cétait au cas par cas quil convenait de vérifier, dans un souci defficacité, à quel niveau de compétence appartenait la décision. Si la notion même de subsidiarité est largement restée étrangère aux Français, elle fait partie intégrante de la culture politique allemande. Sil appartient à Thomas dAquin den avoir posé les fondements, cest, au 19ème siècle, le débat sur lengagement social de lEglise et plus largement la tradition fédérale allemande qui lont ancrée dans le système politique, économique et social allemand. La " doctrine sociale de lEglise " à laquelle sont associés les noms de lévêque de Münster, Mgr. Ketteler, et dAdolf Kolping, remet à lEtat ce qui, dans le domaine social, ne peut être réglé à léchelon inférieur. Le principe a pour effet de laisser aux citoyens et dabord aux familles, comme cellules sociales de base, le soin de régler laide sociale à leur niveau selon le principe dentraide, mais elle fait obligation à lEtat et aux corps institués, Eglises comprises, dintervenir là où lindividu et la famille ne peuvent pas ou plus subvenir à ces besoins, en raison des complications de la vie, des situations historiques ou des évolutions sociales. Le recours à lassurance dépendance impliquant lEtat comme les particuliers est lapplication - même du principe de subsidiarité : à lépoque où la " grande famille " permettait de subvenir aux besoins des " vieux " a succédé une société individualiste qui sen remet en partie à lEtat du sort des " seniors ".
On déduit aujourdhui de la doctrine sociale de lEglise catholique allemande du 19ème siècle aussi bien le retour au principe dentraide familiale en deçà du seuil dintervention de lEtat que la nécessité dune politique sociale active de ce dernier. On retrouve les mêmes tendances dans le débat sur Maastricht. Dans le rapport quil présente en 1997 au Sénat, Christian de la Malène relève très justement que, compris comme un principe général de philosophie politique, le principe de subsidiarité demande " que lautorité publique nintervienne dans le domaine économique et social que sil est nécessaire de compléter les initiatives provenant de la société civile pour obtenir le Bien commun. " 3 Ce qui induit que " les collectivités publiques dont le ressort est plus large ninterviennent que pour compléter, si nécessaire, laction des collectivités publiques dont le ressort est plus étroit. " Mais Ch. De la Malène sempresse dajouter quen droit communautaire, le principe de subsidiarité est plus restreint et plus précis, " même sil comporte une marge dappréciation importante. " On est là au cur du débat sur le fédéralisme : Ch de la Malène relève, en effet, que " comme le Traité de Maastricht élargissait le champ des compétences reconnues à la Communauté, il est apparu souhaitable de contrebalancer cette extension en soulignant que le rôle de lUnion devait, en règle générale, rester subsidiaire. " Lexpérience de différents types de modèles confédéraux et fédéraux ont appris aux Allemands au cours de leur histoire quen matière dattribution de compétences et, de ce fait, de droits de décision aux différents échelons des collectivités territoriales constituant une confédération ou une fédération, il ny avait pas de modèle figé : la répartition varie selon les situations historiques et les choix politiques et est fonction de lefficacité reconnue à tel ou tel échelon comme du rapport de forces entre les différents échelons.
LAllemagne fédérale est ainsi passée successivement dun modèle fédéral relativement décentralisé au moment de sa naissance à un modèle plus centralisé dans le cadre du " fédéralisme coopératif " 4 quand il est apparu, dans les années 1970, que faute de moyens, les Etats fédérés que sont les Länder nétaient pas en mesure de subvenir à certaines tâches dintérêt général qui nécessitait la mise en uvre de moyens financiers considérables (protection des côtes, protection de lenvironnement, développement des universités, etc.). Aujourdhui, alors que la Fédération (der Bund) a pris de plus en plus de poids au détriment des Länder, ceux-ci réclament une redéfinition en leur faveur des tâches de chacun. Ce qui est souvent faussement interprété comme une montée en puissance des Länder nest en fait quune tentative de remontée, la tentative, presque désespérée, de ceux-ci de récupérer les pouvoirs et compétences quils ont, par commodité, abandonnés au pouvoir central. Au lieu de revendiquer pour eux une répartition des recettes fiscales qui leur eût donné les moyens de remplir leurs tâches, ils ont préféré le compromis coopératif avec la Fédération. 5 Les Länder les plus riches demandaient encore récemment que soit accordé aux Länder davantage dautonomie fiscale et de compétences dans le cadre dun " fédéralisme concurrentiel " qui pourrait mettre à mal la péréquation des charges établie entre Länder au nom de légalité des modes de vie dans lensemble de la Fédération. Cependant, dès 1992, le Tribunal constitutionnel de Karlsruhe insistait sur le fait que la République fédérale dAllemagne représentait " une communauté solidaire faite de la Fédération et des Länder " et que cette communauté devait venir en aide aux Länder les moins forts ou les plus défaillants. 6 Dans le cas des Länder de Brême et de la Sarre, leur faiblesse était congénitale en raison de leur taille et de linsuffisance de leurs recettes fiscales.
Le succès du fédéralisme dépend, en effet, toujours de léquilibre trouvé en matière dorganisation territoriale, du respect de lautonomie relative et de lidentité de ses composantes, de la répartition des pouvoirs et, en premier lieu, des recettes fiscales entre les collectivités territoriales et de son efficacité économique. Aujourdhui, la Loi fondamentale et le fédéralisme sont accusés de tous les maux de la société allemande 7 et il est à nouveau question dune réforme du fédéralisme : le Président fédéral Johannes Rau a ouvert une nouvelle Convention des parlements des Länder sur le fédéralisme à Lübeck, pas plus tard que le 31 mars 2003. Il y sera question de la recomposition des Länder par la réduction de leur nombre, des rapports entre Bund et Länder et surtout de la répartition des impôts entre eux. 8 Mais cette convention risque fort, comme dautres commissions avant elle, daccoucher dun projet de réforme fort théorique qui ne sera guère appliqué tant il est vrai que jusquà maintenant, en dehors de la création du Land de Bade-Wurtemberg, il y a un peu plus de cinquante ans, 9 aucune réforme territoriale na pu remettre en cause les acquis de laprès-guerre. La fusion du Grand Berlin et du Land de Brandebourg a échoué en son temps après lunification. Il est peu probable que réussisse aujourdhui ou demain ce qui na pas été fait ou pu être fait, sous la pression du temps, au moment où le processus dunification offrait encore un champ ouvert de possibilités. Par contre, les Länder ne cessent de discuter, hors convention, avec le Bund de la part dimpôts qui leur revient et de réfléchir à lévolution de ceux quils détiennent en propre.
France décentralisée, Allemagne réformée ? Ressemblances et différences
Cest peut-être ici loccasion de rappeler quelques vérités chiffrées pour relativiser un débat qui pourrait faire croire en France quavec la régionalisation et la décentralisation la France sacheminerait vers un modèle rappelant celui de lAllemagne. Il ne fait pas de doute quau niveau des principes dorganisation, il y a bien un rapprochement. La République française ne se déclare certes pas fédérale, mais son organisation devient au moins " décentralisée. " Larticle 5 de la loi constitutionnelle du 17 mars 2003 précise que " les collectivités territoriales ont vocation à prendre les décisions pour lensemble des compétences qui peuvent le mieux être mises en uvre à leur échelon " et larticle 7 leur concède quelles " bénéficient de ressources dont elles peuvent disposer librement dans les conditions fixées par la loi " et même que " tout transfert de compétences entre lEtat et les collectivités territoriales saccompagne de lattribution de ressources équivalentes à celles qui étaient consacrées à leur exercice. 10 " On retrouve ici tous les éléments fondateurs dun mode dorganisation subsidiaire et dune répartition des ressources en fonction des compétences. Mais pour comprendre ce qui sépare et continuera de séparer la France de lAllemagne, outre lénoncé dans la Loi fondamentale allemande des compétences et des ressources affectées en propre et en commun à la Fédération et aux Länder, il faut encore procéder à une approche chiffrée des ressources du pouvoir central et des régions ou des Länder.
En Allemagne, la Fédération, les Länder et les communes se sont réparti entre eux les 141 milliards deuros qua rapporté en 2001 limpôt sur les salaires et les revenus à concurrence de 15% pour les dernières et de 42,5% pour chacune des deux premières catégories tandis que les 139 milliards de la TVA revenaient respectivement pour 52% à la Fédération, 45,9% aux Länder et 2,1% aux communes. En même temps, les impôts fédéraux rapportaient 79,3 milliards deuros à la Fédération, les impôts régionaux,19,6 milliards aux Länder et les impôts locaux, 34,4 milliards aux communes. La même année, les recettes fiscales de la Fédération représentaient un total de près de 197 milliards deuros et celles des Länder un peu plus de 171 milliards. La part du Land de Rhénanie du Nord Westphalie, avec ses 18 millions dhabitants, était alors de près de 37 milliards. Le budget annuel de ce Land est en 2003 de près de 48 milliards deuros. Quen est-il du côté des régions françaises dont les compétences sont limitées au développement économique, aux transports, à lurbanisme et au logement, à laction sociale et à la santé ainsi quà lenvironnement, la culture et la recherche ? Pour accomplir ces tâches, la Région Nord Pas de Calais dispose dun budget de 1,2 milliard deuros en 2003. Sans doute représente-t-elle moins dun quart de la population rhéno-westphalienne, mais le budget dune région comme lIle de France, avec ses 11 millions dhabitants, ne dépassait pas, en lan 2000, 2,5 milliards deuros ! La Région Rhône-Alpes, avec 5,6 millions dhabitants, ne disposait en 2002 que dà peine plus que le Nord Pas de Calais : 1,3 milliard. Comme on dit aujourdhui, entre une Région et un Land, il ny a pas photo !
Lécart quantitatif et ce faisant qualitatif se creuse encore si lon prend en considération les ressources fiscales de lun et de lautre. En 2003, les ressources de la Région Nord Pas de Calais venaient pour 530 millions deuros dune dotation de fonctionnement de lEtat et de compensations fiscales, pour 291 millions de lemprunt, pour 353 millions de la fiscalité directe et indirecte et pour près de 33 millions dautres recettes telles que les Fonds européens et des participations de partenaires tels que la SNCF. Les régions restent par le biais des dotations de lEtat et la lourdeur des négociations qui président en règle générale à létablissement des contrats de plan Etat-Région largement dépendantes de lEtat central, leur autonomie est donc des plus relatives, elle est réduite aux tâches que la loi leur reconnaît parcimonieusement. Ces tâches, assurément, vont évoluer dans la foulée de la loi de décentralisation, mais on voit bien aux manifestations denseignants contre ses effets possibles ou simplement imaginés sur lemploi dans lEducation " nationale " que les esprits ne sont pas du tout préparés à une véritable décentralisation en France. Enfin, il suffit de comparer les pouvoirs dun Président de Conseil régional à celui dun Préfet de Région pour comprendre instantanément que, même décentralisée, la France ne prend pas le chemin du fédéralisme allemand. Cela peut expliquer bien des malentendus entre les deux pays quand on y parle de fédéralisme pour lEurope : la méconnaissance de lautre entretient les craintes, fondées ou non.
Un moteur franco-allemand pour la défense de lEurope ?
Cette introduction se comprend ainsi comme une contribution au débat sur la Convention européenne qui achève ses travaux à la fin du mois de juin avant que la présidence italienne ne propose la ratification de la Constitution européenne aux Etats membres en octobre de cette année. Nous avons pensé quune simple approche franco-allemande serait, sur une question aussi cruciale, insuffisante, cest pourquoi nous avons voulu avoir des approches croisées qui intègrent dans notre réflexion des points de vue tels que ceux qui nous viennent de Grande-Bretagne, dEspagne ou dItalie. Et puis la crise irakienne qui aura permis dans un premier temps aux Etats-Unis de diviser lEurope, nous renvoie à lefficacité du couple franco-allemand comme moteur de lEurope. Ce dossier est aussi, en ce sens, le prolongement de notre numéro spécial sur le 40ème anniversaire du Traité de lElysée et la refondation des relations franco-allemandes. Ce dossier souvre sur les acquis et les interrogations quexpose magistralement J.-L. Quermonne et se clôt avec les suggestions dA. Lamassoure sur les conséquences que lEurope devrait tirer de la crise iraquienne : Oser la déclaration dindépendance vis-à-vis des Etats-Unis. Un premier pas a été fait à Bruxelles lorsque la France, lAllemagne, la Belgique et le Luxembourg ont jeté, à quatre, les fondements dune Europe de la défense qui, pour exister de façon crédible et durable, devra être rejointe par dautres. Le directeur de la Fondation Wissenschaft und Politik, Christoph Bertram, a lancé récemment une idée qui se situe dans le droit chemin de la dynamique franco-allemande des années 50 : comme la France et lAllemagne ont mis en commun leurs ressources de charbon et dacier pour lancer lEurope de la CECA, elles devraient aujourdhui mettre en commun, dans les mêmes conditions de garantie démocratique, leurs ressources militaires en commençant par laviation, pour passer ensuite à la marine et intégrer enfin lessentiel de leurs armées de terre. Cette idée fameuse mérite dêtre retenue si la France et lAllemagne veulent servir de modèle à une Europe dont la défense et la sécurité ne dépendent pas seulement de la solidarité transatlantique.
Allemagne daujourdhui a préparé ce dossier en étroite coopération avec Stephan Martens, collaborateur de lInstitut de recherches internationales et stratégiques (Iris) et de Hans Stark, qui dirige à lInstitut français des relations internationales (Ifri) le Centre détude et de recherche franco-allemand (CERFA). Quils en soient ici sincèrement remerciés.
Jérôme VAILLANT
Notes
1 Cf. entre autres, Monique Chemillier-Gendreau, " Le principe de subsidiarité : enjeu majeur, débat confus. " in Le Monde diplomatique, juillet 1992, p. 13, et http//www.monde-diplomatique.fr/cahier/europe/subsidiarite retour au texte
2 In Communes et Régions dEurope, No 55/1994, 44 p. retour au texte
3 Christian de la Malène, Lapplication du principe de subsidiarité, Délégation du Sénat pour lUnion européenne, Rapport 46 1996/1997, consultable sur http://www.senat.fr/rap/r96-46/r96-46_mono.html retour au texte
4 Cf dans ce même numéro larticle de Stephan Martens, " Le fédéralisme allemand : un modèle pour le fédéralisme européen ? ", pp. 19sq. retour au texte
5 Cf. J. Vaillant, "Machtzuwachs für die Länder oder blosse Rückgewinnung verspielter Macht. Wie die Länder der Bundesrepublik Deutschland mit den Herausforderungen von deutscher Vereinigung und europäischer Einigung fertig werden. in A. Saint SauveurHenn et M. Muylaert (éd), Alte und neue Identitätsbilder im heutigen Deutschland, Leipziger Universitätsverlag 1999, pp. 123-132. retour au texte
6 Jugement du 27 mai 1992 du Tribunal constitutionnel fédéral de Karlsruhe. retour au texte
7 Cf. entre autres le débat tel quil est retransmis par Der Spiegel dans ses éditions du 12 et du 19 mai 2003 (Nos 20 et 21) : Die verstaubte Verfassung. retour au texte
8 Cf. le discours inaugural du Président Rau sur le site du Gouvernement fédéral : REGIERUNGonline retour au texte
9 Cf. dans ce même numéro larticle de J.-L. Georget, " Les cinquante ans du Land de Bade-Wurtemberg. ", pp. 110sq. retour au texte
10 Cf. Loi constitutionnelle relative à lorganisation décentralisée de la République : http://www.ladocumentationfrancaise.fr/dossier_actualite/decentralisation/projet_loi. retour au texte