Les contributions qui suivent ont été présentées lors d'une journée d'études organisée à l'Université Lumière-Lyon 2 dans le cadre du CIERA (Centre Interdisciplinaire d'Études et de Recherches sur l'Allemagne). Le sujet étudié recoupe les deux thèmes transversaux autour desquels s'organisent actuellement les activités du CIERA, l'État et le fait religieux, en les abordant sous l'angle du versant profane de la ritualité.
Dix ans après l'unification allemande, les nouveaux Länder présentent encore, et pour longtemps, des caractères spécifiques qui résultent à la fois du processus d'unification lui-même et de l'héritage laissé par les quarante ans d'histoire de la RDA. Cet héritage comporte en particulier un ensemble de ritualisations qui ont profondément marqué la vie sociale et politique du pays. Comme toute société, la société de RDA a mis en place des rites destinés à entretenir et à affermir à intervalles réguliers les sentiments d'appartenance collective. Cette fonction a pris en RDA une importance particulière du fait que l'existence et la nature de cette collectivité n'étaient pas données au départ, et que l'image qui en était véhiculée par les rituels avait valeur d'orientation autant que d'illustration.
C'est dans le domaine du politique que l'on trouve la partie la plus visible du champ du rituel. L'une des propriétés de la vie politique est de s'entourer fréquemment de rites qui sont autant d'actes communs manifestant le lien collectif, et autant d'instruments de canalisation de la violence. En RDA, cette ritualisation du politique a présenté un aspect spectaculaire, emprunté en partie à la tradition soviétique, mais aussi à la tradition allemande, et qui a retenu l'attention de la plupart des observateurs. Moins spectaculaire, mais cependant tout aussi profonde, la ritualisation de la vie quotidienne a imprégné à la fois la sphère du travail et la sphère privée. On en trouve de nombreux témoignages, souvent critiques, dans la littérature, la peinture et le cinéma, ainsi que dans les fonds d'archives de diverses organisations. Les frontières sont parfois difficiles à établir entre rites profanes et rites religieux, entre rites et fêtes, voire même entre simples routines et actes ritualisés. Le processus de sécularisation de grande ampleur qui a affecté la RDA et d'autres pays socialistes est allé de pair avec la mise en place de rites séculiers qui entretenaient des rapports complexes avec les rites religieux.
Après la réunification, les rites indissociables du régime et de la société de RDA disparaissent et sont remplacés par d'autres pratiques. D'une manière générale, le domaine du rite est évolutif, des rites meurent et d'autres s'enracinent au cours de l'évolution d'une société, et le phénomène s'accentue lorsqu'une société est bouleversée par un événement majeur comme celui de la réunification. Dans le processus de transformation qui affecte les nouveaux Länder, la question du déplacement des rites est à l'ordre du jour. Par sa façon de mettre en scène les acteurs et par sa capacité à instituer une séquence répétitive qui structure le temps social, le rite est également un mécanisme de réponse aux changements et de prise en charge des conflits qui en résultent. Il y a donc place pour une interrogation sur la nature de certains phénomènes émergents dans les nouveaux Länder et sur leurs rapports avec les ritualisations instituées par la RDA.
Monika Gibas montre comment la RDA a mis en place un calendrier de rituels politiques qui mettaient en scène à intervalles réguliers l'unité postulée entre peuple et dirigeants. Empruntant aux modes d'expression du mouvement ouvrier d'avant 1933, ces rituels, pris comme un ensemble, constituent un récit des origines de la RDA: préparée par les luttes anciennes, née dans un champ de ruines, consolidée dans les convulsions de l'après-guerre. Le rituel de célébration de la fête nationale, qui commémorait la fondation officielle de la RDA, prenait une ampleur particulière tous les cinq ans. Les anniversaires "ronds" étaient l'occasion de mobiliser la population autour du bilan des cinq ou des dix dernières années. Sur cette lancée, la RDA voudra faire de son quarantième anniversaire, le 7 octobre 1989, une manifestation particulièrement éclatante. Elle tentera de l'organiser comme si la crise que traversait le pays n'était qu'un épiphénomène, mais elle s'effondrera sur la ligne d'arrivée après une désastreuse course contre la montre. Les contre-manifestations de l'époque prendront à leur tour un rythme hebdomadaire fortement ritualisé, qui scandera comme une liturgie de la rue les étapes de la chute du régime.
Michael Hofmann s'interroge sur la notion de ritualisation appliquée aux nouveaux Länder, en prenant l'exemple de la fameuse "ostalgie". La société de RDA était relativement homogène, et cette homogénéité favorisait l'existence de rites communs. Les transformations dans les nouveaux Länder induisent une différenciation sociale importante. Les milieux sociaux issus de cette nouvelle donne produisent des symbolisations parfois divergentes. Les symboles culturels représentatifs de l'ancienne RDA (marques industrielles, tenues vestimentaires, habitudes sociales) sont investis de façon différentes par les milieux sociaux traditionnels et par ceux qui sont nés de l'après-réunification. Il n'y a pas, selon lui, une seule "ostalgie" qui serait le support de rituels communs aux habitants de l'Est de l'Allemagne, mais plusieurs degrés de symbolisation des références culturelles liées à la RDA.
La Jugendweihe étudiée par Jean Mortier était une sorte de confirmation laïque, un rituel d'entrée dans l'âge adulte popularisé et généralisé par le régime de RDA tout en ayant des origines bien antérieures. La Jugendweihe semblait promise à disparaître avec le régime qui l'avait portée, mais elle s'est étonnamment bien maintenue dans les nouveaux Länder. Son caractère de rituel familial avait progressivement relégué au second plan l'intention politique, et les rituels de consommation associés franchissent sans difficulté le cap de la réunification. Son succès témoigne sans doute d'un besoin de ritualisation, mais on reste toutefois étonné que ce rituel légèrement désuet donne lieu à un phénomène aussi englobant.
- Jacques POUMET -