VIE POLITIQUE, ECONOMIQUE ET SOCIALE

Mutation des valeurs et transformation
du système social en Allemagne
Un dossier préparé sous la direction de J. Vaillant

Dans un numéro spécial d’avril-juin 2000 , qui reproduisait les contributions d’un colloque qui s’était tenu quelques mois auparavant à l’Université de Valenciennes et du Hainaut-Cambrésis sur la capacité de l’Allemagne à relever les défis de l’avenir, nous faisions le constat d’une très forte évolution des valeurs en Allemagne au cours des années 1990 et de la difficulté que les acteurs politiques, sociaux et économiques y rencontraient dans la mise en œuvre de la réforme de l’Etat social. A cette époque, le gouvernement de coalition SPD-Verts dirigé par G. Schröder était au pouvoir depuis un peu plus d’un an, il venait d’ouvrir toute une série de chantiers dans les domaines de la politique fiscale, de l’emploi, des retraites, de la santé, etc. Lors des élections fédérales de l’automne 2002, qu’elle ne gagnait que d’une très courte longueur, le recul de la coalition gouvernementale s’expliquait largement par le mécontentement que provoquaient des réformes jugées confuses dans leurs objectifs et ressenties comme peu sociales dans leurs effets. En mai 2004, l’élection à la Présidence de la République fédérale d’Allemagne de Horst Köhler, candidat soutenu par les chrétiens-démocrates et les libéraux, connu pour sa réputation de technicien des questions économiques et financières en raison de ses fonctions à la tête du Fonds monétaire international, a traduit l’évolution du rapport de forces politique en Allemagne puisque l’Assemblée fédérale qui l’a élu est composée de l’ensemble des députés du Bundestag et d’autant de représentants des Länder en fonction de la répartition des sièges dans les parlements régionaux. La cote de popularité du chancelier n’avait jamais été aussi basse alors qu’il était, en même temps, menacé de désaffection de la part de son parti. C’est ce qui expliquait qu’au mois de mars 2004, G. Schröder ait abandonné la présidence du parti social-démocrate au profit de Franz Müntefering dans l’espoir que l’ancrage et l’autorité de celui-ci au sein du parti, et tout d’abord dans le bastion social-démocrate de Rhénanie du Nord-Westphalie où des élections régionales décisives auront lieu en mai 2005, y rétabliraient un minimum de confiance.

G. Schröder réclamait alors la compréhension en faisant valoir qu’il avait présidé aux destinées de son parti " au cours d’années particulièrement difficiles ". Au même moment, l’électorat français sanctionnait, à l’occasion des élections régionales, le gouvernement Raffarin pour des raisons semblables : la réforme des retraites et du système de santé. La coïncidence dans le temps et la concordance des motivations montraient, s’il en était besoin, que, de droite ou de gauche, les gouvernements étaient sanctionnés, en France ou en Allemagne, dès que la réforme de l’Etat social entraînait la perte d’avantages acquis et le recours à davantage de responsabilité individuelle face aux risques de la vie. D’un pays à l’autre, il y a pourtant des différences sensibles qui ne sauraient être négligées. Dans le domaine des retraites, malgré des évolutions tendanciellement comparables, les données démographiques ne sont pas tout à fait les mêmes, l’Allemagne ayant le taux de naissance le plus bas d’Europe (1,3 enfant par femme en âge d’avoir des enfants contre 1,9 en France). Mais les deux pays, dont les dépenses sociales représentent 30 % de leur produit intérieur brut, sont globalement confrontés aux mêmes problèmes : explosion des coûts de santé par l’amélioration des soins et une consommation grandissante de ceux-ci ainsi que par le vieillissement de la population, globalisation et mondialisation qui transforment les coûts de l’Etat social en facteur de concurrence internationale, absence de croissance qui les empêche de satisfaire au pacte de stabilité européen. D’un pays à l’autre, les remèdes proposés ne sont pas non plus sans se ressembler, les blocages également. Toutefois en Allemagne, une explication est souvent avancée qui est moins en honneur en France, c’est l’explication des blocages par le " corporatisme allemand ". Nous avons donc eu le souci dans ce dossier d’aborder dans un premier temps l’évolution des valeurs de référence en Allemagne (contribution de K. Pöhl) et de clarifier la notion de " corporatisme allemand " à travers ses évolutions depuis les années 1970 (contribution de W. Reutter, mais aussi celle de B. Lestrade et également celle parue dans notre précédent numéro de S. Gouazé ). B. Lestrade et S. Gouazé traitent par ailleurs en détails de la politique de l’emploi et du financement des retraites tandis que H. Brodersen problématise et contextualise la question du pacte de stabilité en Europe. J.-P. Gougeon tente enfin de cerner avec toute la nuance nécessaire ce que la mise en œuvre des réformes de l’Etat social en Allemagne signifie pour un parti comme le SPD qui fonde son identité sur la solidarité sociale.

En novembre 2002, le " publiciste " Arnulf Baring appelait, sur le mode imagé, les Allemands à monter sur les barricades pour protester contre l’incapacité des partis au gouvernement de provoquer les réformes nécessaires et faire sauter les verrous qui les empêchaient. Face à une crise qu’il n’hésitait pas à comparer à celle des années 30, il appelait même de ses vœux un sursaut national et un gouvernement autoritaire. Le diagnostic n’était pas faux, les remèdes proposés, par contre, sûrement inadaptés et dangereux. Si le gouvernement Schröder n’est sans doute pas en mesure de provoquer aujourd’hui toutes les réformes qu’il conviendrait sans doute de faire aboutir au nom de la rationalité technocratique, du moins a-t-il, avec " l’Agenda 2010 " - terme générique utilisé aujourd’hui pour évoquer l’ensemble des réformes sociales du gouvernement – sensibilisé les Allemands aux choix difficiles à faire et donné à l’Allemagne un instrument de réforme comme un calendrier. Mais toute la difficulté pour les Allemands ne vient-elle pas du fait que la notion-même de réforme a subi avec le temps une érosion telle que son sens a changé ? Au début des années 1970, quand Willy Brandt parlait de réformes, c’était pour " oser plus de démocratie " et pour élargir la palette des prestations sociales en Allemagne, aujourd’hui c’est pour reprendre aux bénéficiaires une part des avantages que leur fournit l’Etat social.

- Jérôme VAILLANT -