VIE CULTURELLE

Arts de l’image et de la scène en RDA
Un dossier préparé sous la direction de J. Poumet

Ce dossier rassemble quatre contributions présentées dans le cadre d’une journée d’étude tenue à l’Université Louis Lumière - Lyon 2 sur le thème " Arts de l’image et de la scène en RDA". Son ambition n’est pas de faire un tableau systématique mais d’apporter quelques éclairages sur des aspects moins connus de la production cinématographique de la DEFA et sur la façon dont les créateurs formés en RDA appréhendent à la fois le vécu d’avant 1989 et la réalité contemporaine des nouveaux Länder. Ce second aspect sera développé plus amplement dans un second dossier qui fera suite à celui-ci.

La marge de liberté des créateurs artistiques en RDA était inversement proportionnelle à l’audience du média utilisé. Le cinéma, art de grande diffusion, a donc fait l’objet d’une surveillance particulière. La Hauptverwaltung Film (HV Film) chargée au ministère de la Culture de contrôler la production cinématographique, intervenait tout au long du processus, depuis la phase de projet jusqu’à la copie définitive en passant par lé rédaction du scénario. Le grand rappel à l’ordre idéologique de décembre 1965 (11ème session du Comité central du SED), qui vise tous les domaines de la culture, a touché plus particulièrement le cinéma puisque c’est la production de toute une année qui a été jetée aux oubliettes. Le secret sur le devenir de ces films a été ensuite si bien gardé qu’on les a cru définitivement perdus jusqu’à la chute du régime. Cet épisode illustre la conscience qu’avaient les autorités du pouvoir du cinéma et de son efficacité. Dès 1952, la RDA a voulu relancer la production de films – encore très faible à cette époque. L’objectif initial était de faire du cinéma un auxiliaire de la propagande, mais cet objectif affiché a été progressivement recouvert, du moins dans le cinéma de fiction, par l’exigence de répondre aux attentes du public qui fréquentait alors massivement les salles obscures.

L’activité de la DEFA a été affectée tout particulièrement par les à-coups de la politique culturelle. Prompts à produire des films critiques sur la société dans les périodes fastes, les cinéastes n’ont pas eu comme les écrivains la ressource de travailler à l’Est et de publier à l’Ouest . Les périodes moins fastes ont été pour eux d’autant plus douloureuses qu’ils étaient dépendants d’un appareil de production entièrement contrôlé par l’État. Des palliatifs momentanés ont été trouvés pour traverser les périodes difficiles, p.ex. la production des films de Peaux-Rouges de la DEFA, très appréciés du public (et réalisés par le groupe de production " Roter Kreis " - cela ne s’invente pas). Mais ces tentatives ne peuvent dissimuler la pauvreté de certaines périodes. A la fin des années 80, le fossé se creuse entre les nouveaux films venus d’Union Soviétique, inspirés par une critique radicale du regard officiel sur l’Histoire, et la production de la DEFA soumise jusqu’au dernier moment à des pressions décourageantes dont le caractère aléatoire reflète la désorientation du pouvoir. Les films de la "Wende ", les derniers produits par la DEFA, ont eu du mal à rencontrer leur public, fasciné par le cinéma américain et peu soucieux de renouer avec les thématique liées à la RDA. Le théâtre de la " Wende " a également connu une crise de fréquentation. Le public amené autrefois par les entreprises n’était plus au rendez-vous, le public potentiel faisait des économies, et de nombreuses salles étaient menacées de fermeture. Ces incertitudes s’ajoutant à la crise générale du texte théâtral ont pesé sur la formation d’une " relève " théâtrale dans les nouveaux Länder.

Matthias Steinle fait une comparaison entre deux séries documentaires réalisées dans chacune des Allemagnes sur l’Allemagne " d’en face " dans les années 50. Il montre comment le regard sur l’autre, dans les productions de RDA, est conditionné par une perspective historique et fortement lié à la catégorie de d‘antifascisme, alors que la perspective historique est absente dans les productions de RFA qui tendent vers un point de vue presque aveugle aux déterminations politico-historiques. Caroline Moine brosse un tableau du cinéma documentaire dans les années 60. Elle rappelle que le festival du film documentaire de Leipzig est dès cette époque (et restera par la suite) une porte ouverte sur le monde et un lieu de confrontation qui enrichit la production de RDA. Cette production documentaire évolue dans les années 60 de la propagande la plus élémentaire vers un cinéma " au plus près de la vie " qui se hisse au niveau des grands réalisateurs internationaux. Mais les images authentiques sont aussi celles qui dérangent, et les meilleurs réalisations sont diffusés avec parcimonie. Le coup de frein donné à la création artistique en décembre 1965, et qui touche particulièrement le cinéma, paralyse la production documentaire jusqu’à la fin de la décennie. A partir de quelques exemples empruntés aux films de fiction, Xavier Carpentier-Tanguy montre comment évolue sur trois décennies la représentation de l’idée que la RDA se fait de sa mission historique. Les films antifascistes de années 60 sont encore très fixés sur l’autre Allemagne et dénoncent chez elle une forme d’amnésie collective en ce qui concerne le rapport au passé nazi. Les films de science-fiction des années 70 ne cherchent plus à montrer la supériorité d’une Allemagne sur l’autre, mais appliquent aux mondes extra-terrestres le schéma de la lutte des classes, livrant parfois au passage une vision problématisée et non plus résolument optimiste du progrès scientifique et technique. Dans les années 80, certains films emblématiques parviennent à montrer les impasses des dogmatismes idéologiques et la nécessité de les dépasser. La contribution d’Emmanuel Béhague aborde la disparition de la RDA telle qu’elle est représentée sur scène par les auteurs de théâtre issus de la RDA. Il relève que l’irruption de l’histoire et la perte des repères trouvent difficilement leur place dans la représentation théâtrale, et que les auteurs qui s’y sont aventurés ont donné une importance particulière à la métaphore spatiale (la maison, la région, le déménagement) comme expression de l’entrée dans un univers nouveau.

- Jacques POUMET -