VIE POLITIQUE, ECONOMIQUE ET SOCIALE

La recherche en France et en Allemagne sur la RDA : aboutissements et perspectives
Un dossier présenté et réalisé sous la direction de U. PFEIL

L’année 2004 a été riche en manifestations commémorant les événements qui ont marqué le 20e siècle en France et en Allemagne : le 90e anniversaire du déclenchement de la Première Guerre mondiale, le 60e anniversaire du débarquement allié en Normandie et en Provence, du massacre d’Oradour-sur-Glane, de la libération de Paris et de l’attentat contre Hitler le 20 juillet 1944. La mémoire souvent douloureuse de ces événements contraste avec celle, empreinte de joie, de la chute du Mur de Berlin le 9 novembre 1989, qui conduisit à l’unification de l’Allemagne. Son 15e anniversaire se profile à l’horizon, tout comme le 60e anniversaire de la fin de la Deuxième Guerre mondiale en 2005, marquant tous les deux le début et la fin d’une époque dominée par la Guerre froide et la division de l’Allemagne comme symbole de l’antagonisme idéologique dans le monde. Beaucoup se souviendront des images émouvantes montrant un peuple en liesse (" Wahnsinn !"), passant par les brèches du " rempart antifasciste ", que les dirigeants de Berlin-Est et de Moscou avaient décidé de construire le 13 août 1961 pour mettre fin aux fuites massives des Allemands de l’Est vers l’Ouest et, par voie de conséquence, pour consolider un système qui n’avait jamais connu de légitimité. En revanche, la nouvelle génération d’étudiants, née en 1985/86, qui vient d’entrer dans l’enseignement supérieur, n’a pas de cet événement des souvenirs personnels et doit recourir à des émissions télévisées, à " Good bye Lenin " ou à l’historiographie pour se faire une image de l’Allemagne divisée et de la RDA. Les articles de ce dossier veulent y contribuer.

Le soir du 18 mars 1990, après la victoire des partisans d’une réunification des deux Allemagnes lors des premières et dernières élections libres en RDA, l’écrivain Stefan Heym commenta : " Il n’y aura plus de RDA. Elle ne sera rien d’autre qu’une note de bas de page de l’histoire mondiale. " Aujourd’hui, quinze ans après la chute du Mur de Berlin, la situation se présente autrement. L’ouverture des archives de l’ " autre " Allemagne a fait de la RDA un sujet de recherche de prédilection si bien que l’historien de Potsdam, Christoph Kleßmann, conclut en 1998 que l’histoire de la RDA était en passe de devenir l’un des champs de recherche le mieux connu au sein de l’histoire du temps présent (1). En France, l’intérêt pour la RDA, avant 1989, a été assez modeste par rapport à celui manifesté pour la RFA (2), mais il était certainement plus grand que dans d’autres pays occidentaux comme la Grande-Bretagne (3). Comme en RFA, la recherche en France souffrait d’un accès très limité aux archives est-allemandes et devait souvent se contenter des publications officielles soumises à la censure du SED. Par contre, dès les années 60, la RDA tenait une place respectable dans l’enseignement supérieur, comme le souligna le germaniste Christian Klein à Paris en 1971 à l’occasion du colloque des " Échanges franco-allemands " (EFA), la société d’amitié de la RDA en France, sur le thème La RDA vue par les Français et par elle-même : " Quelques unités d’enseignement consacrent depuis plusieurs années une large part à la RDA dans leurs programmes. Je citerai l’Institut d’Études Politiques et le Centre d’Études Germaniques de Strasbourg, dont le Directeur est Monsieur le Professeur F.G. Dreyfus et je citerai l’Université de Paris VIII (Vincennes). (4)" Ces propos peuvent surprendre, moins pour l’Université de Paris VIII et son futur " Laboratoire de recherche : Histoire de la RDA ", compte tenu de la parenté politique entre ses membres et le PCF. En revanche, un coup d’œil à la liste des directeurs et des enseignants du CEG de Strasbourg ne laisse pourtant pas présager d’une grande proximité idéologique entre le centre strasbourgeois et la RDA (5). Pourtant, François-Georges Dreyfus, directeur du CEG à partir de 1968 et gaulliste convaincu, chercha le contact avec des historiens est-allemands et établit une certaine coopération avec la RDA, en exprimant ainsi son refus de reconnaître la revendication de la RFA à représenter seule l’Allemagne (Alleinvertretungsanspruch). Pour Dreyfus et d’autres, une Allemagne unique, c’était le passé. Aussi demandèrent-ils d’une part à la RFA de renoncer définitivement à la Alleinvertretungsanspruch, d’autre part au gouvernement français de reconnaître enfin la RDA. Les dernières lignes montrent que science et politique furent étroitement liés et imbriqués au sein des différents courants de la recherche sur la RDA avant 1989. Les publications de l’époque disaient souvent davantage sur leurs auteurs que sur la RDA (6).

Avec la chute du Mur et la fin du combat idéologique, la recherche sur la RDA est devenue plus scientifique, profitant de l’institutionnalisation de la coopération scientifique entre la France et l’Allemagne avec la fondation du Centre Marc Bloch à Berlin en 1992. La perte de vitesse du groupe de recherche à Paris VIII pendant les dernières années a été en partie compensée par la recherche interdisciplinaire entreprise par l’équipe de recherches sur l’Allemagne à l’Université de Lyon II, animée par Jacques Poumet. Depuis 1996, l’historienne Sandrine Kott a proposé plusieurs séminaires sur l’histoire de la RDA à l’École des Hautes Études en sciences sociales dans le cadre du Centre d’études et de recherches allemandes pour discuter les différentes approches allemandes et françaises en coopération avec le Zentrum für Zeithistorische Forschung de Potsdam. Ce court aperçu n’a pas la prétention de présenter toute la recherche sur la RDA en France, mais il montre qu’elle s’est diversifiée après 1989/90 en profitant de l’ouverture des archives et d’une multiplicité d’approches. Un éventail de ces études achevées et en cours sera présenté du 17 au 19 mars 2005 à l’Université Humboldt de Berlin pour augmenter la visibilité de la recherche française sur la RDA.

Dans le même esprit, l’Institut Historique Allemand de Paris en coopération avec la Stiftung zur Aufarbeitung der SED-Diktatur de Berlin et l’Office franco-allemand pour la jeunesse (OFAJ) avait organisé le 19 mars 2004 un atelier, " Recherches sur la RDA. Perspectives historiographiques 15 ans après la chute du mur (7)" , pour dresser un bilan de la recherche sur la RDA et formuler de nouvelles perspectives. Pour la publication des actes de cet atelier, nous avons fait appel à d’autres chercheurs en France, en Allemagne et en Grande-Bretagne pour élargir notre perspective. Les articles ici rassemblés traitent de la RDA comme objet historique avant et après 1989/90 (Ulrich Mählert/Manfred Wilke) ; de la politique extérieure de la RDA entre Moscou et Bonn (Hermann Wentker) ; des relations entre la RDA et la France, pour appréhender la concomitance entre distanciation d’avec la RFA et orientation selon le modèle ouest-allemand (Ulrich Pfeil) ; des formes d’opposition et de répression en RDA dans les années 70 et 80, soulevant la question des mécanismes effectifs de domination (Agnès Bensussan) ; de l’histoire sociale de la RDA, pour comprendre et expliquer le décalage entre mémoire collective et recherche historique (Mary Fulbrook) ; de l’historiographie de la RDA s’interrogeant sur la mesure dans laquelle une autre pensée historique a pu s’harmoniser avec les besoins de légitimité d’un régime dictatorial (Martin Sabrow) ; des relations entre dominants et dominés et du rôle de la Stasi pour asseoir le pouvoir de la SED (Sonia Combe et Helmut Müller-Enbergs). Les différentes contributions montrent que la RDA est de plus en plus un champ de recherche idéal pour une histoire croisée complexe des interdépendances, coopérations et concurrences internationales, ce qui permet de porter le regard par-delà les limites de l’histoire nationale allemande. Mais quinze ans après la chute du Mur et un travail historique énorme, il faut aussi se poser la question de savoir quel chemin la recherche sur la RDA veut prendre à l’avenir. Nous espérons que ce dossier contribuera à engager cette discussion.

Ulrich PFEIL


1 - Cf. Christoph Kleßmann, Zeitgeschichte in Deutschland nach dem Ende des Ost-West-Konflikts (Stuttgarter Vorträge zur Zeitgeschichte, vol. 5), Essen 1998, p. 38.
2 - Cf. Gilbert Badia, " Fachliteratur über die DDR. Eine kommentierte Bibliographie ", in : Dorothee Röseberg (éd.), Frankreich und „Das andere Deutschland“. Analysen und Zeitzeugnisse, Tübingen 1999, pp. 333-365 ; Jean Mortier, " Die DDR in Forschung und Lehre in der französischen Germanistik von 1950 bis 1970 ", in : ibid., pp. 465-475.
3 - Cf. Arnd Bauerkämper (éd.), Britain and the GDR. Relations and Perceptions in a Divided World, Berlin/ Vienne 2002 ; Henning Hoff, Großbritannien und die DDR 1955–1973. Diplomatie auf Umwegen, Munich 2003.
4 - Kolloquium " Die DDR in den Augen der Franzosen und in ihren eigenen Augen "/ " La RDA vue par les Français et par elle-même ", 11./12.12.1971, Introduction de Christian Klein ; Stiftung Archiv der Parteien und Massenorganisationen der DDR im Bundesarchiv Berlin [SAPMO-BArch], DY 13/2065.
5 - Ulrich Pfeil, " Le CEG et la RDA – La RDA et le CEG. Relations scientifiques au–delà des frontières idéologiques ", in : Revue d’Allemagne et des pays de langue allemande 34 (2002) 3, pp. 373–397 ; id., Die anderen” deutsch-französischen Beziehungen. Die DDR und Frankreich 1949–1990 (Zeithistorische Studien des Zentrums für Zeithistorische Forschung Potsdam, vol. 26), Cologne 2004, pp. 414ss., 464ss.
6 - Cf. Sandrine Kott, " DDR-Forschung in Frankreich ", in: Deutschland Archiv 30 (1997) 5, pp. 1029-1031
7 - Cf. Corine Defrance, " RDA et relations avec la France. Un colloque de l’Institut Historique Allemand à Paris ", in : Documents, 59 (2004) 1, pp. 72-74.