La RDA revisitée par les jeunes écrivains des nouveaux Länder
Un dossier préparé sous la direction de J. POUMET,
avec la collaboration de J. MORTIER
Après la fin de la RDA , le débat public sur lÉtat disparu sest vite emparé de la littérature. Dans une perspective où leffondrement du système valait condamnation de tout ce quil avait nourri, la littérature a fait lobjet dattaques dautant plus vives quelle semblait pouvoir prétendre à un traitement plus nuancé. Lenjeu de la polémique était de savoir si la littérature faisait partie de " ce qui reste " après le dépôt de bilan économique, politique et idéologique. Dix ans après lunification, la revue Text und Kritik consacrait un numéro à " la littérature de RDA des années quatre-vingt-dix ". Ce titre un rien provocateur annonçait clairement le constat : il existe en Allemagne dix ans après la chute du mur deux territoires littéraires distincts dans lesquels des écrivains enracinés dans des traditions littéraires divergentes écrivent pour des publics distincts. " A la question simple qui est de savoir quelle phrase écrite en allemand est bonne du point de vue littéraire, les réponses données dans les deux territoires littéraires allemands sont aussi différentes aujourdhui que naguère (
) Les trains de la littérature circulent aujourdhui sur deux réseaux distincts " (1)
La question mérite dêtre réexaminée avec lapparition dune génération décrivains nés en RDA, mais dont les débuts littéraires ont lieu dans les premières années du XXIe siècle. Les années quatre-vingt-dix ont fait connaître une génération légèrement antérieure décrivains qui avaient fait leurs premières armes avant la chute du mur mais qui avaient peu publié en RDA, ou publié dans des circuits à diffusion restreinte (2). Certains dentre eux ont connu demblée un succès considérable. Avec les années 2000, on voit arriver une génération de jeunes écrivains est-allemands qui publient leurs premières uvres plus de dix ans après la disparition de leur pays dorigine: leur socialisation sest faite en RDA, et leur entrée dans le monde adulte sest faite dans lAllemagne unifiée. Le plus médiatisé de leurs livres est sans doute celui de Jana Hensel, Zonenkinder (Enfants de la Zone). Les contributions qui suivent sattachent à cerner le champ de cette littérature nouvelle de la génération " à cheval " qui bénéficie manifestement dun certain engouement, à en juger par les parutions nouvelles de lannée en cours (3). Ces auteurs qui avaient entre treize et vingt ans à la chute du mur témoignent clairement de la différence entre la rupture biographique quils ont vécue et celle quont vécue leurs aînés. Pour la génération de leurs parents, la fin de la RDA a signifié la perte des idéaux ( quand bien même lidéal était celui dune " autre " RDA), la mise en cause publique, la dévalorisation de lexpérience de toute une vie, le retour introspectif sur la question de la co-culpabilité tel quon le retrouve dans de nombreuses autobiographies. Cette génération a eu le sentiment dêtre sacrifiée par la réunification , alors que celle des écrivains qui ont aujourdhui entre trente et trente cinq ans est dans un tout autre état desprit. Pour elle, lunification a été vécue essentiellement comme une ouverture inespérée, et le mixage Est-Ouest sest opéré rapidement au sein dune population acquise davance à la " culture jeune " occidentale et à son cortège dobjets didentification. Par la " grâce de la naissance tardive ", elle a échappé à la dévalorisation des biographies individuelles. La normalisation sest faite pour elle sans à-coups majeurs, les barrières qui la séparaient des jeunes Allemands de lOuest du même âge sont tombées aussi vite que se creusait à lEst le fossé entre elle-même et la génération des parents.
Pour les écrivains aujourdhui trentenaires issus de cette dernière génération originaire de RDA, les querelles Est-Ouest ne sont plus de mise et il nest plus question de cultiver les différences. Ce qui ne veut pas dire quils se désintéressent de leurs origines. Mais étant de plain-pied dans lAllemagne unifiée, ils revendiquent le droit de se reconnaître sans fausse mauvaise conscience dans lenvironnement de leur enfance, sans avoir à en abjurer une part. Leurs récits, leurs histoires sont centrés sur lindividuel, ce qui contribue à dépolitiser le rapport à lobjet RDA. Leur préoccupation, cest le monde de leur enfance, un monde parcouru de phantasmes comme tout univers denfance ; cest le monde de leur adolescence, avec les phénomènes de rejet qui sont le propre de toute adolescence ; cest lexpérience, racontée à la première ou à la troisième personne, de leur atterrissage dans lAllemagne unifiée.On chercherait en vain dans ces uvres une évocation idyllique du monde disparu. Elles partagent au contraire une vision assez déprimante du quotidien de la RDA des dernières années, et cela dautant plus que lon senfonce plus avant dans la province. Mis à part quelques temps forts ( comme celui de la " Jugendweihe "), limpression qui surnage est celle de létroitesse et de lennui, de la stagnation, du découragement général, du sentiment confus que tout sonne faux. La conscience de lenfermement et le poids de la frontière fermée font place à partir dun certain âge à la rage dêtre exclu du monde, à la volonté de partir coûte que coûte pour échapper à létroitesse. Toutes les formes de la fuite, corollaire de lenfermement, sont présentes dans la conscience des enfants et des adolescents : fuites illégales ou émigrations légales, fuites rêvées et fuites impossibles, fuites dans lalcool, repli sur la marginalité.
Si mélancolie il y a, cest la mélancolie de la RDA finissante, malade de ses multiples scléroses et de ses archaïsmes grandissants, mais le regard posé sur lépoque nest pas un regard mélancolique. Les uvres dont il est question ci-après sont à la recherche dun discours qui permette de dire à la fois que la RDA finissante était invivable et de sassumer comme produit de son système, dexprimer le rejet du système sans avoir à rougir dy avoir grandi. Leurs auteurs exhument la part indélébile de RDA quils portent en eux sans pour autant la renier. Les derniers " vrais Ossis " rassemblent les souvenirs épars dun monde volatilisé dont ils ont fait partie et quils reconnaissent comme le terreau de leur personnalité. Le sentiment que " ça a été trop vite " et que les lieux anciens sont devenus trop vite méconnaissables engendre le besoin de fouiller dans les décombres du passé pour en faire surgir des fragments dhistoire individuelle. Le fragment est la forme constitutive de cette littérature et même les romans, à y bien regarder, portent en eux nombre de fragments, danecdotes, de brefs aperçus qui sont lultime témoignage de la dernière génération capable de témoigner de ce quont été une enfance et une adolescence dans la RDA des année quatre-vingts. Lhumour est omniprésent, caractéristique lui aussi de la sérénité avec laquelle cette génération se penche sur les années vécues en RDA. En affirmant son attachement à ce quelle a été, y compris dans les moments les plus difficiles, elle sinterdit de décrire la RDA sur le mode de la dénonciation ou du dénigrement. Sans animosité, mais sans complaisance, avec la distance amusée de lhabitant dun autre monde, elle nous raconte le conformisme de lenfance, le plaisir à satisfaire aux exigences du dressage éducatif, les représentations phantasmatiques de lOuest sous linfluence du discours scolaire. Elle jette un regard décomplexé sur ses origines, et sen amuse plutôt que de sen affliger.
La contribution de Carola Hähnel pose le problème du statut et de la véracité du souvenir et souligne que les différences dâge entre les auteurs au moment de la chute du mur peuvent déterminer à quelques années près des expériences très différentes. Les récits de fiction ont toujours une forte composante autobiographique, et les souvenirs personnels sy alignent parfois comme des photos dans un album de famille. Un grand nombre de ces textes ont en commun dêtre écrits dans un style proche de loral et cultivant la drôlerie, qui doit sans doute quelque chose au phénomène des lectures publiques de textes de débutants littéraires, sans lesquelles certains de ces livres nauraient peut-être pas vu le jour. A aucun moment ils ne laissent supposer une nostalgie de la RDA, mais ils évoquent plutôt la nostalgie dune enfance dont ils sont doublement coupés par lentrée dans lâge adulte et par le gouffre qua ouvert la rupture de 1989.
Anne Lemonnier-Lemieux analyse trois romans dont les personnages principaux sont des êtres à la dérive dans le contexte de laprès-réunification. Leur décrochage social senracine dans les expériences faites à la fin de la RDA, lune de ces expériences communes étant celle de labsence ou de la dévalorisation du père. Ces personnages privés dancrage politique sont entièrement centrés sur leur devenir individuel et échouent de façon tragique. Ici non plus, le constat déchec nengendre pas de nostalgie de la RDA, car la crise de lengagement politique est bien antérieure à la chute du mur et la mémoire doit remonter à une période antérieure à la fondation de la RDA pour trouver un engagement qui vaille la peine dêtre vécu. Par-delà les ruptures biographiques, Anne Lemonnier-Lemieux sinterroge sur la question de la rupture ou de la continuité dans lécriture chez ces jeunes auteurs dont certains ont eux-mêmes des liens familiaux avec la littérature canonique de RDA.
Peter Geist analyse lécriture de poètes de moins de 35 ans issus de lEst de lAllemagne. Il souligne la double difficulté quils éprouvent à intégrer lexpérience de la RDA, à laquelle leur génération ne sest jamais vraiment identifiée, et à dépasser la connotation idéologique des mots qui disent cette RDA. La remémoration du vécu individuel dune enfance passée dans ce pays prend souvent la forme de miniatures grotesques. Rechercher les traces dun pays natal dont même lenveloppe matérielle a disparu conduit souvent à faire resurgir des situations de confrontation entre laffirmation individuelle et lemprise collective. Les rares poètes qui séloignent de cette perspective strictement personnelle pour appréhender la RDA à partir de catégories générales tombent facilement dans le cliché. On observe enfin que certains poètes de cette génération tournent le dos à toute idée de revisiter la RDA à travers leurs textes et ne se préoccupent que de ciseler le langage, ce en quoi ils se distinguent nettement de la tradition poétique de RDA y compris dans ce quelle avait de moins conformiste (4).
Jacques POUMET
1 - Iris Radisch : " Zwei getrennte Literaturgebiete ", in : DDR-Literatur der neunziger Jahre. Text+Kritik, München 2000, p.26. (retour au texte)
2 - Thomas Brussig, Jens Sparschuh, Thomas Rosenlöcher, Kurt Drawert, Durs Grünbein, pour nen citer que quelques uns.(retour au texte)
3 - Michael Tetzlaff : Ostblöckchen. Neues aus der Zone. Schöffling & co, Frankfurt 2004 . Daniel Wiechmann : " Immer bereit ". Von einem jungen Pionier, der auszzog, das Glück zu suchen. Droemer, 2004 .
Peter Richter : Blühende Landschaften. Eine Heimatkunde. Goldmann, München 2004.(retour au texte)
4 - Nous publierons ultérieurement la quatrième contribution à cette journée détudes, due à Girt Kalies de lUniversité de Leipzig, intitulée : " Le littérature des jeunes auteurs contemporaine socialisés en RDA ".(retour au texte)