Il y a quinze ans, la chute du Mur de Berlin

Il y a quinze ans, dans la nuit du 9 au 10 novembre 1989, le Mur de Berlin s’ouvrait sous la pression pacifique et bon enfant des Berlinois de l’Est venus vérifier sur place s’il leur était effectivement désormais possible de se rendre à l’Ouest sur simple demande, comme le porte-parole du Comité central du SED, G. Schabowski, venait de l’annoncer au cours d’une conférence de presse retransmise par les chaînes de télévision du monde entier. Le SED cherchait alors à régler la question des départs de la RDA par l’intermédiaire d’un pays tiers tels que la Hongrie et la Tchécoslovaquie et à réduire ainsi globalement la pression à ses frontières. Elle engageait, sans l’avoir délibérément voulu et sans en avoir mesuré les conséquences, un processus au terme duquel il est possible de dire que le Mur, ouvert par défaut par ceux-là même qui avaient la charge de le garder, s’est effondré sous la pression d’une population est-allemande pour laquelle la liberté de voyager était devenue un enjeu existentiel. C’est bien d’une chute plus que d’une ouverture qu’il convient donc de parler. Les Berlinois de l’Ouest, en investissant le Mur de leur côté, ont également participé à l’événement, provoquant sur son faîte les premières retrouvailles interallemandes et contribuant à surmonter la peur qu’il inspirait jusqu’alors. Si cette nuit-là, personne n’ose encore imaginer, à l’Est comme à l’Ouest, que la chute du Mur provoquera inévitablement la disparition de la RDA et l’unification de l’Allemagne, c’est pourtant bien ce qui se produit au cours d’une marche à pas rapides de l’histoire qui conduit du 9 novembre 1989 au 3 octobre 1990.

Si elle n’était pas prévisible, la chute du Mur avait des origines proches et lointaines qui l’expliquaient. Pour qu’elle fût possible, il fallait en effet que les Berlinois de l’Est aient surmonté leur peur du régime, ce qui était le produit d’une évolution de la société est-allemande commencée au début des années 1980 et qui trouva sa plus belle expression dans " la révolution pacifique " de l’automne 1989, il fallait aussi que les dirigeants est-allemands, confrontés à une situation financière, économique et sociale catastrophique, en soient venus à chercher dans la coopération avec le grand frère allemand, la RFA, la solution à leurs problèmes, il fallait enfin, et peut-être surtout, que l’Union soviétique ait, avec M. Gorbatchev, choisi la voie de la " transparence " et de la " transformation " et laissé aux Etats socialistes, qui n’étaient jusqu’alors que ses satellites, la liberté de choisir la voie qui les conduirait au socialisme, leur accordant une souveraineté que leur avait supprimée L. Brejnev. Chute du Mur et unification font partie des moments heureux et réussis de l’histoire allemande, c’est le 9 novembre qui aurait, en bonne logique, dû devenir le jour de fête nationale en Allemagne, il avait toutes les caractéristiques de ces grandes journées historiques qui fondent dans la liesse un monde nouveau. S’il n’a pu en être ainsi, c’est que le 9 novembre renvoie aussi l’Allemagne à plusieurs autres événements qui relèvent de son histoire malheureuse et annoncent la Shoah, en premier lieu les pogroms de la " Nuit de cristal " du 9 novembre 1938. S’il pouvait être intellectuellement séduisant de choisir une telle date pour jour de fête nationale afin de mesurer, au cours d’un douloureux exercice de mémoire, les tensions extrêmes de l’histoire allemande, il lui manquait trop la référence heureuse unique qui fait les vrais jours de liesse populaire.

Commencée dans la joie de la chute du Mur, l’unification allemande est apparue dans les années suivantes un processus beaucoup plus difficile à maîtriser qu’aucun homme politique ne l’a pensé en 1990. Si les transferts d’Ouest en Est restent élevés – 116 milliards d’euros en termes de transferts bruts pour la seule année 2003, 1250 milliards depuis 1991 -, ils n’ont pas suffi à restructurer durablement l’économie est-allemande et à régler le problème de l’emploi, le chômage continuant d’avoisiner dans de nombreuses régions de l’Est les 20%. A l’approche du 15ème anniversaire de la chute du Mur, on pourrait même avoir l’impression que " l’unification intérieure "de l’Allemagne est un objectif plus éloigné que jamais. Le gouvernement comme l’opposition évoquent avec inquiétude le danger que se crée entre les anciens et les nouveaux Länder " un fossé insurmontable " ; le nouveau président fédéral, H. Köhler, soucieux de faire partager par l’opinion publique allemande le bien fondé de ses appréciations économiquement réalistes de la situation, demande aux Allemands de l’Est de se faire à l’idée d’une inégalité durable avec l’Ouest. Il provoque ainsi un débat qui divise inutilement et recrée des clivages entre " Ossis " et " Wessis ", que l’on pouvait croire en partie déjà surmontés. L’étonnant dans l’affaire, c’est que nul ne songe vraiment à rappeler la mission que la Loi fondamentale assigne à tout gouvernement de " préserver l’unicité des conditions de vie sur l’ensemble du territoire fédéral " [LF, art. 106, (4)]. Tous les observateurs savent que c’est là un objectif difficile à réaliser, à vrai dire jamais atteint dans le passé entre les anciens Länder eux-mêmes, mais nul ne peut y renoncer, au risque sinon d’entendre un ministre-président de l’Est, tel celui de Saxe-Anhalt, dire, à son tour sans nuances, que " l’Est semble être entre-temps devenu pour l’Ouest une charge insupportable. " Ce débat de l’automne 2004, qui a vu resurgir les manifestations du lundi sur le mode de celles de l’automne 1989, est lié à la réforme de l’Etat social entamée par le gouvernement Schröder et plus particulièrement à la réalisation du quatrième module proposé par P. Hartz, d’où son terme générique de " Hartz IV ". Quel que soit le bien fondé de cette réforme, ce qui est sûr, c’est qu’elle provoque de façon panique dans les nouveaux Länder un sentiment d’abandon et induit chez les chômeurs de longue durée de puissantes craintes existentielles. Pourtant, comme le rappelle non sans la causticité qui lui est propre, Richard Schröder, issu du parti social-démocrate qui revit le jour en RDA en octobre 1989, les milliards transférés d’ouest en est ont déjà profondément transformé le paysage est-allemand, en contribuant à réparer canalisations et réseaux électriques, à restaurer les façades des maisons, à réparer les erreurs du productivisme économique sauvage pratiqué par le régime communiste, à allonger de cinq ans la durée de vie des Allemands de l’Est, etc.…(cf. Frankfurter Rundschau, 13.09.04) Le niveau de vie dans les nouveaux Länder est plus de deux fois plus élevé que dans les autres pays de l’ancien bloc soviétique !

Mais, comme du temps de la division, les " Allemands de l’Est " ne comparent pas leur situation à celle de leurs partenaires d’hier mais à celle des " Allemands de l’Ouest ", admirés et jalousés en même temps, objets tout à la fois d’attirance et de rejet. Richard von Weiszäcker ne disait-il pas que l’unification intérieure serait achevée du jour où il n’y aurait plus de " Wessis " et de " Ossis " ? La résurgence de ces termes à la veille du 15ème anniversaire de la chute du Mur doit être comprise comme un cri d’alarme, mais on devrait y voir un cri d’alarme circonstanciel et ne pas négliger les progrès déjà accomplis.

Jérôme VAILLANT -