Hans BRODERSEN

La croissance - avec difficulté(s)

Après une éclipse de trois ans, la croissance a fait sa réapparition en Allemagne en 2004. Mais selon la majorité des observateurs, la dynamique de l'expansion, " plante fragile ", resterait trop faible pour tirer le pays progressivement vers des taux de croissance durablement solides. Sans le retour de la confiance des couches populaires dans l'avenir, nourrie par des créations d'emplois et d'activités nouvelles, la demande intérieure ne pourrait ni prendre le relais de la demande extérieure ni renforcer les stimulations procurées par celle-ci. Ainsi, la reconstruction de la confiance en Allemagne même rejoint désormais une place de choix en haut de l'agenda politique aux côtés de la déjà traditionnelle politique de compétitivité du site d'investissement (Standortpolitik). Après une croissance qui aurait atteint le taux de 1,7% en 2004 1, l'expansion économique se poursuivrait en 2005 avec près de 1,3%, insuffisante pour créer des emplois. Ce ralentissement serait dû à une expansion moins soutenue que l'an dernier de la demande extérieure adressée au pays. Le léger ralentissement de la croissance mondiale - 3,5% en 2005 au lieu de 4,5% en 2004 - se ferait sentir, car de grands partenaires commerciaux de l'Allemagne comme les USA ou la Chine seraient concernés. Egalement responsable du tassement de la croissance : la perte de quelques jours ouvrables en 2005 par rapport à l'année précédente qui en était plus richement dotée qu'en moyenne (5 jours supplémentaires). La discussion avortée autour de la suppression d'un jour férié à l'automne 2004 - la fête nationale avait été évoquée - illustre bien le souci du gouvernement de Berlin d'accroître la capacité de réponse du pays à la demande extérieure, sachant qu'une journée ouvrable supplémentaire procure un surplus de croissance de l'ordre de 0,1 point. Sans ces variations, le taux d'expansion serait identique d'une année à l'autre - dans un sens comme dans l'autre.

La proposition du parti social-démocrate de sacrifier le jour de l'unité du 3 octobre (Tag der Einheit) sur l'autel de la croissance, vite retirée après la fin de non-recevoir exprimée par le conservateur président de la République, Horst Köhler, proposition très osée, est symptomatique de la situation précaire de la politique macro-économique du pays : l'impuissance budgétaire et les effets encore impossibles à évaluer des réformes en cours condamnent le pouvoir à faire feu de tout bois. Quels sont les facteurs qui expliquent - à journées ouvrables égales - les (faibles et quasi identiques) taux d'expansion - autour de 1,3% - en 2004/2005 ? La croissance du commerce extérieur d'abord. Assez dynamique lors du premier semestre 2004, son expansion se serait ralentie ensuite pour remonter vigoureusement durant les trois derniers mois de l’année. Durant ce trimestre, les exportations ont atteint des sommets supérieurs à 60 milliards d’euros par mois (66 milliards en décembre 2004). Mais il semblerait qu'un timide réveil de la demande intérieure, surtout sensible en fin d'année 2004, grâce aux bonnes affaires de Noël (Weihnachtsgeschäft), ait également apporté une (faible) note d’optimisme. Cette inattendue et bonne nouvelle tendance - les Allemands auraient enfin puisé un peu dans leurs bas de laine - aura-t-elle duré ? La confiance serait-elle en train de revenir ? Au début de l'année 2005, il est bien trop tôt pour en juger. Sur l’ensemble de l’année 2004, la consommation a été légèrement négative (-0,3% par rapport à 2003) et le taux d’épargne s’est établi à 10,9% du PIB. Le jugement sur la longévité de la dynamique de consommation observée en décembre 2004 dépendra d'ailleurs des réactions de la population par rapport aux effets de la réforme de la protection sociale connue sous le nom de Hartz IV. Si la population des chômeurs en fin de droits cherchait plus activement des emplois et en trouvait, même moins bien payés, la confiance dans l'avenir pourrait refaire surface et avec elle un regain de la demande intérieure.

Les pronostics en tout cas sont légèrement plus optimistes quant à l'évolution de la demande intérieure en 2005. Fin décembre 2004, l'hebdomadaire Die Zeit publiait une comparaison entre les résultats attendus pour 2004 et les pronostics pour 2005 des nombreuses institutions allemandes de recherche en économie 2. Il en ressort, en tendance, que la demande intérieure, quasiment stable en 2004 (avec le petit souffle positif en fin d'année évoqué), apportera une contribution légèrement positive à l'évolution du PIB allemand en 2005 : la consommation privée augmenterait entre 0,5% et 1% sous l'effet d'un accroissement du pouvoir d'achat des salariés en raison à la fois d'une augmentation un peu plus forte des salaires bruts et des réductions d'impôts sur le revenu entrées en vigueur au 1er janvier 2005. Du côté des investissements des entreprises, un léger mieux est également attendu, car les bénéfices des grandes entreprises en particulier ont beaucoup augmenté l'an dernier ; d'ailleurs, la part actuelle des bénéfices et des revenus tirés du capital dans le PIB allemand n'a pas été aussi élevé depuis 30 ans. De nombreuses entreprises auraient donc les moyens pour investir. Le feront-elles ? Ou préférera-t-on le rachat des actions pour satisfaire les actionnaires ou l'investissement à l'étranger ? Bien entendu, la réalisation des pronostics sera également suspendue à l'évolution du prix du pétrole qui ne devra pas évoluer au-delà de 40$ par baril. Les craintes à ce sujet et la menace d'une plus grande volatilité des monnaies, dollar en tête, poussent d'ailleurs le très réputé institut pour la recherche en économie mondiale de Kiel (Institut für Weltwirtschaft) à avancer un pronostic plus pessimiste avec un retour à la quasi-stagnation du PIB (+0,8%) en 2005. La tendance à l’augmentation des taux d’intérêt pourrait également handicaper la croissance. L'institut pour la recherche économique de Berlin (Deutsches Institut für Wirtschaftsforschung), pour sa part, moins pessimiste qu’à l’habitude, prévoit une croissance de 1,8%. Ces divergences reflètent les incertitudes qui pèsent sur les analyses.

La faiblesse persistante, mais moins prononcée que par le passé, de la demande intérieure oriente l'intérêt à nouveau vers l'évolution du commerce extérieur allemand. Celui-ci fournit, sauf accident affectant le marché du pétrole et du dollar, les fondements d'une possible nouvelle expansion allemande. Tant que le commerce extérieur reste dynamique, sa contribution permettra à l'économie allemande de garder la tête hors de l'eau pendant qu'elle restructure son système social. En 2004, l'Allemagne a vu ses exportations augmenter de 9,9% (+15% même au premier semestre 2004) et ses importations de 7,7%. Le pays conforte sa position de champion mondial des exportations et engrange des excédents commerciaux records : 155,6 milliards d’euros. Sur la période de 2002 à 2004, les exportations allemandes ont fait un bond de plus de 14% contre +9% pour l'Espagne et +2,6% seulement pour la France.3 Comment s'explique cette performance alors que le pays a subi, comme ses partenaires, les effets de la faiblesse du dollar ? L'euro s'est en effet apprécié depuis le printemps 2002 de 50% par rapport au dollar et à la monnaie chinoise qui reste attachée à la devise américaine. Théoriquement, les entreprises allemandes auraient dû être très affectées par ces fluctuations monétaires en raison du fait que l'Allemagne exporte sa production à hauteur de 57% à des pays situés à l'extérieur de la zone euro. Pour la France, cette proportion n'est que de 48%. Une première réponse à la question, remarque Gérard Moatti 4 , directeur de la revue Sociétal, se trouve du côté de la répartition géographique des partenaires commerciaux de l'Allemagne : elle vend une grande proportion de son exportation hors zone euro à des marchés en très forte expansion, l'Amérique du Nord et l'Asie, mais aussi en Europe centrale. La forte demande de ces pays compense partiellement la perte de compétitivité due à l'euro fort. De plus, sa spécialisation sectorielle dans les biens d'équipement, du matériel de transport (boom dans la production de camions, par exemple) et des produits semi-finis (boom dans la chimie spécialisée et l'acier), secteurs moins sensibles aux variations de prix, rend l'Allemagne plus résistante par rapport à la montée de l'euro.

De plus, la politique de compétitivité internationale favorisée par le chancelier G. Schröder depuis sa réélection en 2002 porte ses fruits : la stabilisation des charges des entreprises (cotisations sociales), la modération salariale de ces dernières années, la baisse des prestations librement consenties par les entreprises (de type treizième mois) 5 et la tendance à l'allongement du travail hebdomadaire contre la garantie de l'emploi, donc l'augmentation de la productivité et la baisse des coûts, l'ensemble de ces facteurs a permis aux entreprises allemandes de gagner des parts de marché au niveau mondial. Et en Europe même, la remarquable stabilité des prix allemands dans la zone euro, un processus qui a commencé en 1995, est une dévaluation en termes réels 6. Celle-ci permet à l'industrie allemande de concurrencer ses rivaux européens aussi au niveau des prix. La machinerie exportatrice allemande est donc de mieux en mieux huilée. Le revers de cette médaille est le risque, bien réel lui aussi, d'une atonie de la demande intérieure, car la nouvelle compétitivité est une fonction des sacrifices consentis par les salariés allemands et les bénéficiaires du système social. Ce risque est d'autant plus grand que les succès à l'export ne favorisent pas automatiquement - on le voit bien à l'heure actuelle - l'investissement en Allemagne même, la création de l'emploi, l'augmentation de la masse salariale et en fin de compte, le pouvoir d'achat et par-là l'optimisme général. Au contraire, une spirale négative peut s'installer lorsque ceux qui pourraient investir ne le font pas parce qu'ils exigent d'autres sacrifices, d'autres flexibilités et d'autres réformes en leur faveur, sans fin. C'est ici que la responsabilité politique du gouvernement est plus que jamais engagée. Pendant un temps, celui-ci a pensé qu'il suffisait de laisser filer les budgets publics pour soutenir la demande intérieure en attendant les résultats de sa politique de compétitivité. Mais il s'est rendu compte que les marges de manœuvre et les résultats de la politique des déficits étaient limités (le pacte de stabilité a joué, malgré tout, son rôle de modération des appétits budgétaires, même si l'Allemagne contrevient pour la quatrième année en 2005 à ses règles).

Désormais, le gouvernement devra s'attacher à favoriser la remontée du moral de la population : en consolidant la politique des réformes et en s'opposant à des sacrifices supplémentaires de la part des salariés. Il pourrait, par exemple, contrecarrer un recul des salaires réels. Les effets positifs des réformes passées, une fois devenus réels, devraient l'inciter à emprunter un tracé plus équilibré entre la politique qui soutient le site industriel et la restauration de la confiance qui rend ce site vivable. Sinon, la population pourra se lasser d'un pouvoir qui écoute un peu trop les groupes de pression du patronat allemand. L'économiste Richard Freeman, professeur à l'université de Harvard prévient : "Les groupes qui soutiennent que les réformes qui leur bénéficient sont nécessaires pour résoudre les problèmes économiques peuvent simplement masquer leur désir d'une plus grande part du gâteau derrière la rhétorique de résolution des problèmes nationaux. Quand les riches prétendent que des baisses d'impôts pour eux et d'avantages sociaux pour les travailleurs sont la seule façon de remédier au chômage, les sourcils de chaque économiste devraient se lever." 7


1 - Statistisches Bundesamt Wiesbaden, conférence de presse du 13 janvier 2005, cité d’après Hamburger Abendblatt, 14 janvier 2005. retour au texte
2 - Klaus-Peter Schmid, "Abhängig vom Rest der Welt", Die Zeit, 30 décembre 2004, p. 30. retour au texte
3 - Cf. la synthèse très intéressante de Gérard Moatti, "A l'épreuve de l'euro fort", Le Monde de l'Economie, 30 novembre 2004, p. IV. retour au texte
4 - Op. cit. retour au texte
5 - "Tarifrunde 2004 - Ein neuer Geist hält Einzug", iwd - Informationsdienst der deutschen Wirtschaft, n°52, 23 décembre 2004, pp. 4-5. retour au texte
6 - Une dévaluation nominale étant exclue dans la zone euro, un pays peut rendre son offre plus compétitive - toutes choses égales par ailleurs - en augmentant ses prix moins vite que ses partenaires de la zone monétaire. C'est cela une "dévaluation en termes réels". Cf. également l'interview avec le membre du conseil des experts (Sachverständigenrat), le professeur Beatrice Weder di Mauro: "Impulse für die deutsche Wirtschaft ? Das ist die 100 000-Euro-Frage", Frankfurter Allgemeine Zeitung, 10 décembre 2004. Repris par Deutsche Bundesbank, Auszüge aus Presseartikeln, n° 53, 15 décembre 2004, pp. 20-22. retour au texte
7- Cité par Jean-Paul Fitoussi, "Les piètres performances de la zone euro", Le Monde, 2/3 janvier 2005, pp. 1/11. L'original, dont la traduction a été légèrement corrigée par mes soins, a été publié par Richard B. Freeman, "War of the models : Which labour market institutions for the 21st century ?", Labour Economics, n° 5, 1998, pp. 1-24, ici p. 15. retour au texte