* E. Cadot est journaliste au Programme Europe de la Deutsche Welle.
** Nous reproduisons ici, dans une version revue et corrigée par lauteur lui-même, un entretien que G.-A. Goldschmidt a accordé à E. Cadot le 10 mai 2004 à Schloss Eichholz, près de Bonn, à loccasion dun colloque organisé par la Fondation Konrad Adenauer sur le thème : Begegnung mit den Nachbarn (III.) : Französische Gegenwartsliteratur. Les actes en ont été publiés, sous ce titre, par Michael Braun/Birgit Lermen (Hrsg.), Sankt Augustin (KAS) 2004. Louvrage cité en référence par E. Cadot porte sur lautobiographie publiée en Allemagne par G.-A. Goldschmidt sous le titre Über die Flüsse. Autobiographie, Zürich (Ammann Verlag) 2001, traduite du français par lauteur lui-même.
E. Cadot : Ce livre se présente comme une autobiographie**. Est-ce que vous pouvez nous présenter le milieu doù vous êtes issu?
G.-A. Goldschmidt : Mes familles sont parmi les plus anciennes familles juives dAllemagne. On commence à les suivre à partir du moment où il y a des inscriptions sur les pierres tombales. Cest à dire á la fin du XVIème siècle. Ils étaient déjà là à Altona et aux environs de Brême - probablement contrebandiers. Ensuite ils font partie de la grande bourgeoisie. On sait quà la fin du XVIIIème siècle ils ont fait un mariage accompagné de quatre musiciens. Cela signifie quils ont dû payer beaucoup dimpôts. Mais ils nétaient pas " citoyens de la ville ". Ils ne le seront jamais. Après le grand incendie de Hambourg en 1842 un de mes ancêtres - le célèbre Salomon Heine a financé le tiers de la reconstruction de la ville. Mais il na jamais été nommé " citoyen de la ville de Hambourg. " La municipalité a toujours refusé le moindre contact avec lui. Mais 50.000 personnes ont assisté à son enterrement. Cest seulement grâce aux lois démancipation datant de la fondation du Reich en 1869 que ma famille est devenue " Bürger der Stadt Hamburg ", des citoyens de la ville de Hambourg. Ils en ont profité pour se convertir au protestantisme et sont devenus des Hanséates protestants. Mon père était magistrat - conseiller de la Cour dappel de Hambourg.
Vous admirez votre père, ses qualités de juriste et de peintre, mais on ne sent pas la même tendresse que pour votre mère. Est-ce que vous lui en voulez davoir voulu appartenir à cette grande bourgeoisie qui la tenu à lécart ?
Mon père était avec moi dune très grande tendresse. Au contraire je ladorais. En août 1945, il est revenu de Theresienstadt où il avait été déporté Il y avait assuré des fonctions de pasteur protestant de la communauté juive nous nétions juifs que pour les lois de Nuremberg. Moi je ne savais rien de mes origines. Ma famille ma caché cela de manière absolument panique. Et quand mon père est revenu il a écrit un petit livre sur la communauté évangélique de Theresienstadt. Une manière de se désolidariser de sa déportation, ça ma un peu choqué. Comme pour dire " ich gehöre nicht zu denen ", je nen fais pas partie... Or pas du tout, il est par ses fibres même inscrit au plus profond dun héritage juif, cest-à-dire dune espèce de manière dêtre obligé de savoir qui on est. Cest son droit le plus strict. Mas moi jétais contraint du fait de lexil, jen étais beaucoup plus frappé dans mon enfance, alors que je ne suis pas juif, je ne sais rien du judaïsme... Je ne suis juif que pour Hitler. Et pourtant je sens cet attachement très profondément en moi....
Vous navez jamais revu votre père et quand il est mort vous écrivez ne pas ressentir grand chose...
Vous savez, en 1946, je ne lavais pas revu depuis bientôt huit ans. Il est mort en 1947. Cela vient simplement du fait que jétais un petit garçon quand je lai quitté et jétais trop pris par ma propre problématique, par le déséquilibre mental, sexuel dans lequel je vivais à cette époque là, pour avoir envie de retrouver un père. Il était trop tard...
Vous avez été obligé de fuir lAllemagne à dix ans, de quitter à tout jamais vos parents, vous lavez dit. Vous vous intégrez ensuite en France. Pourtant dès la fin de la guerre vous retournez en Allemagne. Alors quest ce qui vous attache à ce pays ? Est-ce la terre natale, la littérature, ou bien la langue ?
Jai tout de même attendu cinq ans. Tout simplement par ce que jétais complètement perdu dans ma province en Savoie, je ne savais pas que jaurais pu devenir Français bien avant, je ne savais pas comment on faisait pour obtenir un passeport, et puis je ne tenais pas du tout à y aller. Cest ma famille qui a repris contact avec moi. Javais une sur qui avait 21 ans de plus que moi. Elle avait épousé un philosophe qui était le dernier assistant de Edmund Husserl. Il sappelait Ludwig Landgrebe. Ils ont repris contact avec moi. Mon parrain, protestant, qui vendait des bottes à Hitler et avait donc beaucoup dargent, avait racheté pour rien la maison de mes parents. Pour les protéger. Ensuite ma famille ma obligé à renoncer à tout acte de propriété sur cette maison. En réalité il avait fait une magnifique affaire. Si je suis revenu, cest pour des raisons familiales. Je voulais revoir ma famille. Cest là que je me suis vu je le raconte dailleurs en 1949 submergé par le " Heimweh. " Tout à coup jai vu quil métait arrivé quelque chose deffroyable. Jai compris et surtout ma famille a compris quil valait mieux que je ne revienne pas, que je navais plus rien à voir là-bas. Cétait la grande épreuve. Je me suis aperçu que jétais vraiment parti. Cest pour ça... je reviens volontiers en Allemagne, la preuve jy suis très souvent. Mais je me suis juré de ne pas mourir en Allemagne. Comme Thomas Mann...
Mais vous y revenez régulièrement...
Oui, jy reviens avec beaucoup de plaisir. Dés 1949, jai vu avec le plus grand intérêt que tous ceux qui avaient été le plus " dunkelbraun " - chemises brunes me racontaient : " On a été tellement malheureux, si vous saviez comme on a été malheureux... on était tous contre Hitler, mais tous", ça ma été raconté par les nazis les plus convaincus dont je ne veux pas donner de noms. Ils nétaient pas " contre " du tout. Mais moi brave étudiant naïf que jétais, jai pris tout ça pour argent comptant. Et je me suis demandé ce que je venais faire là... Pourtant quand on songe à ce quétait lAllemagne en 1950 où rien ne sétait passé, où personne navait rien vu et que dix ans après commence le grand auto-nettoyage... Leffort que les Allemands ont fait sur eux-mêmes est extraordinaire. Aucun peuple na autant travaillé sur sa propre mémoire que les Allemands. Jai vu au cours de mes séjours en Allemagne, à quel point les Allemands avaient pris conscience de lhorreur nazie. En 1949 le pays était encore resté, comment dire, figé dans son nazisme. Mais par la crainte, la trouille, lobéissance à la Obrigkeit.
Moi jai encore vu des gens dire : " Morgen geht er Brot holen " dans mon enfance...cest-à-dire " Demain il ira chercher le pain ". Pas " vous " ou " tu " . Le soi-disant " personnel ", on sadressait à lui à la troisième personne en Allemagne. Donc, celui à qui on parle, nexiste pas. Evidemment plus personne ne sait ça. Mais moi qui ai soixante-seize ans, jai entendu un aristocrate dire à ses employés : " Morgen geht er das Pferd satteln ". Demain " il " ira atteler le cheval.On parle à quelque quun qui nexiste pas pour lui dire que... Cest extraordinaire. Jamais on na cultivé la soumission à ce point là. Mais nous sommes dans lordre de la responsabilité politique, pas dans lordre dune nature allemande.
Vous dites que lAllemagne a extraordinairement changé et vous pouvez mieux le mesurer que quiconque mais est-ce que vous avez noté un changement dans la langue ?
Cest un vaste problème. Un linguiste allemand de la fin de lavant dernier siècle, Karl-Friedrich Jochmann, a dit : " Nous sommes un peuple maltraité parce que nous navons pas de langue... ". Les Allemands ont été politiquement privés de leur langue. La langue na jamais pu - comme à Versailles en 1660 où le Français était devenu une arme, une arme politique, de mise au pas avec tout ce que cela implique de révolution - la langue allemande, elle, na jamais pu politiquement saffranchir de la domination religieuse du luthéranisme. On na pas laissé le temps créer une langue politique, une langue civile. Vous ne pouvez pas traduire " laïcité ". Vous ne pouvez pas traduire " citoyen ". En allemand cest " Staatsbürger " autrement dit " bourgeois de lEtat ". Mais ce nest pas le citoyen qui sous-entend une notion de vigilance politique, danti-lepénisme. Un citoyen sait tout de suite où il est. Pour moi, lemblème de la citoyenneté, cest le fameux tableau de Delacroix La Liberté guidant le peuple. Tout y est : lenfant, déjà participant à la lutte politique, mais pas dans le sens de la domestication hitlérienne de lenfance, mais de lintégration de lenfant dans la société. Moi, je suis plus républicain que démocrate. En Allemagne, les multiples petits Etats ont fait que la langue est restée bloquée dans le théologique et on ne lui a jamais laissé la possibilité de sépanouir politiquement. Puis elle a été prise en main par les professeurs, les théologiens et les philosophes qui ont détruit lallemand à tout jamais. C'est la catastrophe philosophique. Lisez ladmirable livre dHenri Heine, magnifiquement édité par lImprimerie nationale, Histoire de la religion et de la philosophie en Allemagne. Tout y est dit, tout est dit dès 1831. Cest un livre que personne ne lit et qui est absolument fondamental.
Mais ensuite la langue allemande a été pervertie par le nazisme...
Mais elle a été pervertie dès le début du XIXème siècle par la prétention issue de Fichte affirmant que lallemand était la langue de la pensée. Ce qui est une illusion. Puisquon va jusquà prétendre tel Heidegger ! que lon ne peut penser quen allemand. Ce qui est une idiotie tellement vertigineuse quon se demande comment des Français ont pu prendre cette ânerie au sérieux...
Et la langue daujourdhui... ?
Actuellement dans les diverses publications, lallemand devient de plus en plus chantourné, compliqué, alors que cest la langue la plus simple que je connaisse. Mais le snobisme veut quon écrive un allemand compliqué.
Revenons si vous le voulez bien à votre autobiographie. Un évènement décisif se déroule vous le racontez un jour doctobre 1943. Vous êtes puni, maltraité une fois de plus, et - coup de chance il sagit de recopier un texte de la Bruyère, un extrait des " Caractères ". Alors racontez-nous ce qui se passe à ce moment-là !
Eh bien je me retrouve dans un petit dortoir. Il y avait six lits je crois, tout en haut dune maison avec une vue incroyable sur toute la montagne. Et " paf " je tombe en moi-même. Je découvre lextraordinaire " je suis, jexiste " de Descartes, mais sans en avoir jamais entendu parler. Je suis littéralement tombé en moi-même. Je me suis aperçu que jexistais. Cest un phénomène biologique, presque physiologique. Avant, on se confond avec les choses. Cest pour moi un phénomène si important que jai " commis " un petit bouquin qui ma valu énormément démissions et darticles Le poing dans la bouche, publié aux éditions Verdier. Je me sens exister comme Joseph K. Je me suis toujours reconnu en Joseph K. Le poing dans la bouche est une expression de Kafka, dans une lettre à Milena. Si je suis revenu là-dessus, cest parce que je ne peux pas expliquer ce phénomène extraordinaire qui ne ma jamais quitté depuis. Et que vous éprouvez vous aussi. Vous êtes le milieu. Tout vous entoure, comme moi. Ce qui est prodigieux, je ne sais rien de vous. Mais rien. Et vous êtes le plus grand mystère que je connais, lAutre. Le mystère insondable de lAutre. Beaucoup plus insondable que Dieu et toutes ces bêtises là...
Cest à cette occasion que vous avez eu une sorte de révélation de la langue française?
Jétais dans cet internat très réactionnaire et tout à coup on me donne à copier La Bruyère. Et demblée jai reconnu des mots que je navais jamais lus et entendus. Cest un étrange phénomène : " Quest-ce que cest que comprendre ce quon na jamais entendu ? ", ce vocabulaire extraordinaire du XVIIème siècle que personne ne ma expliqué. Cest tout à fait étonnant. Non pas de mon fait à moi. Ce qui est étonnant, cest la formidable cohérence de cette langue. Dailleurs cest magnifiquement expliqué je suis un peu pédant mais ça ne fait rien - dans la Logique de Port-Royal. Cette langue est tellement cohérente que même si vous ne connaissez pas les mots, vous êtes obligé de comprendre ce quils signifient. Il y a un espèce de système de construction, cest le grand mystère du français. En allemand tout est sur la table. Moi, à sept ans, je dominais - comme tout jeune Allemand - le champ du vocabulaire . Quand vous dites " cadenas ", savez-vous ce que cest ? Moi je ne le sais pas. Mais un " Vorhängeschloß ", une " serrure quon accroche devant " je sais tout de suite ce que cest. Et tout est comme ça. Or malgré cela, le français sest révélé à moi tout de suite. Cette langue comme le latin sexplique par elle-même. En allemand, elle sexplique aussi par elle-même, mais elle met tout sur la table. Tandis que le français cache tout surtout ne comprenez pas et on comprend quand même.
Dautant plus que le français adore les homonymes..., il y a un nombre incroyable dhomonymes ...
Oui et pourtant cest clair comme de leau de roche. Cest ça qui est étrange. Alors que lextraordinaire clarté de disposition de la langue allemande fait que cest beaucoup plus difficile à saisir. Lallemand est une langue concrète. Ce nest pas plus quune autre " la langue des philosophes ". Le fameux " Dasein " par exemple. Ca veut dire : je suis là, ici, et pas ailleurs. " Da " ça veut dire " ici ". Alors en français, " lexistence... " Cest magnifique lexistence... mais ça na rien à voir avec le " Dasein ". Moi quand je lis de la philosophie allemande je vois des constructions... spatiales, cette espèce de disposition magnifiquement articulée comme ces tables mises en losange, bien disposées et pourtant ça nest pas plus clair que dans une langue qui se dérobe à la compréhension.
Alors comment faites- vous puisque ces deux langues sont si différentes pour passer dune langue à lautre dans votre travail de traduction ?
Je suis " tombé " dans la traduction... En fait je ne voulais pas du tout membêter au plus haut degré. Mais mon éditeur javais écrit deux petits livres qui vont peut-être reparaître, Un corps dérisoire et le Fidibus, mes premières chroniques -, dont je ne me souviens pas très bien ou dont je ne veux pas me souvenir mon éditeur donc qui nétait autre que Christian Bourgois me dit : " Venez dans mon bureau, je vais vous montrer quelque chose... " Je lai donc suivi et cétait un tout petit volume de Peter Handke qui sappelait Bienvenue au conseil dadministration. Il y avait 100 pages. Je ne pouvais pas refuser. Et le hasard a voulu que je tombe sur un texte que jaurais voulu écrire. Vous ne pouvez bien traduire que ce que vous voulez écrire.
Oui, mais précisément comment travaillez-vous ?
Je ne peux pas vous dire... Tout ce que je sais cest que je moblige à ce quon puisse retraduire mon texte dans lautre sens. Ca ne marche jamais, mais cest ça mon rêve. De coller exactement au sens du texte. Je prends un exemple. Le hasard a voulu que nous retraduisions Bernard Lortholary et moi, à linsu lun de lautre, Le Procès de Kafka. On nous la demandé presque le même jour et on ne savait rien lun de lautre. Cétait très drôle. Sa traduction est admirable. Mais la langue lemporte. Autrement dit, il met le rythme français, ce qui fait que sa scénographie est tout autre. Il fait entrer le personnage avant ou après moi. Moi, je respecte rigoureusement le déroulement de Kafka. Et lui, pour que ce soit français, ne retourne pas le déroulement, il le laisse se dérouler selon la langue française... Or lallemand ayant une construction grammaticale différente, il ne la pas par hasard. Ma traduction est lourde. Probablement beaucoup moins aisée que la sienne. Mais elle est dune totale conformité. Tandis que la traduction de Lortholary est élégante, fluide et belle. La mienne est moche. Mais elle est dune absolue fidélité. Et si on me demande ce quest un traducteur, je dirais " quelquun qui na rien à dire de et par lui-même ". Le traducteur na rien à dire, il ne doit pas commenter, il ne doit pas dire " Ah, ça cest mieux ", il faut une " tournure " plus belle si elle nest pas dans le texte de départ !
Parmi les difficultés, vous évoquiez la différence de construction grammaticale entre le français et lallemand...
Et bien oui, le déterminant précède le déterminé et linverse. Lallemand dit un " tuiles de toit ", le français " un toit de tuiles "... En français on dit joliment " le désespoir " . Luther a inventé " lhyper-doute ".Parce que si vous ne croyez pas, vous allez voir ce qui vous arrivera. Et cela donne die " Verzweiflung " en allemand, qui na rien à voir avec le " désespoir " tel que le dit le français. Cest une construction politique. Comme la pensée française à cette époque est complètement divergente, ça ne marche pas. Mais cest pour ça dailleurs que cest si intéressant. Lacan qui est le plus grand plaisantin du siècle, un écrivain génial, a inventé " limbévue ". Pour traduire " lUnbewusste ". Et bien voilà, tout y est. Vous vous en tirez par la drôlerie. Et plus une traduction est ratée, mieux elle marche. La grande chance du français cest quil rate à chaque fois le tournant quand il prend contact avec lallemand. Et linverse. Sinon ça ne serait pas intéressant. On sennuierait... Mais évidemment cela peut aussi produire des tragiques malentendus comme il y en a eu au cours de ce siècle...
Revenons à votre autobiographie et à lenfant que vous avez été, maltraité dans ce collège français épouvantable ...
Cétait un collège catholique. Cétait beaucoup plus de la perversion que du sadisme. Et nous adolescents, on en éprouvait une espèce de volupté. Cest bien connu. On a tous lu Jean-Jacques Rousseau, qui était justement une de mes lectures... Alors jen éprouvais une espèce de fascination presque maladive. J'aurais très bien pu ne pas me laisser faire.
Oui mais vous ne pouviez pas...
Probablement, si javais été un peu violent, ça naurait pas été comme cela. Mais je suis un personnage du XIXème siècle. Je me complaisais dans la souffrance. Je me trouvais très intéressant. Vous savez il ny a pas plus pervers quun adolescent, cest sa façon à lui de se préserver. Jétais orphelin, on mavait recueilli, on me payait des études. Il ne faut tout de même pas exagérer. Jétais un peu fou... et, à la fois, je dépendais des autres et leur résistais.
Oui mais enfin des méthodes comme celles qui étaient employées à ce collège, aujourdhui on se retrouverait devant les tribunaux pour cela...
A cette époque cétait très courant. Heureusement, les temps ont considérablement changé. Mais ce que je raconte montre de quel monde on vient, à quel point tout était encore basé sur la répression des pulsions naturelles.
Vous avez écrit de très belles pages sur la souffrance des enfants...
Oui, parce que tout ce quon a commis contre des enfants est irréparable. Bon, moi il se trouve que jétais suffisamment fort pour " verkraften " comme on dit en allemand, labsorber par ma propre force, mais il est certain quà cette époque là, on a commis des crimes irréparables contre les enfants. Il faut relire ladmirable Anton Reiser de Karl-Phulipp Moritz, lami de Goethe.
Est-ce la littérature qui vous a sauvé ?
Sûrement. Il ne faut pas oublier que les maisons de correction ont été supprimées par le Général de Gaulle en 1945. Cest une date fondamentale. La Loi sur lenfance, ny touchons pas. La répression contre lenfance est une chose épouvantable. On ne se rend plus compte. Je vous renvoie au livre de Marie Rouannet, Les enfants du bagne, qui raconte des choses qui font dresser les cheveux sur la tête. 1946-1947, on était tout juste à cent ans de la révolution de 1848, ça nétait pas très loin. Oui la littérature ma sans doute sauvé. Je ne minterrogeais pas en ce temps là. Jétais dans la littérature parce que je ne pouvais pas être ailleurs...
Est-ce que vous avez limpression quon vous a volé deux fois votre enfance. Une fois par la terreur nazie qui transforme les habitants de votre village en fous furieux, une autre fois dans ce collège pervers...
En complices morts de peur plutôt quen fous furieux. Il y avait quelques fous furieux, mais cétait surtout une trouille monstrueuse. Effroyable. Muée en enthousiasme. Les fous furieux il y en avait une dizaine qui se baladaient dans le village en levant le bras pour faire le " deutscher Gruß ", le salut hitlérien. On ne ma rien volé du tout. Je ne peux pas dire que cest un vol. Le destin est comme ça. Je me demande en vous reparlant de ces histoires de châtiments corporels, je me demande en vieillissant si je nai pas fait un transfert, si ce que je raconte ne se passait pas bien avant . Car ce qui est extrêmement curieux, cest que je nai aucun souvenir, pas le moindre, de trois ans de ma vie entre 1940 et 1943. Au point que tout à coup, en parlant, je me demande si ce que je mattribue à lâge de ladolescence, nest pas en réalité bien antérieur. Comme si je navais pas essayé de me sauver de lhorreur par lécriture. En transformant... ça serait intéressant pour un psychanalyste...
Comment réagit le public allemand à votre autobiographie ?
Il y en a toujours un qui se lève. Toujours un qui dit : " Ja, wir sind alle schuldig "...Je leur dis toujours " Arrêtez ces bêtises. Vous êtes responsables ". LAllemagne encore une fois na pas pu être une nation politique. Le problème est là. Il y a une responsabilité politique, mais il ny a pas de faute. Cest le livre de Jaspers qui na pas été bien compris : Die Schuldfrage. Je crois au drame politique, mais pas à la culpabilité. Quand lautorité politique dit " Tu ne feras pas ceci, les gens ne le font pas... " Vous ne pouvez pas imputer aux jeunes Allemands daujourdhui une culpabilité de leurs parents.Or cest toujours les gens jeunes qui posent cette question...