Dossier :
50 ans de relations franco-allemandes
50 ans de Cerfa : bilans et perspectives d’avenir *
Actes du colloque annuel
du Comité d’études des relations franco-allemandes (Cerfa)
www.cerfa-ifri.org

Claire DEMESMAY et Hans STARK**

Le tandem franco-allemand, encore et toujours

Le partenariat entre la France et l’Allemagne reste d’une importance cruciale en Europe. Mais s’il faut se réjouir de la stabilité et de la profondeur qui caractérisent depuis deux ans la relation entre les deux pays, on ne saurait occulter les difficultés qu’elle rencontre, à la fois dans sa dimension bilatérale et européenne. La colloque organisé le 24 janvier dernier à l’Institut des relations internationales (Ifri) à l’occasion du cinquantième anniversaire du Comité d’études des relations franco-allemandes (Cerfa), l’un des principaux lieux de recherche et de débat en France sur les relations franco-allemandes, a été l’occasion de le rappeler. La manifestation a porté sur l’ensemble des thèmes franco-allemands qui ont marqué les mois précédents : la réconciliation soixante ans après le D-Day, la coopération industrielle, la sécurité internationale, les relations transatlantiques et bien sûr l’intégration européenne. Ce dossier, publié conjointement par Allemagne d’aujourd’hui et Dokumente. Zeitschrift für den deutsch-französischen Dialog, revient sur toutes ces questions, ouvertement débattues par responsables politiques, chefs d’entreprise, experts et journalistes français et allemands.

Aujourd’hui, les relations bilatérales qu’entretiennent la France et l’Allemagne sont d’une intensité et d’une qualité inégalées. La présence de Gerhard Schröder lors des cérémonies commémoratives du 6 juin 2004, ainsi que l’approbation qu’elle a suscitée des deux côtés du Rhin, a une nouvelle fois montré que Français et Allemands ont laissé derrière eux leur passé conflictuel – même si ce souvenir est loin d’avoir disparu – et se trouvent désormais dans une phase de post-réconciliation. Cela vaut d’ailleurs aussi bien pour les dirigeants que pour les citoyens, qui entretiennent de nombreux contacts bilatéraux et perçoivent l’autre de façon globalement positive. En même temps, l’image que Français et Allemands ont les uns des autres reste stéréotypée et reflète une profonde méconnaissance. Si l’image de la France en Allemagne ressemble plutôt à une carte postale touristique, celle de l’Allemagne en France est terne et floue, marquée par un certain désintérêt. Il semble aussi parfois que Français et Allemands se connaissent de moins en moins bien. Cela vaut tout particulièrement pour le domaine linguistique, où l’érosion des connaissances est flagrante : depuis des décennies, de moins en moins d’Allemands apprennent la langue de Molière, et de moins en moins de Français étudient celle de Goethe. Cette méconnaissance réciproque est source de malentendus plus ou moins profonds, plus ou moins dommageables, et rend parfois le dialogue franco-allemand malaisé. Cela est apparu clairement au cours de l’année 2004, particulièrement riche en péripéties pour la coopération industrielle entre les deux pays. Les conflits autour de la reprise du groupe franco-allemand par Sanofi-Synthelabo, ainsi que du rapprochement entre les groupes Siemens et Alstom ont en effet laissé apparaître d’importantes divergences franco-allemandes en termes de culture économique. Ils ont aussi contribué à créer un climat de méfiance contre-productif, au moment où l’émergence d’une Europe industrielle s’avère cruciale.

En outre, si la relation franco-allemande a une dimension bilatérale propre qui est loin d’être négligeable, c’est dans son action à l’échelle européenne qu’elle puise sa légitimé et fonde sa raison d’être. Or, le rôle européen du tandem franco-allemand s’avère toujours à la fois indispensable et insuffisant. Jamais auparavant les relations franco-allemandes n’ont été aussi intenses que depuis la relance spectaculaire de janvier 2003. Mais jamais non plus la dynamique bilatérale de Paris et Berlin n’a suscité des réactions aussi controversées au sein de l’Union européenne et au-delà. Il faut certes se féliciter du fait que les divergences franco-allemandes sur la vocation fédérale de l’Union, le financement de la PAC, la pondération des voix au Conseil ou l’indépendance réelle de la Banque centrale qui ont empoisonné les relations entre Paris et Berlin pendant de longues années appartiennent désormais au passé. Ayant su tirer des conclusions analogues des raisons de l’échec du sommet de Nice, de la nouvelle donne transatlantique et du coût politique et financier de l’élargissement de l’Union, les deux gouvernements ont réussi par toute une série d’initiatives bilatérales à marquer de leur empreinte quelques dossiers-clés de la Convention, chargée d’élaborer une Constitution pour l’UE, notamment dans les domaines de la politique de sécurité et de défense et dans celui, crucial, de l’architecture institutionnelle.

En revanche, autant l’absence d’initiatives franco-allemandes provoque des critiques au sein de l’Union, autant la dynamique retrouvée des deux pays suscite des résistances. Celles-ci s’expriment avec une virulence d’autant plus grande qu’à travers leurs propositions institutionnelles, la France et l’Allemagne se situent clairement dans le camp des " grands " pays de l’Union, accentuant ainsi le clivage croissant entre " grands et " petits ". Or ces derniers se rangent également, du moins pour la plupart d’entre eux, dans le camp des pays " pro-atlantiques " qui ont condamné les prises de position françaises et allemandes dans la crise irakienne et en matière de PESD. La manifestation du bilatéralisme franco-allemand prête donc en permanence le flanc aux critiques de ceux qui voient derrière leurs initiatives la tentative de mettre sur pied un " directoire " franco-allemand. D’où le souci, maintes fois exprimé, de l’ouvrir à d’autres acteurs. Ce souci est d’autant plus légitime que la PESD demeure une coquille vide sans la participation active de la Grande-Bretagne, et que les rapports avec les pays de la CEI nécessitent un dialogue permanent avec la Pologne, tout comme les relations avec le Sud méditerranéen ne peuvent faire abstraction des positions espagnoles et italiennes. Toutefois, remplacer un hypothétique leadership franco-allemand par un directoire européen des " Grands " achèverait la scission intra-européenne qui s’est manifestée durant les travaux de la Convention et de la CIG. Berlin et Paris ont beaucoup plus intérêt à harmoniser, dans un premier temps, leurs positions respectives, tout en cherchant, sur la base de consultations permanentes d’égal à égal avec tous les pays de l’Union, à faire émerger des compromis inspirés par leurs impulsions initiales. Ce n’est qu’ainsi que l’utilité et la légitimité du rôle moteur du couple franco-allemand peuvent être maintenues.


* Une version allemande de ce dossier paraît en même temps dans la revue Dokumente. Zeitschrift für den deutsch-französischen Dialog. www.zeitschrift-dokumente.de

** Claire Demesmay est chercheur au Cerfa/Ifri. Hans Stark est secrétaire général du Cerfa/Ifri et maître de conférences à l’Institut d’études politiques de Paris.