Chronique culturelle et littéraire
De la RAF au Salon du livre de Leipzig et
à une exposition littéraire à Berlin

Ce début d’année a focalisé les regards sur les commémorations du 60e anniversaire des bombardements de Dresde, événement richement illustré par les médias où la tendance à la décontextualisation historique était remarquable, et de l’anniversaire de la libération d’Auschwitz. Parallèlement, un autre pan de l’histoire allemande, plus récente, a réinvesti les pages culturelles des grands journaux : le terrorisme des années 1970. En effet, l’inauguration, fin janvier, de l’exposition Zur Vorstellung des Terrors : Die RAF-Ausstellung à la galerie KunstWerke à Berlin a largement été débattue. Prévue depuis trois ans, cette exposition s’est vu retirer les financements publics suite à des plaintes des familles de victimes qui craignaient une mythification des actions de la bande à Baader. Si cette inquiétude est injustifiée, l’exposition laisse toutefois un sentiment d’insatisfaction quant à la contextualisation historique et à la réflexion critique sur le sujet. Certes, l’objectif des commissaires n’était pas la reconstitution du parcours de la RAF, mais une critique du traitement des différents événements par les médias et la réception du " phénomène RAF " en général et des images médiatiques en particulier par des artistes de trois générations. Ainsi, une première salle tapissée avec les premières pages des grands journaux allemands reflète les événements de vingt-neuf jours de cette histoire et permet aux spectateurs de s’informer grâce à de multiples dossiers de presse et d’écrans télévisés. Face à la sur-médiatisation d’images répétitives auxquelles elle doit apporter un contre-regard, s’élève une exposition d’œuvres d’art sur les trois étages du site. Mais rares sont les travaux qui renoncent à la reprise des images et des symboliques de la RAF ou qui oeuvrent dans le sens d’une inflexion critique. C’est le cas des fameuses pancartes de Beuys se proposant de présenter la Dokumenta V à Baader et Meinhof ou du cycle " Nibelungen " de Lutz Dammbeck, qui, recousant les visages de Baader, Meinhof et Ensslin avec ceux des bustes d’Arno Breker, réussit, selon certains, à faire ressortir le lien étroit entre violence et idéologie. Beaucoup d’autres œuvres, surtout les plus récentes provenant des artistes les plus jeunes, témoignent d’une certaine naïveté vu la fascination qu’ils semblent éprouver pour le groupuscule terroriste, s’intéressant à des détails de la vie des terroristes, se souvenant des images médiatiques de leur enfance ou s’appropriant le vocabulaire codé de ce milieu. Peter Friedl, par exemple, confère avec sa plastique en néon " Neue Straßenverkehrsordnung " (tel était le nom codé du premier manifeste de la RAF en 1971) au groupe de Baader presque le statut d’icône pop. Dans l’ensemble, on a reproché aux organisateurs de renoncer à des jugements de valeur, d’omettre une réflexion sur les légendes qui se sont formées autour de la bande et d’œuvrer par distanciation artistique à une dépolitisation du phénomène RAF 1.

La RAF est également le point de départ du dernier roman de Christoph Hein, In seiner frühen Kindheit ein Garten, sans en être toutefois le véritable sujet 2 . Dans ce roman politique et quasiment documentaire, Hein s’interroge sur les circonstances de la mort du terroriste Wolfgang Grams dans la gare de Bad Kleinen en 1993. La fiction suit ici de près les événements réels de l’époque – pris comme une grande photographie, comme l’exprime l’écrivain – ainsi que les dossiers juridiques de cette affaire que Hein avait étudiés auparavant. La perspective du récit est celle des parents du terroriste, notamment du père Richard Zurek, professeur et directeur de lycée, qui tente non seulement de révéler la vérité sur la mort de son fils, mais aussi de comprendre comment sa vie a pu basculer vers la radicalisation politique. Confronté à des informations contradictoires, une enquête brouillée, la disparition de preuves et un procès partial, Richard Zurek finit par douter de l’Etat comme garant des droits individuels. Dans son combat, Zurek, nouveau Kohlhaas à la recherche de la justice contre le droit, se détache des principes et croyances qui l’on guidé pendant toute sa vie et qu’il avait transmis à ses élèves. Désillusionné, agacé par le comportement des autorités, des médias et de ces anciens collègues qui voient en lui d’abord le père d’un terroriste, il finit presque par comprendre la radicalisation de son fils. Le roman de Hein, qui comporte également quelques clins d’œil à Heinrich Böll (la compagne du jeune terroriste s’appelle Katharina Blumenschläger, à l’instar de Katharina Blum), emporte par le sujet même l’intérêt du lecteur. La description du vieux couple et de leur deuil est souvent émouvante. Mais dans l’ensemble, le style et la dimension littéraire sont sacrifiés à la chronique de l’enquête et du procès et à la motivation citoyenne de révéler les dysfonctionnements de l’Etat. Les dialogues sont souvent à l’emporte-pièce et certains épisodes frôlent le kitsch, notamment lorsque le vieux Zurek revoit la femme avec qui il avait une relation amoureuse il y a vingt ans.

Christoph Hein figurait parmi les auteurs invités au Salon du livre de Leipzig qui, cette année, se présentait de façon revendicative sous le très symbolique slogan " Wir sind das Buch " (" Nous sommes le livre "). Les organisateurs veulent continuer à attirer un large public, surtout jeune, en dehors des spécialistes ; ils mettent le salon sous le signe de lectures publiques et de rencontres avec des écrivains. Si le roman de Hein était désigné pour le nouveau prix littéraire du Salon du livre de Leipzig, qui remplace le prix des libraires allemands désormais décerné au Salon du livre de Francfort, celui-ci fut finalement accordé à Terézia Mora et son roman Alle Tage, paru en 2004. Un autre favori du jury était Uwe Tellkamp, écrivain et médecin, né à Dresde en 1968, qui a fait parler de lui depuis un an lorsqu’il a reçu le prestigieux prix Ingeborg Bachmann. Son dernier roman Der Eisvogel divise les esprits aussi bien au niveau du contenu que du style et beaucoup de critiques se demandent si l’attribution du prix Bachmann était bien justifiée 3. Une fois de plus, il est question de terrorisme – ce sujet semble être dans l’esprit du temps –, mais d’un terrorisme de droite incarné par l’organisation " Renaissance " (Wiedergeburt) qui tente d’instaurer une nouvelle élite de l’esprit en Allemagne et veut supprimer la démocratie. Les uns voient dans ce récit qui tourne autour d’un fils de banquier et philosophe aux idées de droite, rejeté par son professeur soixante-huitard, qui se lie d’amitié avec le leader de ce douteux groupuscule terroriste, le roman politique de la " République de Berlin ", il ferait une " analyse sans ménagement de la société ". D’autres détectent dans les affirmations des personnages tout un arsenal de clichés et de ressentiments contre la société actuelle, en somme un dangereux plaidoyer pour une nouvelle révolution conservatrice. Ce qui fait le plus douter dans ce " premier livre de droite d’une jeune génération d’écrivains qu’il faut prendre au sérieux " (Der Tagesspiegel), c’est justement le trop de sérieux dans les assertions les plus réactionnaires, qu’elles soient antidémocratiques ou misogynes, le manque de mise à distance dans la narration et l’absence complète d’ironie de la part de l’auteur. Les personnages à la pensée réactionnaire n’ont pas de contrepoids dans le roman. Ainsi, Tellkamp apparaît comme un auteur élitiste, à l’esprit bien bourgeois, qui ne partage pas les mêmes sources littéraires et politiques que d’autres de sa génération et se distingue par cette attitude politico-morale à forte teinture conservatrice.

Si le Salon du Livre de Leipzig n’a pas révélé de nouveaux talents littéraires – certains critiques constatent déjà une stagnation et une phase de désorientation dans la littérature contemporaine allemande telle qu’on pouvait l’observer avant le boom des années 1990 avec la littérature pop et le " Fräuleinwunder " –, les valeurs sûres continuent à alimenter sinon le marché du livre, du moins les tables de chevet des lecteurs. Adolf Endler livre avec Nebbich. Ein deutsche Karriere 4 une " autobiographie en éclats ". Né à Düsseldorf, Endler vit en RDA depuis 1955 où il poursuit une activité éditoriale et littéraire marginale. Dans les années 1980, il était surtout connu pour son amitié et son soutien aux jeunes poètes marginaux de la " prenzlauer-berg-connection ". Pour son Nebbich, les amateurs s’attendaient toutefois à un volume plus important, puisque l’auteur annonçait depuis au moins vingt ans, sous le même titre, l’écriture d’une œuvre majeure d’au moins sept ou huit tomes. A moins que ce ne soit la première réalisation quasi-définitive de ce work in progress qui fait évoluer depuis longtemps son héros et alter ego Bubi Blazezak dans de nombreux textes à travers revues, recueils et anthologies. Dans des histoires farfelues, Endler commente la réalité en RDA avec humour et une ironie mordante. Dans son dernier ouvrage, il réunit, à la manière de ses fameuses notes du début des années 1980, Tarzan am Prenzlauer Berg, des textes relativement désordonnés de quatre décennies dont certains sont déjà connus et ont été retravaillés : des souvenirs de son enfance à Düsseldorf jusqu’à ses impressions sur les aléas de sa vie d’écrivain. Des notes de journal intime se mêlent à des récits fictifs et des fragments de rêves, à des commentaires critiques et à des essais sur ses collègues écrivains qui confèrent, selon certains critiques, à cette autobiographie le caractère d’une histoire littéraire de la RDA.

Adolf Endler est un amateur de l’à-propos verbal, des jeux de langue et des expérimentations poétiques pour lesquelles il appréciait les jeunes poètes du " Prenzlauer Berg " dans les années 1980, dont Bert Papenfuß est l’exemple le plus connu et le plus apprécié. Alors que la rébellion de la langue contre les cloisonnements du discours officiel était à l’ordre du jour de ce côté du mur, une approche similaire de la langue et de la poésie a été entreprise à la même époque en République fédérale de façon relativement isolée par Thomas Kling. Dans un contexte politique et social différent, Kling dissèque la langue et les habitudes d’une société saturée ; ses " installations langagières " mettent en avant la dimension orale et acoustique de la poésie. Ses lectures publiques ont été de véritables performances de l’acte de parole où le poète engage toute sa voix et tout son corps. En avril 2005, Thomas Kling est décédé à l’âge de 47 ans des suites d’un cancer des poumons. Son dernier recueil de poèmes, Auswertung der Flugdaten 5, paru quelques semaines avant sa mort, commence par un cycle intitulé " Gesang von der Bronchoskopie " dans lequel le poète décrit les effets de sa maladie et la prise en charge médicale ; il sonde son corps malade en même temps que la langue avec laquelle il exprime ces expériences.

Revenons à Leipzig et à un autre événement marquant : l’exposition Bernhard Heisig – Die Wut der Bilder. A l’occasion du 80e anniversaire du peintre, le musée des Beaux-Arts de Leipzig lui consacre une grande rétrospective dans le cadre du projet culturel " 1945 – Zwischen Krieg und Frieden " 6. Le choix des tableaux s’est fait selon quelques thèmes particulièrement représentatifs de l’œuvre de Heisig, qui correspondent à des expériences qui ne cessent de le préoccuper : les traumatismes de la guerre, la réflexion sur son propre rôle et sa responsabilité sous le national-socialisme (il a adhéré aux SS à 16 ans), la réflexion sur des thèmes historiques en général. Bernhard Heisig est le seul des trois grands artistes de " L’École de Leipzig " à être honoré de cette façon. Ses collègues Wolfgang Mattheuer et Werner Tübke, considérés comme lui comme des artistes officiels et représentatifs de la RDA, ont disparu l’année dernière, respectivement à l’âge de 77 et de 75 ans, sans connaître de " réhabilitation officielle ". Dans le cas de Heisig, le chancelier lui-même a inauguré l’exposition en compagnie de l’artiste. G. Schröder a évoqué dans son discours les compromis de l’artiste et sa proximité avec la RDA comme alternative, mais aussi sa position critique et la qualité artistique de son œuvre. Selon G. Schröder, Heisig représente non seulement l’art de la RDA, mais il est également un des artistes allemands les plus importants du 20e siècle. Avec ce plaidoyer pour le respect des artistes de la RDA, un nouveau discours se dessine qui marque un tournant dans l’appréciation de l’héritage culturel de la RDA, chose qui serait également souhaitable dans le domaine littéraire.

Effectuons, pour terminer, un retour à Berlin avec une autre rétrospective qui va dans ce sens. Entre janvier et avril, le Théâtre Maxim Gorki a proposé une manifestation sous le titre " Glaube II : … und der Zukunft zugewandt ", en allusion à l’hymne national de la RDA. Tous les jours pendant presque trois mois, l’histoire culturelle de quarante ans de RDA a été déroulée à rebours, avec une représentation par année qui mettait au centre des " fragments culturels " significatifs entre 1990 et 1949. Des textes littéraires (des plus connus comme Christa Wolf, Heiner Müller, Volker Braun, Franz Fühmann et Irmtraud Morgner aux auteurs " underground " comme Sascha Anderson et Matthias Baader Holst), des phénomènes et événements culturels (comme la BD " Mosaik " ou encore la conférence de Bitterfeld " reloaded "), des événements de société (le match de foot RDA-RFA en 1974) ou politiques (les séances de la " table ronde " entre 1989/1990) ont été confiés à des metteurs en scène. L’objectif de cette manifestation était, d’un côté, de mettre en évidence le bagage culturel des Allemands de l’Est, leurs expériences quotidiennes et leur socialisation spécifique, qui continuent à œuvrer dans le présent. De l’autre côté, la découverte de textes et d’auteurs presque inconnus (comme le poète Uwe Greßmann), marginaux à l’époque de la RDA et dont certains le sont aujourd’hui encore (tel Gert Neumann), ont conféré à cette manifestation presque le caractère de " fouilles archéologiques ", révélant la richesse de la littérature de RDA en dehors des noms les plus connus.

Carola HÄHNEL-MESNARD


1 - " Zur Vorstellung des Terrors. Die RAF. Ausstellung ". Kunst-Werke Berlin, du 29 janvier au 16 mai 2005. Un catalogue en deux tomes est paru aux éditions Steidl.
Signalons également au sujet de la RAF la sortie récente en DVD (chez Arthaus) du classique Deutschland im Herbst (D, 1978, 119 min), une production collective de cinéastes et auteurs allemands en réaction aux événements de l’automne 1977. Le DVD contient un entretien avec Volker Schlöndorff qui retrace l’histoire de ce film.
2 - Christoph Hein, In seiner frühen Kindheit ein Garten, Suhrkamp, Francfort/Main, 2005, 271p.
3 - Uwe Tellkamp, Der Eisvogel, Rowohlt Verlag, Berlin, 2005, 320 p.
4 - Adolf Endler, Nebbich. Eine deutsche Karriere, Wallstein, Göttingen, 2005, 292 p.
5 - Thomas Kling, Auswertung der Flugdaten, DuMont Verlag, Cologne, 2005, 172 p.
6 - Museum der bildenden Künste, Leipzig, du 20 mars au 29 mai. L’exposition sera ensuite présentée à Düsseldorf (de juin à septembre) et à la Nationalgalerie de Berlin (d’octobre à janvier). A côté du catalogue proprement dit de l’exposition sous la direction d’Eckart Gillen (DuMont, 2005), une autre publication qui traite d’une thématique plus vaste, les rapports entre art et contrôle politique en RDA, accompagne l’exposition. Cf. Eckart Gillen, Das Kunstkombinat DDR. Zäsuren einer gescheiterten Kunstpolitik, DuMont, Cologne, 2005, 180 p. Disponible également à la Bundeszentrale für politische Bildung.