EDITORIAL

Vers des élections anticipées, mais pour quoi faire ?

Il est de ces événements qui déclassent brutalement les analyses les plus consciencieusement établies et font redouter au responsable d’une revue trimestrielle d’être obligé de revoir sa copie. A une semaine d’intervalle, les résultats des élections régionales de Rhénanie-du Nord – Westphalie (22 mai) et ceux du référendum sur la constitution européenne en France (29 mai) ont provoqué sinon la surprise - les résultats étaient attendus depuis des semaines, même si ce n’était pas dans les proportions finalement sorties des urnes –, pour le moins une crise profonde au centre de laquelle se trouve le tandem franco-allemand. La France et l’Allemagne dont on s’accordait à dire que, malgré la redéfinition de leur rôle au sein d’une Europe élargie, elles restaient le ressort essentiel de la construction européenne, sont affaiblies et ne sont pas en mesure de lui donner un nouvel et nécessaire élan. L’échec des négociations sur le budget européen 2007-2013 à Bruxelles à la mi-juin n’ont fait que le confirmer : on en vient même à dramatiser les enjeux en les réduisant à un choix entre une Europe politique capable d’être une Europe puissance et une Europe qui se limiterait, comme les nations commerçantes que sont essentiellement la Grande-Bretagne et les Pay-Bas n’ont cessé de le vouloir, à n’être qu’une zone de libre-échange. Pourtant, rien n’est aussi simple, la crise de confiance peut n’être que passagère si les gouvernements cherchent mieux à répondre aux attentes de leurs peuples et à leur expliquer leur politique européenne. Par ailleurs, l’Europe continue sur la base des acquis patiemment accumulés depuis plus de cinquante ans. Il est sans doute regrettable que le Traité constitutionnel ne vienne pas remplacer le Traité de Nice pour rendre l’Union élargie gouvernable, mais la négociation intergouvernementale peut y parvenir même sans traité constitutionnel dont le principal tort a sans doute été de vouloir faire croire qu’il était porteur d’une véritable constitution, provoquant ainsi le doute dans des esprits circonspects pour lesquels une constitution sert à créer un Etat à partir d’un peuple souverain – ce n’est pas le cas en Europe, beaucoup s’en faut. La crise est grave et profonde, elle n’est sans doute pas sans issue, même s’il reste difficile d’imaginer les voies et les moyens qui y conduiront.

L’issue, en Allemagne, d’élections anticipées dont, au moment d’achever ce trop rapide éditorial, on ne sait pas encore officiellement si elles auront lieu, semble par contre ne faire aucun doute, même si la prudence imposerait un autre discours. On ne peut, en effet, imaginer que la coalition sortante du chancelier Schröder puisse l’emporter – non parce que les sondages l’affirment haut et fort, mais parce que l’Allemagne est, depuis les élections de Rhénanie du Nord – Westphalie, dominée par les chrétiens-démocrates : la CDU/CSU est à la tête du gouvernement de 10 Länder sur 16, le SPD ne dirige plus que 3 Länder à grande superficie (le Brandebourg, le Mecklembourg-Poméranie antérieure et la Rhénanie-Palatinat) et les " villes-états " de Berlin, Hambourg et Brème. Six ans auparavant, en 1999, la situation était inversée : la CDU/CSU était à la tête de 4 Länder et de la ville de Berlin. Depuis l’accession de la coalition SPD-Verts au pouvoir à Berlin en 1998, l’électorat allemand n’a cessé, d’une consultation régionale à l’autre, de la sanctionner pour sa politique de réformes qu’il savait sans doute nécessaire mais n’acceptait pas parce que socialement inéquitable. Les élections fédérales n’ont été gagnées en 2002 que par défaut, au point que G. Schröder aurait alors souhaité asseoir sa politique de réformes sur une coalition avec les chrétiens-démocrates – qui rejetèrent ses avances pour accéder au pouvoir sur las base du constat de son échec.C’est ce scénario qui est train de se réaliser aujourd’hui.

Suite à l’échec cuisant de son parti en Rhénanie du Nord- Westphalie (-8,3 points) et de celui – moins fort – de son partenaire vert au gouvernement (-0,9 point), le chancelier a jeté l’éponge. Il l’a fait en faisant croire qu’il ne le faisait pas puisqu’il se lançait éperdument dans une nouvelle campagne électorale, au plan national cette fois. G. Schröder a réussi, au moins le soir des élections du 22 mai, à faire oublier son échec et à concentrer l’attention de l’opinion sur ce qui est apparu très vite comme un de ses " coups " dont il a le secret, en demandant que des élections générales lui donnent une nouvelle légitimité. L’affaire, conçue dans le secret des cabinets et des conversations sur téléphones portables, n’a pas été suffisamment réfléchie. Provoquer la dissolution du Bundestag suite au refus artificiellement provoqué par la perte de sa majorité parlementaire comportait, en effet, deux risques majeurs : la décision de dissoudre ou non le Bundestag appartient, en pareil cas, au Président fédéral qui est tenu par la constitution et la jurisprudence des jugements rendus par le Tribunal constitutionnel ; forcer la main du Président est politiquement inélégant et risqué ; et puis quelles raisons invoquer pour provoquer des élections anticipées si ce n’est l’impuissance à mener à bien une politique de réformes rejetée par l’électorat, un aveu d’échec donc ! Et pourquoi recourir à une manipulation constitutionnelle quand il suffirait que le chancelier donne sa démission ? L’annonce d’élections anticipées a d’abord surpris, elle a ensuite engagé un inévitable processus de désagrégation de la coalition SPD-Verts et des luttes intestines vives entre courants et fractions opposées. Il reste enfin que, pour le cas où le SPD et les Verts gagneraient, contre toute attente, les élections, le gouvernement fédéral qu’ils constitueraient, se trouverait confronté à la même situation de blocage au sein de la chambre des Länder qu’est le Bundesrat et, passé l’élan des premiers jours, ne pourrait pas plus qu’aujourd’hui imposer sa politique.

Mais le plus paradoxal reste que le chancelier sortant veuille faire campagne avec le même programme de réformes qui a provoqué son désaveu par l’électorat et qu’il s’oppose à une alliance chrétienne-libérale qui annonce un train de réformes plus radicales encore et qui, en bonne logique, devrait effrayer un électorat désorienté, mais celui-ci est aussi, comme l’attestent les résultats obtenus par les chrétiens-démocrates dans les Länder au cours de ces dernières années, à la recherche de stabilité et d’autorité. Nous chercherons à faire le point sur la situation politique en Allemagne dans notre dernier numéro de l’année 2005, daté octobre-décembre.

Jérôme VAILLANT