Au cours des dernières années, lAllemagne a connu plusieurs débats à grand retentissement médiatique sur des questions de commémoration et de souvenir. Ces débats ont souvent précédé ou accompagné la construction ou laménagement de mémoriaux . On constate que lunification allemande provoque des remous dans la mémoire, parce quelle saccompagne nécessairement dune opération de mémoire qui consiste à intégrer la RDA dans la mémoire et dans lhistoire allemandes.
La lecture de lhistoire de la RDA est, depuis la réunification, un enjeu politique majeur pour lensemble du pays et un enjeu identitaire pour la population des nouveaux Länder. LAllemagne unifiée na pas construit une mémoire unifiée et consensuelle de la RDA. Pour schématiser, on peut dire quil y a une mémoire de lest et une mémoire de louest, qui différent par le tri quelles opèrent dans le matériau mémoriel et par leur point de vue sur les acteurs. Au centre de leur différence se trouve le plus souvent lexpérience discriminante dune rupture biographique en 1989, qui est le propre de la population des nouveaux Länder.
Il nest donc pas étonnant que surgissent des propositions de lieux de mémoire destinées à fixer la mémoire autour de faits hautement significatifs susceptibles dorienter durablement la vision collectives des années de RDA.
Selon la définition de Pierre Nora sur laquelle sappuie louvrage dÉtienne François et Hagen Schulze sur les lieux de mémoire allemands, les lieux de mémoire sont des points autour desquels se cristallise la conscience historique dune collectivité. Ces points fortement symboliques servent de repères historique à la collectivité, ils condensent limage quelle a de son histoire en faisant intervenir autant lémotionnel que le rationnel. Ces lieux de condensation ne sont pas seulement des lieux géographiques, ce sont aussi des personnages, des événements, des formules célèbres, des objets, des uvres.
Les modalités du processus de transformation après 1990 ont suscité dans une grande partie de la population des nouveaux Länder un sentiment de dévalorisation collective. Ce sentiment a été alimenté par la dévaluation de fait du capital biographique acquis à lEst, et par le discours dominant sur les années de RDA qui a fait peu de place aux points de vue des Allemands de lEst eux-mêmes.
Cette perception a nourri un sentiment didentité collective dun genre nouveau dont la force a surpris. On pu dire en forçant le trait que lidentité nationale de RDA était née après 1990 , alors que le régime du SED sétait toujours efforcé en vain de lui faire prendre corps.
Le bilan de la Treuhand, très critiqué à lEst avant de lêtre également à lOuest, les affrontements liés à la restitution des biens spoliés et le règlement des questions salariales ont suscité à tort ou à raison un sentiment de discrimination collective. Crispation identitaire ? Complaisance dans le rôle de victime ? Autojustification qui sappuie sur lopposition entre Ossis et Wessis ? En dépit de certains excès abondamment commentés, les études dopinion ont montré la réalité dun phénomène où se dessinent les contours dun " nous " collectif de lEst.
Parfois teinté dune nostalgie plus ou moins avouée - celle quon appelle lostalgie- le retour sur le passé de RDA sanalyse cependant surtout comme une tentative collective de se réapproprier le passé commun, et daborder sur un mode non agressif lexpérience collective désignée comme une tare dans la première vague de réexamen du passé. La délégitimation de la RDA consécutive à sa disparition induit pour les anciens habitants de ce pays une perte de légitimité . Le passé proche de cette population à la recherche de sa propre légitimité se reconstruit autour de points de cristallisation relatifs à des réalités qui ont eu un impact profond sur la vie des Allemands de lEst et qui simposent comme particulièrement symboliques de leur expérience collective.
Parallèlement, on observe des tentatives ciblées pour ériger en lieu de mémoire des épisodes de la " grande" histoire ou de lhistoire du quotidien. Des propositions de lieux de mémoire sont faites de différents côtés pour baliser, cartographier, orienter la mémoire de la RDA, quil sagisse de lieux matériels, de lieux sociaux ou de lieux imaginaires. Certains dentre eux sadressent essentiellement aux habitants des nouveaux Länder, dautres ont lambition de dépasser léchelon régional .
La plupart des contributions de ce volume montrent à quel point les choses sont encore mouvantes. La mémoire de la RDA se cherche des lieux représentatifs, et si certains se présentent avec une certaine évidence, dautres, construits de manière délibérée ou tributaires de lactualité, connaissent des fortunes diverses . Dans bien des cas , il est encore trop tôt pour dire quels éléments du paysage mémoriel des nouveaux Länder résisteront à lérosion du temps et à la concurrence des mémoires, et simposeront comme lieux de mémoire relatifs aux quarante années dexistence de la RDA.
Tout élément de lhéritage ne devient pas lieu de mémoire, tout épisode mémorable ne devient pas un passage obligé de la mémoire, et la muséification dun lieu, quels que soient les moyens quon y mette, ne garantit pas quil sera pérennisé et institué comme jalon incontournable de la mémoire. Mémoriaux et commémorations peuvent senraciner comme ils peuvent aussi bien dépérir faute dêtre portés par une demande réelle. Dans ce paysage indécis , des lieux de mémoire occultés refont surface, des lieux de mémoire établis se chargent de significations nouvelles, des objets parfois improbables dessinent les contours de lieux de mémoire nouveaux.
Jacques Poumet