Pour la septième année consécutive, la Fondation ASKO-EUROPA (Sarrebruck) a organisé, les 19 et 20 mai, à Otzenhausen, en Sarre, le Dialogue Franco-Allemand. Ce forum de discussion réunit chaque année chercheurs et professionnels majoritairement, mais pas exclusivement, français et allemands, pour analyser et débattre des questions cruciales concernant lavenir de lUnion européenne. Le Dialogue sest établi comme un colloque reconnu dépassant les débats nationaux en facilitant un échange de réflexions innovatrices et productives.
Quel futur rôle la France et lAllemagne pourraient et devraient-elles jouer dans la nouvelle Europe? Telle était la question posée par la Fondation ASKO-EUROPA et ses partenaires pour le septième Dialogue Franco-Allemand. Lélargissement de lUnion européenne à 25 Etats membres, la signature de la constitution européenne et le lancement du processus de sa ratification, une nouvelle Commission, la décision dentamer des négociations dadhésion avec la Turquie les nouveaux défis auxquels fait face lEurope et par là même son (ancien ?) moteur franco-allemand sont multiples. Des solutions ne peuvent être trouvées sans une réflexion sur les questions toujours plus pressantes, mais auxquelles les membres de lUE n'ont pas encore trouvé de réponse satisfaisante: quelle Europe voulons-nous ? L'Europe doit-elle être une simple zone de libre-échange ou également une Europe politique capable d'agir ? Où doivent se situer les frontières géographiques de l'Europe ? Dans quel modèle de politique étrangère et de sécurité l'Union européenne veut-elle sengager ? Mais les questions ne concernent pas seulement le rôle international de lUE, elles sont peut-être même plus urgentes encore au niveau interne: Les solutions institutionnelles prévues dans le traité constitutionnel sont-elles à la hauteur des exigences posées par la nouvelle situation ? Comment arriver à une croissance, une prospérité et une protection sociale pour tous les Européens ? Le modèle d'une économie sociale de marché à l'échelle européenne, défendu par la France et lAllemagne, est-il susceptible de réunir une majorité en Europe ? Toutes ces questions ont été vivement discutées par les 170 participants et 34 intervenants venus à lAcadémie Européenne dOtzenhausen. Autour de quatre ateliers thématiques et de forums de discussion furent présentés et débattus les points de vue français et allemands. Des experts venus de Bruxelles, de Londres et de Prague ont permis de compléter la vision européenne.
Puisque le Dialogue Franco-Allemand sest tenu une semaine avant le référendum français sur la constitution européenne, il va de soi que la teneur des discussions en France ainsi que les réactions à un probable " non " étaient au centre de beaucoup de débats. Les raisons des tenants français du " non " étaient bien connues : crainte dune perte des acquis sociaux, mécontentement vis-à-vis de la politique intérieure française, peur dune Europe trop large et incontrôlable. Parmi les options possibles suites à un rejet de la constitution, le retour au traité de Nice a été considéré comme la plus probable par les participants. Mais les voix considérant cette solution comme bonne face à la situation était peu nombreuses. Force a été de constater de nombreuses lacunes concernant les questions sociales dans la constitution. Toutefois, la grande majorité des participants a estimé que le rejet du traité constitutionnel signifierait un pas en arrière non seulement pour lEurope mais aussi pour la coopération franco-allemande. Le rejet de la constitution est étroitement lié à des questions économiques et sociales qui ont également occupé une grande place dans les débats du colloque. Lappel massif en faveur dune politique plus sociale est flagrant en France comme en Allemagne. Mais comment garantir la protection sociale si les bases de son financement ne sont plus assurées comme par le passé ? Si le taux de croissance comme celui de lemploi sont faibles ? Les participants étaient unanimes pour dire que les problèmes économiques actuels que rencontrent la France et lAllemagne et les angoisses qui en résultent ne sont pas forcément des effets de lélargissement de lUE. Ils sont plutôt dus aux développements survenant à léchelle mondiale ainsi quà la crise propre des systèmes économiques et sociaux des deux pays. Ainsi léconomie sociale de marché nest pas vue comme un exemple à suivre dans les nouveaux Etats membres de lUE, bien que la France et lAllemagne le souhaitent. Pour que le tandem puisse être à nouveau le moteur du développement social et économique de lEurope, les deux pays devront dabord trouver des réponses à leurs problèmes internes. Toutefois, les discussions ont clairement fait apparaître la difficulté de mener aujourdhui une politique sociale nationale, vu linterdépendance européenne accrue dans les domaines économique et politique. La mise en place dune politique sociale européenne savère donc désormais plus que nécessaire. Lobstacle majeur à cet égard est lhétérogénéité de lEurope des 25, concernant aussi bien les niveaux de vie et les structures socio-économiques que les avis sur le rôle de lEtat dans la régularisation du marché et du système social.
Autre thème centrale du colloque : lélargissement et la politique de voisinage. Force était de constater que jusquà présent, la perspective dune future adhésion à lUnion européenne était quasiment la seule politique que lEurope menait vis-à-vis de ses Etats frontaliers. Mais peut-on poursuivre cette politique à long terme ? Les institutions et structures actuelles de lUE (traité de Nice) ne sont pas adaptées à une Europe de 30 ou de 45 Etats membres, et les populations semblent ne pas être prêtes à suivre ces développements. Il serait donc nécessaire de définir les frontières de lUnion européenne, définition qui dépend en grande partie de la vision quon associe au " projet européen" : est-ce une simple zone économique de libre-échange, ou est-ce un espace politique capable de parler dune seule voix sur la scène internationale ? Sur la question de la Turquie, tous les partisans dune adhésion ne poursuivent toutefois pas forcément les mêmes objectifs: certains ne souhaitent quune Europe économique ; les objections culturelles ne comptant pas alors. Dautres favorisent au contraire une Europe politique et voient dans ladhésion de la Turquie un signe fort pour la démocratisation du monde musulman. Indépendamment de la question de la Turquie, les participants ont souligné limportance de la mise en place dune véritable politique extérieure de lUE à légard des pays voisins (politique de voisinage). Si cette politique est formulée sur une base bilatérale (UE pays voisin), elle pourra respecter les intérêts spécifiques de chaque pays et ainsi représenter une alternative attractive à ladhésion.
Avec ces thèmes et discussions, le Dialogue a été une fois de plus à la pointe de lactualité européenne. Bien quil nait pas conduit à des propositions dactions concrètes, le colloque a permis déchanger et de débattre des points de vue et ainsi de cerner les questions-clé et les défis de la situation actuelle. Reste à constater la persistance dun sentiment tout au long des discussions : les leaders européens doivent plus écouter les besoins des citoyens qui ne sont plus capables et / ou ne veulent plus suivre cette Europe qui leur semble éloignée de leur réalité. Les référendums français et néerlandais ont confirmé cette évaluation. Il est à souhaiter que les débats du Dialogue Franco-Allemand se poursuivront au niveau européen, tant dans la politique que dans les sociétés civiles, et quelles mèneront à des réponses pour un futur qui ne peut être queuropéen.
Un compte-rendu complet du Dialogue a été publié en août 2005, il est disponible en version imprimée auprès de la Fondation ASKO-EUROPA (aes@saarnet.de).
- Susanne TALMON -