Chronique littéraire et culturelle

" Que doit le roman ? " (" Was soll der Roman ? "), telle était la question soulevée en début de l’été par quatre auteurs quadra- et quinquagénaires bien connus dans le milieu littéraire germanophone. Alors qu’au même moment, à Klagenfurt, de jeunes auteurs ont présenté leur savoir-faire littéraire en vue de l’obtention du prestigieux prix Ingeborg Bachmann, leurs collègues confirmés ont voulu lancer le débat sur les " missions " de la littérature, tout en décochant quelques flèches contre les vieux dinosaures de la littérature allemande et contre ses jeunes loups à la fois. Dans un papier de positionnement qui a fait son entrée dans les pages littéraires comme " Manifeste pour un réalisme pertinent " (" Manifest für einen Relevanten Realismus "), Matthias Politycki, Thomas Hettche, Michael Schindhelm et Martin R. Dean réclament l’avènement d’une " narration pertinente " 1 . Convaincus du rôle social qui revient au roman, les auteurs souhaitent que ce dernier se consacre aux questions oubliées et aux tabous du présent, en mettant particulièrement l’accent sur les effets de la mondialisation. De même, on souhaite que le roman contribue à maintenir intacte " l’habitabilité de la terre ". D’un point de vue moral, il convient aux auteurs " d’examiner constamment notre monde en déclin et de batailler pour de nouvelles utopies ". De tels propos étonnent aujourd’hui, mais produisent aussi un effet de déjà-vu, notamment lorsqu’on pense à l’ambiance de fin du monde des années 1980 dans les deux Allemagne et, plus particulièrement, au rôle attribué à la littérature en RDA comme terrain privilégié pour briser les tabous et scruter l’horizon de l’utopie. Alors qu’il y a quinze ans, de telles revendications avaient provoqué un tollé général contre les auteurs est-allemands, elles ne produisent aujourd’hui qu’un bâillement généralisé. En effet, personne ne semble prendre au sérieux le très flou concept de " réalisme pertinent ". Au lieu d’engager un vaste débat littéraire et intellectuel, ce manifeste s’est perdu dans le calme plat de l’été.

En revanche, le roman allemand contemporain est bien vivant sous de multiples formes et " réellement pertinent " selon ce que chacun y cherche. Dans son dernier roman Knietief im Paradies 2 (" Au paradis jusqu’aux genoux "), Helga Schütz plonge le lecteur dans le Dresde de l’après-guerre. Transposant son regard de dramaturge et de scénariste à la littérature, l’auteure manie les différents épisodes comme une suite de plans cinématographiques, entrecoupés par des plans fixes où ses réflexions se transforment en voix off. La narratrice adolescente du roman vient de terminer l’école et entame, à treize ans déjà, un apprentissage comme horticultrice ; son récit au présent abolit la distance qui pourrait nous séparer des expériences dont elle fait part. Pourtant, son propre rapport au présent est complexe : " J’aimais vivre avant le temps et derrière la vie " résume-t-elle. À l’âge de six ans, Eli a miraculeusement survécu au bombardement de Dresde. Son grand-père qui la croyait morte la retrouve par hasard dans un foyer pour orphelins. Son père est mort à Stalingrad, sa mère disparue. Avec le regard à la fois naïf de l’adolescente et celui, lucide, de celle qui a fait l’expérience de la mort (" Au fond, je suis morte "), la jeune fille observe la société qui l’entoure. En passant par la frontière verte, elle fait clandestinement la navette entre son grand-père à Dresde et ses grands-parents maternels expulsés des territoires de l’Est et installés en RFA, pays des bienfaits du miracle économique. Côté Est, elle est confrontée aux contradictions de la nouvelle société : le démantèlement des usines en guise de réparations à l’URSS ; l’embauche de son grand-père, ancien combattant de Spartakus, chez les forces de l’ordre en tant qu’antifasciste au service du renouveau démocratique et la découverte, dans son armoire, d’un pistolet à la croix gammée effacée ; la pression sur les ouvriers par l’augmentation des normes qui mènera à la révolte du 17 juin 1953. Malgré sa tendance à dévier des règles, Eli passe pour une horticultrice exemplaire dont les écarts restent inaperçus, jusqu’à ce qu’elle résiste à un ordre considéré comme absurde. Pour rendre la " Florence sur l’Elbe " digne de son nom, on prévoit d’y cultiver des champs de citronniers malgré l’hostilité du climat. Eli, de son vrai nom Raffaela en hommage au peintre italien également présent à Dresde, refuse de planter les petits pots de citronniers et les confie aux habitants de la ville pour leur donner une chance de survivre. Ses supérieurs lui reprocheront de croire à " l’hiver et non pas à la force du citronnier ", mais la jeune fille oppose simplement la raison et le principe de réalité aux illusions ambiantes non réalisables. Avec ce court roman très poétique, Helga Schütz réussit à parler avec finesse et avec un humour distancié de cette période de la fin de la guerre et de l’après-guerre qui, actuellement, est trop souvent lourdement traitée par les médias.

L’histoire de l’Allemagne, cette fois de la fin de la République de Weimar au début du XXIe siècle, traverse également en filigrane le nouveau roman de Kerstin Hensel 3. Falscher Hase dont le titre renvoie à la fois au (faux) rôti fait de viande hachée, plat préféré du héros, et au caractère sournois de ce dernier, relate stricto sensu la journée qui suit la mise à la retraite d’un commissaire de police, Heini Paffrath. Mais dès que ce consciencieux fonctionnaire pénètre dans son domaine privé, le gouffre de sa personnalité s’entrouvre, à commencer par un mystérieux autel qui réunit brosses à dents, cactus et bougies funéraires. Ses rêves nocturnes qui suivent au début une étrange linéarité, reconstituent d’abord une époque dont il croyait " ne plus avoir de souvenirs " : son enfance et le contexte familial. Son père avait choisi d’entrer chez les pompiers et de respecter, selon lui, l’apolitisme de ce métier. Exemplaire lors de l’extinction de l’incendie du Reichstag, Heinrich Theodor Paffrath reçoit une distinction des mains de Hitler. Peu à peu, il abandonne son apolitisme, entre dans la SA, dénonce un collègue communiste et prend sa place de capitaine des pompiers. Compte tenu de ses capacités de mauvaise foi et d’opportunisme, la proximité de son nom avec celui d’une autre figure de roman est plus qu’un hasard. En effet, on pense sans hésiter au personnage de La mort à Rome de Wolfgang Koeppen, Friedrich Wilhelm Pfaffrath, ex-nazi et maire conservateur d’une petite ville en RFA dans les années 1950. Quant au fils de Heinrich Theodor, Heini, il est écrasé par le poids du père et le ridicule de son prénom. Solitaire, étranger aussi bien aux modes et comportements induits par le miracle économique qu’à la politique, il noie ses angoisses dans des sucreries. De façon à prétendre à dix-neuf ans à une prothèse dentaire – Freud oblige – et à tomber amoureux de l’assistante du dentiste, Maschula. C’est là que sa vie bascule. Lorsqu’il apprend le lendemain de la construction du Mur que Maschula a quitté Berlin-Ouest pour s’installer à l’Est, il n’hésite pas à aller à sa recherche. Au poste frontière, on comprend mal ses nobles motifs, on le garde, l’oblige à entrer dans l’armée avant qu’il puisse trouver une porte de sortie dans la police. Ensuite, les rêves de Paffrath sont moins structurés, ils livrent des indices contre lui, leur invraisemblance se révèle peu à peu réalité. Ou non ? L’apparence ordinaire du personnage s’oppose à ses hallucinations, délires, phantasmes et rituels pervers. Entre conversations avec des absents – sont-ils morts ou vivants ? – et un meurtre avoué – mais n’était-ce qu’un seul ? – le lecteur évolue entre allusions et suppositions qui font toute la profondeur de ce roman particulier.

Que doit donc le roman ? Les deux romans précédents étaient probablement trop attachés au passé et à l’histoire, leurs héros trop ancrés dans leur milieu pour trouver une bonne note auprès de nos auteurs manifestants. Ces derniers voient comme protagonistes " des voyageurs, des nomades, des migrants " qui " traversent des déserts, une passerelle, se trouvent dans des banlieues ", la narration se fixant sur les " non lieux " typiques de notre présent, sur les espaces intermédiaires. Le dernier roman de Marion Poschmann, née en 1969 à Essen, s’attache à scruter un immense espace intermédiaire, lieu et non lieu à la fois 4. Schwarzweißroman (" Roman en noir et blanc ") est le récit d’un voyage, il suit les traces de la narratrice qui va rendre visite à son père, ingénieur originaire de la Ruhr, travaillant en tant que spécialiste sur l’immense chantier de l’aciérie de Magnitogorsk dans l’Oural, à la frontière entre l’Europe et l’Asie. Nous sommes dans la période de transition postcommuniste où l’image glorieuse de cette ville nouvelle et de son complexe industriel, conçus sur la planche à dessin, est noircie par les dégâts que l’énorme pollution a causés chez l’homme et la nature. L’action, ou plutôt l’inaction, se résume à peu. La jeune femme s’installe à l’hôtel où est logée l’équipe des ingénieurs allemands et se rend vite compte de leurs états d’âme. Faute de livraisons de matériel, les hommes vaquent à d’autres occupations, se cherchent des amantes russes, s’ennuient, un rythme qu’elle suivra bientôt. Le récit du quotidien est doublé d’une quête dans le passé. D’une part, des liens se tissent entre Magnitogorsk, lieu de production d’armes pendant la Seconde guerre mondiale, et Essen, haut lieu des usines Krupp. D’autre part, le passé familial de la narratrice se dessine en toile de fond et appelle à des éclaircissements que l’on cherchera en vain dans le roman. La famille du père vivait en Prusse Orientale ; pendant la guerre, le grand-père fut envoyé travailler dans la zone industrielle de Tcheliabinsk, ensuite, il fut apparemment enfermé dans un camp juste avant la fin de la guerre. Le père a été transporté dans un camp de réfugiés en Allemagne. Mais contrairement à d’autres romans de ces dernières années qui exhibent en détail les histoires de famille, tout reste dans le flou. Et lorsque la narratrice entreprend avec son père un voyage à Tcheliabinsk, on ne sait pas si c’est pour trouver les traces du grand-père ou par curiosité d’entrer dans une zone contaminée par la radioactivité à cause d’un accident nucléaire en 1957 et rayée des cartes. C’est dans cette zone d’ailleurs que les traces des deux personnages se perdent. Mais l’intérêt de ce roman n’est pas dans ces éléments du récit, il se trouve dans les interstices, dans les tentatives de la narratrice d’approcher l’irrationnel de cette Russie, de capter la rudesse du climat, l’étendue de l’espace des interminables paysages enneigés, le complexe industriel où de " la neige noire tombait l’hiver ", l’étrangeté des comportements. " Abstraction en noir et blanc " est le titre d’un dessin d’El Lissitzky dont une longue citation précède le roman : un cercle noir sur fond blanc, avec un parallélogramme gris en tangente. Ce ne sont pas seulement les extrêmes du noir et du blanc du titre qui servent de grille de lecture à la narratrice pour interpréter son entourage. Elle arrive dans le noir d’un avion et disparaît dans l’immensité blanche d’une zone contaminée, où son imagination croise des objets volants, encore une fois, dignes de Malevitch et de Lissitzky. Ce sont donc non seulement le noir et le blanc qui guident le regard, mais également leur mélange, la tangente grise, qui envahit le regard sur le quotidien soviétique/russe et ne le lâche plus : " Comme chacun le sait, le gris était la couleur centrale du bloc de l’Est ". Si on fait abstraction de ce gris qui donne lieu à un certain nombre de considérations manichéennes – en allemand on dit bien " Schwarzweißmalerei " – sur l’âme socialiste et postsocialiste, ce roman propose des perspectives tout à fait intéressantes et se distingue par une écriture très travaillée.

Du côté des expositions, signalons deux musées de province qui ont relevé d’importants défis. Schrift. Zeichen. Geste (" Écriture. Signe. Geste ") s’intitulait une très vaste exposition dans les Kunstsammlungen Chemnitz sur l’art scriptural et gestuel du XXe siècle. Conçu autour de l’œuvre du dessinateur Carlfriedrich Claus décédé en 1998, figure excentrique et marginale à l’époque de la RDA, l’exposition s’attachait à une vision plus large pour montrer les correspondances entre cet artiste " solitaire " et des courants artistiques contemporains de son œuvre. Né en 1930, Claus écrit ses premiers textes expérimentaux dans les années 1950. La langue même est au centre de ses expérimentations qui se rapprochent à la fois de la poésie visuelle et des dessins automatiques surréalistes. Les plus de mille " Sprachblätter " (" feuilles de langue ") de Claus, compositions scripturales qui se constituent en un éventail de formes, fourmillent de réflexions philosophiques, anthropologiques, mystiques et cybernétiques et révèlent des processus de pensée – Claus parle également de " Denklandschaften " (" paysages de pensée "). Par ailleurs, Claus s’est intéressé très tôt aux expérimentations sonores et n’a cessé de produire et d’enregistrer des " compositions sonores ". L’exposition de Chemnitz rend hommage à Claus en l’entourant de 110 artistes mondialement connus, de Broodthaers et Darboven à Pollock et Twombly, et permet au public de tisser des liens entre eux.

L’un des points forts de l’année muséale 2005/2006 en Allemagne est la présence de Rodin, au point de faire tourner les conservateurs du Musée Rodin à Paris à quadruple vitesse. Avant Hambourg qui consacrera début 2006 une exposition à la présence de Rodin en Allemagne au début du siècle dernier, avant Francfort où la Schirn Kunsthalle a organisé une rencontre étonnante entre Rodin et Beuys, c’était au petit Stadtmuseum de Iéna d’inaugurer une ambitieuse exposition à l’occasion du centenaire de l’attribution au sculpteur du titre de docteur honoris causa de l’Université de Iéna en 1905. Avec 150 objets, parmi lesquels des sculptures, de précieuses aquarelles rarement exposées, des photos authentiques prises par Eugène Druet et des documents, la ville de Iéna organise la plus grande exposition Rodin en Allemagne depuis ces dernières années, en mobilisant la moitié des subventions culturelles annuelles consacrées au Land de Thuringe et de nombreux sponsors. Si Rodin était omniprésent avec plusieurs grandes expositions en Allemagne au début du siècle dernier, il était également à l’origine d’un énorme scandale en 1906 à Weimar. Harry Graf Kessler y avait exposé des dessins érotiques que Rodin lui avait offerts, provoquant ainsi l’indignation du public. Treize de ces dessins provenant de Weimar sont également montrés en fac-similé à Iéna.

Restons dans le domaine des arts plastiques avec une réalisation de l’artiste Jochen Gerz à l’occasion des cinquante ans d’existence de la Cour constitutionnelle fédérale à Karlsruhe. Le projet, à l’origine conçu par la ville comme une traditionnelle voie entourée de sculptures, a changé de visage avec le choix de confier sa mise en place à Gerz. Connu pour ses installations et manifestations dans l’espace public, l’artiste ne conçoit son œuvre qu’en dialogue et avec la participation de la population. Pour la " Place des droits fondamentaux " près du château de Karlsruhe, Gerz a fait des entretiens avec des personnes se situant des deux côtés de la jurisprudence : les condamnés et les juges et experts. Quarante-huit séquences anonymes étaient gravées recto verso sur vingt-quatre panneaux en émail et réunissaient les deux perspectives, de façon à ce que ce soit parfois impossible à distinguer si c’est un condamné qui parle, un juge ou un expert. Les vingt-quatre panneaux sont à la fois installés dans le lieu central de la place près du château et, comme deuxième version, dans des lieux décentralisés ou périphériques. Pour déterminer ces emplacements, Gerz avait organisé trois forums avec les habitants de la ville afin de les impliquer dans la réflexion. Les endroits reflètent des événements marquants de l’histoire de la ville qui mettent en lumière différents aspects du droit, comme par exemple l’endroit de l’assassinat du procureur général Siegfried Buback en 1977 par la RAF, mais aussi un lieu en faveur des objecteurs de conscience ou encore en souvenir du mouvement de 1968. La réalisation de ce projet est tout à l’honneur de la ville de Karlsruhe qui sort des sentiers battus de la commémoration en faveur d’une incitation à la réflexion et au débat sur le droit comme fondement d’une société.

Carola HÄHNEL-MESNARD


1 - Voir Die Zeit (n°26) du 23 juin 2005, p. 49. retour
2 - H. Schütz, Knietief im Paradies, Aufbau-Verlag, Berlin, 2005, 175 p. retour
3 - K. Hensel, Falscher Hase, Luchterhand Literaturverlag, Munich, 2005, 221p. retour
4 - M. Poschmann, Schwarzweißroman, Frankfurter Verlagsanstalt, Francfort/Main, 2005, 320p. retour