Carnet littéraire
Le vieil homme et ses frasques : les deux derniers romans de Martin Walser
Il rebute ou fascine. On peut voir en lui un styliste audacieux, grisant, parfois négligent, un polémiste brillant qui va au devant du scandale, un bavard impénitent qui se gargarise de mots. On peut retenir de son uvre protéiforme la critique acerbe de la République fédérale de ses premiers romans, Ehen in Philippsburg (1957) et Halbzeit (1960), apprécier lengagement militant des années 70, sindigner de ses prises de position récentes au sujet de la culpabilité allemande, contester le personnage ombrageux - on se rappelle la mise à mort de Marcel Reich-Ranicki dans Tod eines Kritikers (2002) qui lui valut dêtre taxé dantisémitisme (cf. aussi AA, No 178, larticle de N. Colin) -, critiquer sa soif de reconnaissance, son égocentrisme, son érotomanie comme lont dit certains ou plutôt certaines. A près de 80 ans, Martin Walser est incontestablement lun des grands noms de la littérature allemande contemporaine. Inlassablement productif et toujours provocant, comme lattestent ses deux derniers romans, Der Augenblick der Liebe, paru en 2004, et Angstblüte, sorti au cours de lété 2006. Deux livres qui parlent de lamour, du sexe, du vieillissement et de lappétit de vivre.
Il y a des instants qui foudroient. Gottlieb Zürn, (les lecteurs de Walser lont déjà rencontré dans Im Schwanenhaus (1980) et Jagd (1988), marié, la soixantaine bien entamée, sest retiré des affaires en confiant à sa femme Anna la gestion de son agence immobilière. Lui-même soccupe en dilettante de philosophie. Un jour, il reçoit dans sa villa du lac de Constance la visite de Beate, étudiante chercheuse en philosophie dans une université américaine. Une visite à des fins scientifiques car Beate sest entichée dun philosophe français du dix-huitième siècle, Julien Offray de La Mettrie, penseur matérialiste et athée, sur lequel Gottlieb a publié dans un passé lointain deux malheureux articles. Lui-même pourrait être le grand-père de Beate, et pourtant cette jeune personne à la vitalité impudente, à la bouche goulue " comme celle du nourrisson qui vient de quitter le sein de sa mère ", instaure demblée avec lui un dialogue lourd de tension érotique: " il ny a rien qui ne puisse être puni ", lance -telle à son interlocuteur, qui lui rétorque: " oui, mais lair résonne de possibilités ". Lénorme fleur de tournesol offerte par Beate, tellement envahissante quil a fallu la placer sur la terrasse de la villa, signale de manière cocasse le caractère incongru de la situation. Après le départ de Beate, Anna, qui a assisté sans mot dire à la scène, se contente de la commenter en épouse blasée: " Inutile de ten faire. Quarante ans vous séparent. Là, vraiment, tu peux laisser tomber ", dit-elle à son époux. La voix de la sagesse.
Mais Gottlieb est tout sauf sage. Avec sa tenue affriolante, son regard " massivement bleu " et ses allures provocantes, Beate le confronte brutalement à la léthargie dans laquelle il sest enlisé. Le désir sempare de lui avec une force élémentaire. Lui-même voit dans la différence dâge loccasion dun défi qui lélectrise. Exit lépouse encombrante, Gottlieb va jusquà jouer avec lidée quelle pourrait frôler la noyade lors dune de ces parties de voile que le couple affectionne. Plus rien nexiste que cette fille qui a fait irruption dans sa vie avec cette étrange fleur de tournesol, ce " cur sombre entouré de flammes jaunes ", figure de la vie et de ses mystères insondables.
Après une série déchanges épistolaires et de conversations téléphoniques où Beate et Gottlieb stimulent à grands frais leur désir réciproque, Gottlieb arrive en Californie, où il est invité à participer à un colloque sur La Mettrie. Décidé à " se laisser doucement aller aux agréables impulsions de la nature ", comme le recommande non plus La Mettrie, mais Rousseau dont il a fait sa lecture de voyage. Puis vient la minute de vérité. La rencontre tellement attendue jette une lumière cruelle et comique sur son incapacité, alors quil sest soigneusement préparé mentalement et physiquement, à réagir de manière adéquate aux comportements relâchés et aux attentes précises de son impétueuse partenaire. Une autre blessure lattend lorsque le fameux colloque tourne au fiasco. Victime dune soudaine extinction de voix, il doit assister à la lecture de son texte par Beate qui le remplace au pied levé et recueille les applaudissements fournis du public. Après quoi, il est violemment pris à parti par le professeur américain organisateur du colloque pour avoir soi-disant tenté, lui intellectuel allemand, de laver le peuple allemand de toute culpabilité en sabritant derrière La Mettrie (allusion transparente au scandale provoqué par le discours de Walser à Francfort en 1998). Un beau jour, Gottlieb se réveille - réplique piquante du moment-choc où Beate lavait fait sortir de " lanesthésie " de la vie conjugale - et découvre avec des yeux étonnés, lui, Gottlieb Zürn, bourgeois aisé, la chambre détudiante sommairement meublée de Beate, où la différence dâge se fait de plus en plus sensible et où la cohabitation frôle le grotesque. Anna, sortie du placard où son aimable époux lavait remisée, se voit soudain parée de toutes les vertus; face aux séquelles de son extinction de voix, Gottlieb repense avec émotion à ses dons de naturopathe Il plante là la gamine et court, ou plutôt il vole retrouver sa compagne de toujours.
Ultime revirement dans ce va-et-vient pathétique et douteux: après quelques semaines de retrouvailles conjugales, Gottlieb a des remords. Conscient dêtre " passé à côté de la vie " et de cette fille " démesurée ", il cherche, en vain, à renouer avec Beate qui a entre-temps épousé luniversitaire teigneux. Une nouvelle pulsion de vie quil explique ainsi: " Moins la vie te va bien, et plus tu ten empares avec violence. Cest la loi. La loi de la vie ". On pourra ne pas trop sattarder sur les citations philosophiques fastidieuses dont Walser a truffé son livre pour étayer sa philosophie de linstant, mais il parle bien, avec intelligence, humour et distance, de la vieillesse, de ses bouleversements psychiques et de lurgence de vivre qui lui est associée.
Angstblüte, au regard duquel Der Augenblick der Liebe fait figure de modeste galop dessai, traite le même sujet de façon plus sulfureuse encore tout en linsérant dans un cadre plus ample. Martin Walser déploie ici toutes les facettes de son immense talent. Le protagoniste Karl von Kahn, marié, septuagénaire, ancien employé de banque, a monté sa propre affaire. Conseiller en placements boursiers auprès de personnes âgées et fortunées, il jongle avec son argent et celui des autres pour le faire fructifier. Sa capacité dentrer en résonance avec les moindres fluctuations du marché, ses dons de psychologue et sa passion du risque en ont fait un virtuose de la spéculation. Spéculer, ou plutôt " parier ", comme le disent les Anglais en usant dun terme plus sportif. Une activité quil pratique avec enthousiasme et dont il parle en termes poétiques, lyriques, quasi-mystiques : " Le marché est un système nerveux ", explique-t-il à ses clients, les dépôts quil lui ont confiés font partie de son propre système nerveux, à charge pour lui de prévenir les catastrophes en les déplaçant intuitivement là où il faut: " Karl avait le sentiment que lorsque le danger était proche, il ne pouvait plus faire derreur. Il avait peut-être un instinct animal. Monter toujours plus haut et accélérer, cétait là la formule de son énergie. Parfois, il avait presque limpression de planer ". La spéculation ou la vie, le risque à létat pur. Investir pour se sentir vivre pleinement. Poussé par une force intérieure qui le pousse en avant, Karl obéit à cet instinct jusquà connaître cette griserie qui potentialise la vie. Le livre renferme quantité de pages inspirées sur cette passion du risque, de la spéculation vécue comme une drogue, et sur laudace qui nest rien dautre, reconnaît Karl, que la face cachée de la peur : "Tu suis ton instinct, un instinct aiguisé par lexpérience. Chaque danger fait jaillir de toi un comportement à suivre. La peur ne te paralyse pas. Tu as peur. Bien sûr, tu as peur. Tu as toujours eu peur. La peur aiguise tes sensations. La peur, telle une fleur, sépanouit en toi, elle dégage un parfum, un parfum que tu respires comme une drogue ".
Laction se passe de nos jours dans la société huppée de Munich et sorganise autour de personnalités people qui partagent la même passion du risque, du succès et de largent. Diego, amateur de sentences et lié à Karl par une étroite amitié, a fait sien le mot desprit de Voltaire: " le superflu, chose très nécessaire ". Marchand de tableaux et dantiquités à la réputation internationale, il court le monde à la recherche de chefs-duvre convoités, pour les besoins de sa clientèle et aussi pour lui-même, afin de meubler la petite folie wagnérienne quil a acquise sur les berges de lIsar et dont il est si fier. Senrichir, tel est le credo des deux hommes pour qui largent est un moyen de satisfaire une passion, la spéculation envisagée comme un sport de haut niveau pour lun, lamour des belles choses pour lautre et le besoin de les posséder. La (seconde) femme de Diego, la célèbre Gundi, bat des records daudience hebdomadaires sur le petit écran avec son émission live " Zu Gast bei Gundi ", un show sophistiqué dont elle fait à chaque fois un événement. Une performance de funambule, un échange audacieux de questions/réponses destiné à cerner la personnalité dun invité qui accepte de se prêter au jeu. Plus discrète que Gundi, Helen, la femme de Karl, dirige un cabinet de thérapie de couple, un métier quelle exerce avec passion, une passion encore accrue lorsque ses chances de succès semblent minces. Karl et Helen ont fait connaissance lors dune partie de tennis. Lorsquils se sont mariés (un second mariage là aussi), Karl est venu vivre chez Helen où il a réussi à conquérir un espace pour lui seul, une pièce située sous les combles qui lui sert de bureau et où, lorsque le besoin sen fait sentir, il se met à distance de la vie conjugale. Helen est une femme sensible, intelligente, affectueuse, attentionnée. Tous deux vivent en bonne harmonie, y compris sur le plan sexuel, leurs métiers sont complémentaires.
Pour le septuagénaire Karl von Kahn pourtant, la chasse au bonheur ne connaît pas de limites. Lorsquil rencontre Joni Jetter, la trentaine, une obscure starlette engagée par un certain Theo Strabanzer, producteur miteux devenu son amant, pour tourner dans un film qui promet dêtre un navet, ses sens sont bouleversés. Du déjà vu. Des mèches blondissimes savamment ébouriffées - Karl entrevoit de manière fugace limage dHelen toujours sagement coiffée -, un léger morceau détoffe diaphane négligemment noué autour des hanches, et surtout des seins offerts, triomphants, à portée de main. Lors du repas qui les réunit tous les trois au restaurant de lhôtel Kronprinz, tenu par lun des clients de Karl et bien côté dans le Gault et Millaut, Joni jette de manière on ne peut plus explicite son dévolu sur Karl, en présence du producteur imbibé. Le lendemain matin, le téléphone sonne: " Jai envie de te lécher les couilles " sentend dire Karl qui garde son sang-froid. Il sagit dassurer. Sengage alors un échange verbal, un match de ping-pong où chaque partenaire rivalise daudace. Laffaire est conclue. Joni, impérieuse, fixe le rendez-vous le soir même à lhôtel Kronprinz. Karl dispose là dune suite somptueuse qui lui permet de soffrir de temps en temps et en toute discrétion des plaisirs extra- conjugaux. Karl est subjugué, un peu inquiet quand même en pensant à lattaque de léchange téléphonique: " Allait-il pouvoir encore apprendre ce langage ? Une langue étrangère sans aucun doute, belle comme toutes les langues étrangères ". Eh bien, oui, Karl apprend hardiment la langue en question. Bien décidé à posséder cette créature de rêve aussi tentante quun fruit mûr. A mesure quil avance en âge, Karl von Kahn revendique toujours plus âprement sa liberté et le droit dignorer la morale. "Il ne voulait plus rien se reprocher, ni ce quil faisait, ni ce quil ne faisait pas Il voulait enfin être tel quil était et non tel quil devait être. Pour ce qui est de lappétit sexuel, cest de toutes façons vrai, il sexerce tout simplement, la mort, lamitié, les tragédies, tout cela ne compte pas ". Une force qui réclame son dû, envers et contre tout.
Le soir venu, Karl, arrivé en métro, voit débouler Joni dans un mini-cabriolet BMW rouge pétant, détail prévisible auquel lui, lhomme des prévisions, na pourtant pas pensé. Tous deux prennent possession de la suite du Kronprinz mise à leur disposition et se retrouvent rapidement en tenue légère (Karl a pris soin de senfiler sous les draps sans être vu). On fait dabord connaissance, chacun se présente. Joni, très " nature ", raconte comment elle a quitté la Ruhr où elle est née pour atterrir à Munich en espérant bien faire carrière dans le cinéma. Limprudente énumère sans états dâme et sur un rythme haletant son passé, ses amants successifs et la série de désillusions qui ont fait de la petite oie de province un peu grassouillette quelle était à quinze ans la starlette sans complexes qui débarque dans la vie de Karl pour lui soutirer les deux millions deuros dont Strabanzer a besoin pour boucler son projet. (La chose a été évoquée lors du fameux dîner à trois, Karl la enregistrée avec quelque défiance). " Je tadmire " commente Karl, une phrase que les personnages masculins de Martin Walser distribuent indifféremment à leurs femmes ou maîtresses, lessentiel étant de ne pas faire de jalouses (dieu merci, on ne me sert pas la même chose, se prend à penser Karl von Kahn, dans un léger accès de cynisme). Karl, lui, évoque longuement la capitalisation des intérêts qui fait son quotidien: cest la version sublimée de largent, un moyen datteindre le divin, explique-t-il avec exaltation à Joni qui finit par sendormir. Le lendemain matin, on passe aux choses sérieuses. Karl ne sen tire pas trop mal. Joni le stimule avec des mots crus que Karl répète avec application et lon assiste à une étonnante performance verbale à la fois lyrique et pornographique (Joni aime parler en vers et elle écrit des poèmes.) Tous deux sortent émus et repus de cet accouplement hors du commun. Joni déclare avoir connu son premier orgasme
Les meilleures choses ont une fin. Tandis que Joni file sur Berlin pour le tournage du film, Karl rentre au bercail, un rien penaud et ne trouve rien de mieux que de proposer à Helen, au nom de la morale, pense-t-il (!), de faire lamour avec lui, comme ça, de but en blanc, sans tenir compte des rites en usage dans leur couple. Helen sexécute, absente: " Ce fut un coït grotesque, jusquau bout il resta grave, violent et seul. Quand tout fut fini, il la remercia afin de le lui faire sentir ". Face à ce quelle avait bien ressenti comme une détresse, Helen " lui avait pour ainsi dire donné une consultation de soutien ". Cette solidarité, déjà bien molle, ne va pas durer. Karl se retrouve doublement floué. Joni le quitte après avoir empoché largent qui fera delle, espère-t-elle, la grande star du moment. Elle nest pas récompensée lors de la Berlinale, mais sa photo inonde la presse à sensation. Karl von Kahn reçoit une lettre de son successeur, un certain Arthur Dreist au nom prédestiné, auquel Joni fait croire quil lui a fait découvrir lorgasme Helen, qui sest étonnée une fois de ce que Karl, pourtant comblé par ses talents de fine cuisinière, se gave de poulet à lextérieur (la pauvre ne croit pas si bien dire), finit, ayant eu vent de lhistoire avec Joni, par le planter là. Un jour où Karl laperçoit devant la joaillerie où ils ont acheté leurs alliances, elle le gifle vigoureusement, Karl tend lautre joue. Une scène qui illustre le point de vue paradoxal que défend Karl von Kahn dans sa lettre à Helen qui clôt le roman: on peut être coupable sans se sentir coupable - où lon retrouve, transposées dans la sphère privée, les thèses récemment défendues par lauteur à propos de la shoah). Il est vieux, soit, ridicule, soit, mais il revendique encore et toujours le droit daimer comme à vingt ans : " Il est certes plus près que jamais de la mort, mais il nest pas plus éloigné de la vie quil y a trente ans. La vie continue dêtre cette chose dont on nest jamais rassasié ". On retrouve ici lincroyable vitalité du Walser de trente ans qui ambitionnait dans ses journaux, récemment publiés sous le titre Leben und Schreiben, d" engloutir le monde comme on engloutirait tout un champ de fraisiers ".
Le roman de Walser est souvent drôle. Comme dans Der Augenblick der Liebe, la différence dâge entre les deux partenaires est source de comique. Karl von Kahn, amoureux transi en proie à une jalousie morbide, fouille sans retenue dans le passé de sa partenaire quil harcèle de questions, au grand étonnement de celle-ci, peu habituée à ce quon lui manifeste autant dintérêt. Karl nest pas tendre avec ses congénères, dont il est pourtant solidaire. Il connaît comme eux les misères et la décrépitude de lâge, mais ne partage pas leur résignation, leurs comportements grégaires et souvent hébétés. Cest un homme riche et puissant, mais avec des failles et des doutes, une personnalité complexe, comme celle de son auteur. Socialement fragile parce que sa notoriété en fait un personnage exposé, une proie pour les intrigants, les envieux, incompris aussi, même par sa femme Helen, qui voit en lui un homme qui fait de largent (" ein Geldmensch "), sans plus, alors que ce qui compte à ses yeux, ce nest pas largent, mais la pratique abstraite de la multiplication de largent. Fasciné par son personnage, Walser dépeint avec son acuité et son ironie coutumières le monde de la spéculation boursière et retrace avec gourmandise ces réussites spectaculaires.
Derrière le masque social, il y a le doute et la solitude: " Tu es un solitaire, Du bist ein Solitär ", lui dit demblée la fine mouche de Joni. Les octogénaires qui reçoivent tous les vendredis les bulletins de Karl célébrant leur " invulnérabilité " (financière, sentend) ne savent pas que cet optimisme claironnant est conquis sur un fond de scepticisme et de désespoir. Il ny a pas les perdants dun côté, les gagnants de lautre : " Le temps lui manquait, et il navait pas obtenu ce quil avait voulu obtenir " constate Karl. Cest un homme sensible qui ressent douloureusement la trahison, pour une vulgaire affaire dargent, de son ami Diego, et le suicide de son frère Erewein, de dix ans son aîné, relativise le succès des autres. Un suicide qui met fin à une vie " marquée par léchec " : un propos très dur dHelen à légard de ce frère hanté par le souvenir de ce jour de mai 1945 où, à peine âgé de vingt ans, il a tué - réflexe de survie - trois soldats russes pour échapper à la captivité. Léchec ou lombre du succès, comme le mensonge est lombre de la vérité aux yeux de Karl, lecteur de Montaigne. Ce nouveau roman, dans lequel Martin Walser, homme de la profusion, travaille une fois de plus sans filet et jongle avec les paradoxes, est décidément un grand cru.
De la faune berlinoise à la faune du désert :
Der längste Tag des Jahres de Tanja Dückers
Nous sommes en juin, il fait chaud à Berlin, une chaleur caniculaire comme partout en Europe cette année-là. Bennie et Nana, un jeune couple sans le sou, rénovent un appartement dans lequel ils viennent demménager lorsque le téléphone sonne: le père du garçon vient de mourir subitement. Ainsi commence le dernier livre de Tanja Dückers, Der längste Tag des Jahres. La romancière suit à travers différents flash-back les réactions que cette nouvelle provoque chez les cinq enfants du défunt, deux filles et trois garçons aux parcours différents évoqués tour à tour dans les cinq chapitres du livre. Cest, depuis les années daprès-guerre jusquà aujourdhui, lhistoire dune famille allemande dominée par la figure du père. Ce personnage curieux, autoritaire, vital et introverti, est fasciné par le désert, une passion quil a nourrie quotidiennement pendant les longues années où il a tenu un commerce danimaux du désert: reptiles sournois à la taille impressionnante, caméléons, lézards divers, insectes géants,
une faune inquiétante qui envahit la demeure familiale, occupant le patriarche de manière exclusive jusquà ce que la boutique périclite.
Née à Berlin-Ouest en 1968, Tanja Dückers nest plus une débutante. Elle apparaît sur la scène berlinoise à la fin des années 90, comme lune des représentantes de ce fameux " literarisches Fräuleinwunder " où lon voyait de jeunes femmes conquérantes partir sans complexes à lassaut du marché du livre dans la nouvelle capitale en pleine effervescence. Cest du reste à Berlin que se déroulait Spielzone, le premier roman quelle publie en 1999. On y découvrait un Berlin underground caricatural, peuplé dadolescentes narcissiques en quête de sexe, de marginaux exhibitionnistes et paumés, dindividus excentriques. Une faune bigarrée pour ne pas dire criarde, quon nous montrait déambulant à travers les lieux branchés du Prenzlauerberg dans une succession de scènes lassantes et convenues.
Les choses nen sont pas tout-à-fait restées là.. Le Fräuleinwunder a pris quelques rides et la narratrice et mûri entre temps. Der längste Tag des Jahres traite dun sujet plus original que ce premier roman pubertaire. Tanja Dückers aime les ambiances glauques. A travers les souvenirs qui affluent chez les cinq protagonistes, elle a su rendre sensible latmosphère oppressante dans laquelle ils ont grandi en Bavière, confinés dans la petite ville étriquée de Fürstenfeldbrück. La mère, inexistante, reléguée à la cuisine, le père envahissant, intarisssable quand il y va de son tic, occupant tout lespace de la maison aménagée en serre tropicale, son bureau, froid, " masculin ", avec pour uniques décorations une vue du désert dominée par la tête dun énorme serpent lové dans le sable et tout à côté, la photo du grand-père à lallure impérieuse. Un militaire en tenue tropicale dont on apprend plus tard quil est mort au cours de lexpédition de Rommel en Afrique
Cette saga familiale sur fond dhistoire allemande prolonge- y aurait-t-il là un filon à exploiter ?- le précédent livre de Tanja Dückers, Himmelskörper, paru en 2004. Tournant le dos à ses débuts turbulents, la narratrice formait le projet dévoquer le passé allemand de façon distanciée au nom de " sa génération ", celle des petits-enfants soucieux de comprendre et non plus daccuser. Lhéroïne du livre, la météorologue Freia, attend un enfant. Prise du besoin de réfléchir sur sa propre histoire, elle en vient à faire la lumière sur un secret de famille. Cest grâce aux liens étroits quils entretenaient avec le parti nazi que ses grands-parents fuyant Königsberg ont pu monter à bord dun démineur de la marine nazie Ils embarquaient sinon sur le Wilhelm Gustloff où ils auraient péri avec des milliers dautres fugitifs (cet épisode de lhistoire allemande avait déjà été traité par Grass dans Im Krebsgang (2002)).Tanja Dückers na pas toujours les moyens de ses ambitions. On lui a reproché le style négligé et la psychologie sommaire de son livre, ainsi que sa manière superficielle daborder le sujet.
Der längste Tag des Jahres marque un progrès par rapport au roman qui la précédé. Certes, T. Dückers na pas complètement rompu avec la naïveté de ses débuts. Elle ne cache pas son faible pour tout ce qui est " chic ", les gens " intéressants ", artistes, comédiens, galeristes, ceux qui pensent et qui créent, jette un regard condescendant sur les gens " normaux " besogneux, obligés- quelle horreur- de se rendre au bureau dès 9 heures, se gausse des seniors forcément bedonnants et hargneux, autant de clichés qui agacent. Mais elle laisse habilement planer autour de cet étrange père de famille un mystère évoqué dans les questions que se posent les enfants devenus adultes: pourquoi cette inquiétante monomanie, cette fuite, cette régression dans un univers hors du temps, pourquoi, alors que dautres, dans sa génération, se politisaient, protestaient contre la guerre au Vietnam, préférait-il le cadre rassurant du Heimatverband local ? Pourquoi esquivait-il toute question ayant trait à la guerre et au passé allemand ? Et quen est-il de la disparition inexpliquée, à lâge de vingt ans, du benjamin de la famille, Thomas, le fils chéri du père que celui-ci avait inlassablement nourri de ses fantasmes ?
Ces interrogations génèrent un suspense qui trouve sa solution dans le chapitre final où réapparaît le fils disparu. Celui-ci, après quelques errances, devient ingénieur à New Mexiko, quil quitte pour atterrir en plein désert de Californie où il se fixe avec femme et enfant, non loin dun terrain militaire où sentraînaient les soldats américains quon envoyait de battre en Afrique contre Rommel.. Une issue qui renoue avec le premier chapitre du roman où la thématique du désert occupait le premier plan. Avec une puissance de suggestion qui tranche sur la platitude des chapitres qui précédent, T. Dückers introduit le lecteur dans un univers étrange, saisissant, un monde fantasmagorique. Installé dans un mobil-home au centre dun cimetière davions, Thomas, devenu membre des Sun people. - tout ceci est précisément documenté,- passe ses journées à fixer le paysage de fin du monde quil a sous les yeux, aux côtés de Sami, son " fils du désert " âgé se sept ans
reproduction ironique de la situation quil a connue enfant sur les genoux de son père, un père dont il avait voulu fuir lemprise à vingt ans, à moins que ce ne soit lemprise du père qui ait fini par le pousser vers le désert.
T. Dückers ne manque pas didées. Ce dernier chapitre très dense aurait à lui seul fait un bon livre. A travers cette thématique du désert, le rapport au passé nazi de la troisième génération est traité ici avec subtilité. La "mélancolie du désert " que savoure le fils avec un plaisir narcissique reproduit la " German Weltflucht " du père obnubilé par ses reptiles. Lapathie dune vie allemande marquée par lhistoire. Ayant appris le décès du père, Thomas téléphone longuement à son frère Bennie- un retour habile au début du roman. Et se surprend pour finir à lancer à son fils médusé qui ne parle quanglais cette phrase que les enfants allemands samusent à répéter: " Fischers Fritze fischt frische Fische
". Une manière plaisante de renouer malgré lui avec ses racines et d aborder peut-être enfin avec quelque légéreté, à travers cette réminiscence anodine, un passé encombrant quil a fallu à tout prix gommer. Peut-être, car lorsque le fils questionne son père pour en savoir plus sur cette phrase aux sonorités étranges, le père lui répond : " Je ne sais pas ".
- Chantal SIMONIN -
Références bibliographiques
Walser, Martin, Tod eines Kritikers, Frankfurt/Main (Suhrkamp) 2002, 220 p.
Leben und Schreiben. Tagebücher 1951-1962. Rowohlt, Reinbek b.Hamburg, 2005,666 p.
Der Augenblick der Liebe. Rowohlt Taschenbuch Verlag, Reinbeck b. Hamburg,
janvier 2006, 253 p.
Angstblüte, Rowohlt Verlag, Reinbek b. Hamburg, juillet 2006,476 p.
Dückers, Tanja, Spielzone, Berlin, Aufbau Tb. 1694,1999.
Himmelskörper, Berlin, Aufbau Tb. 2063, 2003 (Aufbau-Verlag 2000).
Der längste Tag des Jahres, Aufbau-Verlag, Berlin 2006, 211 p.