Notes de lecture
de Jean-Claude FRANÇOIS
Livres sur la littérature et lart
Ursula Welsch/Dorothee Pfeiffer, Lou Andreas-Salomé, Eine Bild-Biographie, Reclam-Leipzig, 2006, 200 p.
Un ouvrage du genre « Bild-monographie », avec plus dimages que de textes, issus pour la plupart de son Lebensrückblick, édité en 1951 seulement. Un nom célèbre, pour une existence riche en contacts (1861- 1937) : Lou pour Lolja, Andreas par son mari, Salomé par son père, général du tsar. En sept chapitres, nous suivons son itinéraire européen : Saint-Pétersbourg, Zurich, Rome, Berlin, Paris, Vienne, Göttingen où elle mourut. Elle eut plus dadmirateurs que damants, le plus connu étant Rilke. Elle fut (avec Malwida von Meysenbug) une des plus illustres « féministes », grâce à ses études à Zurich (seule université, à lépoque, accessible aux femmes), son rôle dans des cercles philosophiques (avec Nietzsche) et dans la « vulgarisation » des acquis de la psychanalyse (elle fut lélève de Freud et exerça le métier de son maître). Une biographie lui fut consacrée en 1988 par U. Welsch. Ce livre lillustre avec bonheur.
Bloch, eine Bildmonographie, édité par le Ernst-Bloch-Zentrum, Suhrkamp, Francfort, 2007, 217 p.
Ce livre ne pourra pas servir dintroduction à la pensée et à luvre du grand philosophe du 20e siècle que fut Ernst Bloch (1885-1977). Mais il accompagnera avec réussite toute (re)lecture des textes et articles de Bloch, réunis dans lédition de ses Gesammelte Werke chez Suhrkamp (quatorze volumes). Il y eut plus dune « carrière » dans la longue vie de cet homme singulier, né sous lempire wilhelminien à Ludwigshafen et mort finalement en RFA, à Tübingen. Un grand nombre de photos et de témoignages restituent le climat de ces différentes phases combatives de lhistoire de lAllemagne, où il fut un acteur de premier plan. On y retrouve Mannheim, Munich, Berlin, Heidelberg, puis Zurich, Prague et New York. On y rencontre Lukacs, Max Weber, Klemperer, Adorno, Benjamin, Kracauer, Kurt Weill et Brecht. On sintéressera plus particulièrement à sa période de près de dix ans en RDA, où il fut professeur de philosophie à luniversité de Leipzig, en même temps que le germaniste Hans Mayer. Il y fut « mis à la retraite doffice » en 1957 après avoir été honoré dune « croix du mérite en argent ». Il ne rentra pas en RDA avec la construction du Mur, reprit ses activités pédagogiques à Tübingen et accompagna les mouvements étudiants en 1968. Sur ses dernières photos, il figure avec Rudi Dutschke, Günter Grass et Wolf Biermann. Cette biographie illustrée de « lhomme à la pipe » figurera avec bonheur aux côtés des autres livres sur la « Kulturgeschichte » dune Allemagne divisée par essence.
Rainer Stamm, « Ein kurzes intensives Fest », Paula Modersohn-Becker, Eine Biographie, Reclam,Stuttgart, 2007, 259 p.
Cette publication vient à son heure pour rappeler la vie et luvre dune figure peu connue en France : la grande femme-peintre du groupe dit de Worpswede. La ville de Brême lui consacre cette année une exposition méritée : « Paula in Paris von Cézanne bis Picasso ». Une vie brève (1876-1907), avec une naissance à Dresde, un séjour à Berlin, son union avec le peintre Otto Modersohn, sa vie au sein du groupe dartistes de Worpswede, de fréquents voyages à Paris. Elle y a connu Rilke, Rodin et les créateurs de la peinture moderne de Cézanne à Picasso. Ses uvres (portraits, natures mortes, paysages) portent la marque de ces rencontres, mais avec une grande originalité dans le dessin et le contraste des couleurs. Seize reproductions (surtout du musée de Brême) en témoignent.
Hiltrud Häntzschel, Marieluise Fleißer, Eine Biographie, Insel, Francfort, 2007, 411 p.
Il nexistait pas, jusquà présent, de biographie de Marieluise Fleißer (1901-1974), alors que son uvre (théâtre, récits, essais) avait fait lobjet de nombreuses études, avant et après la publication de ses Gesammelte Werke (4 volumes, Suhrkamp, éditée par Günther Rühle, 1972, complétée en 1992). En dix chapitres précis et documentés, lauteure évoque le destin et lentourage de celle qui fut découverte et protégée par Brecht, avant dêtre abandonnée, puis soumise à linterdiction décrire par le régime nazi et reléguée dans loubli par la RFA, avant sa redécouverte par Fassbinder et Kroetz au début des années soixante-dix (reprise de ses « pièces dIngolstadt », Pioniere et Fegefeuer). Tous les éléments dune bonne biographie sont ici réunis (correspondance, iconographie, échos de lépoque). Une riche moisson pour germanistes et gens de théâtre. A (re)signaler : la publication par les Presses universitaires du Mirail de la pièce dense et émouvante de Kerstin Specht, Marieluise, créée en allemand à Toulouse, en 2005, par J.-P. Confais.
Du côté des traductions
Bertolt Brecht, Manuel pour habitants des villes, poèmes, LArche, Paris, 2006, 180 p.
Il sagit en fait dune anthologie de cent poèmes de Brecht, portant le titre dun volume publié en 1927. Les poèmes ici rassemblés ont été écrits entre 1916 et 1956, la plupart ayant été traduits dans lédition déjà ancienne des Poèmes publiée par LArche, en 9 volumes, à partir de 1968. Une grande part est faite aux poèmes du « jeune Brecht » (tendance expressionniste manifeste), mais la suite chronologique inclut aussi les poèmes de lexil et de la présence de Brecht en RDA (tendance politique, évidente ou cryptée). A côté des grands classiques (Questions dun ouvrier qui lit) on trouvera des textes plus intimes sur les amours de Brecht. Livre très utile pour rappeler que Brecht fut à lorigine « Lyriker » et le resta jusquà sa mort (Dans la chambre de La Charité).
Bertolt Brecht, LUppercut et autres récits sportifs, LArche, Paris, 2006, 157 p.
Là aussi, une anthologie de vingt-huit textes courts, écrits vers la fin des années vingt, quand Brecht sadonnait à la « nouvelle objectivité » et fréquentait des boxeurs, comme le célèbre Samson Körner. Partant du sport, Brecht en arrive vite à parler de théâtre, de son théâtre et des spectateurs quil souhaite attirer, ainsi que des comédiens « sportifs » quil désire. Par là, il livre les ressorts de sa dramaturgie (à lépoque : Dans la jungle des villes, Un homme est un homme, Mahagonny). Ce recueil comporte quelques inédits en langue française.
Georg Büchner, Léonce et Léna, texte français de Bruno Bayen, 2007, 75 p.
Ce nest pas la première traduction de la célèbre comédie désenchantée de Büchner. Dautres plumes célèbres sy sont essayées (Marthe Robert, Jean-Louis Besson). Bruno Bayen fait partie des traducteurs-metteurs en scène, on lui doit aussi des textes français de Lukas Bärfuss, Fassbinder et Handke. Cette édition nouvelle et maniable rendra des services dans les classes où le théâtre est au programme.
Livres sur lhistoire et la civilisation
Gunnat Hinck, Eliten in Ostdeutschland, Ch. Links, Berlin, 2007, 214 p.
Le Ch. Links Verlag de Berlin sest taillé une place particulière dans létude du passé et du présent de la RDA/Allemagne de lEst. Ce livre présente une quinzaine dinterviews/ biographies de personnalités en position dinfluer sur la vie politique, au sens large, des « nouveaux Länder ». On y trouve des « natifs » de la RDA et des « occiden- taux » venus aider les cinq Länder de cette entité devenue malgré elle cet « Est de lAllemagne » victime dune double hémorragie des élites, suscitée par lépuration de laprès-1945 et celle de laprès-1989. Lauteur est journaliste et politologue, il interroge, puis commente les dépositions de députés, de ministres, de juges, dindustriels, de maires, de collègues journalistes sur lesprit du temps qui prévaut à lest de lElbe. Son introduction mesure les incertitudes qui pèsent sur le destin des quelque seize millions de « Bundesbürger » déstabilisés par les quarante années du régime SED et les bientôt vingt ans de transplantation du régime « économie sociale de marché ». Rien ne vaut ce vécu authentique, narré le plus souvent à la troisième personne, pour comprendre la complexité de la situation. Le tout se lit avec plaisir et joie dapprendre.
Helga Schultz, Hans-Jürgen Wagener (éd.), Die DDR im Rückblick, Politik, Wirtschaft, Gesellschaft, Kultur, Ch. Links, Berlin, 2007, 336 p.
Le sous-titre de ce recueil de quatorze articles reprend celui de notre revue. Ses auteurs sont professeurs à lEuropa-Universität Viadrina, de Francfort/Oder, ou au Potsdamer Zentrum für zeithistorische Forschung (un peu léquivalent de celui de Munich). Le temps est sans doute venu dun « regard rétrospectif » et objectif sur la DDR, près de vingt ans après sa disparition. Il ne sagit pas dune histoire au sens strict, mais chaque sujet est bien traité de façon chronologique. Quelques exemples : le pouvoir, les Eglises, la Stasi, léconomie planifiée, la société rurale, lart soumis à une vision du monde. Cest la meilleure synthèse des travaux entrepris après la chute du Mur.
Elle sera utile pour chacun des spécialistes concernés et pour lenseignement de la civilisation allemande. Bibliographies et illustrations sont à la hauteur.
Berlin, Die Zwanziger jahre, Kunst und Kultur, 1918-1933, DTV, Munich, 2007, 400 p.
Voici un livre sur les fameuses « années folles » où Berlin fut vraiment une « Weltstadt ». Il devrait connaître un grand succès à cause de la richesse de son iconographie : pas une page qui ne soit illustrée dune photo, dun portrait, dune reproduction. La culture est prise ici au sens large, puisquelle englobe tout autant la publicité, le design, la mode que larchitecture, le cinéma, la peinture, le théâtre et la danse. La conception des chapitres nest pourtant pas générique, mais historique (textes de Rainer Metzger). Dix chapitres suivent le cours du temps, avec une introduction sur « Die Stadt als Parvenü », et une conclusion sur la capitale du Reich devenue le centre de lhorreur nazie. Les grands courants esthétiques servent de fil conducteur : lexpressionnisme, le dadaïsme, le vérisme, la « nouvelle objectivité ». La plupart des photos (souvent au format de deux pages) sont peu connues, puisées dans les riches fonds des éditeurs, théâtres, agences, etc. Un seul exemple : le passage du zeppelin au-dessus de la Porte de Brandebourg, avec son avenue couverte de voitures. Une quinzaine de pages de « courtes biographies », suivies dun index, permettent de retrouver facilement tel ou tel protagoniste de la vie politique et culturelle. Un livre passionnant, à feuilleter ou à scruter, le seul qui, jusquici, donne limpression de faire revivre cette époque dans une ville fabuleuse, qui en verra bien dautres.
Comptes rendus
Béatrice Angrand, en collaboration avec Aurélie Marx, LAllemagne, Le cavalier Bleu (Paris, 2006).
Comment faire tenir en 124 pages les idées reçues sur lAllemagne et leurs correctifs tel est le programme de ce petit ouvrage à offrir à des amis qui voudraient découvrir le pays, sa culture et son histoire rapidement ou à dautres qui voudraient mettre à lépreuve leurs propres préjugés. Le livre se découpe en trois grands chapitres, avec un propos introductif et une conclusion. Les trois grands thèmes abordés sont lhistoire, léconomie, la société. Chaque chapitre est subdivisé en sous-chapitres qui ont pour sujet des idées reçues sur lAllemagne comme par exemple : les Allemands aiment lordre ; les Allemands ne sont pas raffinés ; lallemand nest pas une langue attractive, etc. ... On pourra regretter certaines coquilles histori- ques, on sattardera plus sur le message des auteures, Béatrice Angrand, conseillère pour les relations franco-allemandes chez ARTE, et Aurélie Marx, normalienne, agrégée dallemand. Elles insistent sur limportance du couple franco-allemand, de la « Deutsch- Französische Freundschaft » en Europe, laquelle doit passer par l« ardente obligation » dune « connaissance bienveillante ». Vaste et intéressant programme en effet.
Martine BENOIT
Birgit Dahlke, Jünglinge der Moderne. Jugendkult und Männlichkeit in der Literatur um 1900 Köln, Böhlau Verlag, 2006, 273 p.
Principalement connue pour ses travaux sur la littérature de RDA, et notamment les auteures non-officielles des années 1980, Birgit Dahlke se consacre dans sa thèse dhabilitation à la littérature du « fin de siècle » et plus particulièrement à lalliance entre « culte de la jeunesse » et masculinité à cette époque. Le sous-titre de louvrage est dailleurs trompeur, à moins dentendre par littérature, de prime abord, un ensemble beaucoup plus vaste que les belles-lettres. En effet, dans une approche culturaliste reflétant lactuel « cultural turn » des études germaniques en Allemagne, Dahlke élargit son corpus audelà de la « littérature » pour tenir compte aussi bien des discours pédagogiques et psychologiques que des uvres de la philosophie culturelle ou des études sur la sociologie de la jeunesse de lépoque. Le texte littéraire devient une source de lhistoire culturelle parmi dautres. Et pour cause : selon lauteure, lextrême valorisation de la jeunesse (masculine et bourgeoise) suite à la modernisation de la société, et la crise de lidentité masculine liée à lémancipation de la femme qui se fait sentir parallèlement, ne peuvent sexpliquer quen recourant aux textes littéraires qui en font leurs sujets. Les différents discours se chevauchent, sentrecroisent ou entrent en conflit ; texte et contexte entrent dans un « rapport dynamique » et font apparaître toutes les dimensions de la tension entre « espérance » et « conscience de crise » qui caractérise le discours sur la jeunesse du « fin de siècle ».
Le cadre théorique pour les deux concepts clé de louvrage, « masculinité » et « jeunesse », provient dune part des théories sur la masculinité circulant depuis les années 1970 en cela Dahlke reste fidèle aux approches « gender » qui ont marqué ses travaux antérieurs. Dautre part, en ce qui concerne le concept de « jeunesse », Dahlke le considère comme un « symbole agrégé » (aggregiertes Symbol), concept forgé dans un contexte idéologiquement très marqué par le philosophe cybernéticien est-allemand Georg Klaus dans son ouvrage « Sprache der Politik » (1971) et récemment réintroduit dans le débat littéraire par Dieter Schlenstedt. Sans pouvoir discuter la pertinence de ce concept et son emprunt à un ouvrage fortement marqué, il est intéressant de voir quil y a depuis quelque temps comme une volonté de la part de chercheurs est-allemands dintroduire et de faire valoir dans le discours scientifique actuel des concepts et notions forgés à lépoque de la RDA.
Revenons au contenu du livre. Dans une première partie, Dahlke fait le tour des débats de lépoque concernant la « jeunesse », en passe de devenir un véritable mythe. Entre catégorie esthétique et vecteur de la critique culturelle contre la tradition, lancien et les pères, la « jeunesse » devient la « signature » dune époque en changement où les techniques médicales du rajeunissement côtoient des mouvements comme la réforme de lexistence (Lebensreform), Wandervogel ou le nudisme, donnant tous une première importance à la « jeunesse ». Outre le fait de passer en revue lhistoire du concept de jeunesse et de sintéresser à lhistoire sociale, lauteure se consacre au discours de la psychologie sur le danger de ladolescence (Stanley Hall), au (non)traitement de ladolescence dans la psychanalyse (Freud) et aux conceptions androgynes de la jeunesse.
Les analyses de la deuxième partie se consacrent principalement à la littérature. Dabord, Dahlke cerne la « rhétorique de lépuisement et de la fatigue » telle que lon peut lapercevoir dans le roman de ladolescence. Les jeunes protagonistes échouent dans des situations de crise, reflétant les peurs de la modernisation et lexpérience de la rupture propre à lépoque. Parmi les auteurs étudiés, on trouve aussi bien Max Halbe, Emil Strauß et Friedrich Huch que Hesse, Wedekind, Musil et Mann. Une autre analyse littéraire est consacrée à Stefan George et son cercle ainsi quà Rudolf Borchardt. Alors que la littérature relaye le thème de lépuisement et de la fatigue, on peut apercevoir comme un contre-mouvement dans lart nouveau, notamment avec lartiste Fidus qui réagit par un « pathos de léveil » et un culte de la lumière. Dautres sous-chapitres éclairent les ruptures dans la narration généalogique, lorsque la position du père nest plus quune lacune, ou encore la crise de la « narration paternaliste », le caractère « efféminé » de la narration sexprimant par la perte de lunité et par la dissolution de la perspective centrale. Sont convoqués les exemples dArthur Schnitzler et de Robert Walser. Que les topoï jusque-là évoqués dune jeunesse fatiguée, en crise et en rupture avec les pères concernent principalement les couches aisées de la société devient particulièrement visible lorsque Dahlke se penche sur la littérature ouvrière (Hans Marchwitza, Willi Münzenberg). Ici, les conditions sociales sont telles que la généalogie et lexpérience sont encore porteurs de sens et même nécessaires pour la survie au quotidien. Il ny a pas de place pour le conflit entre pères et fils et lexpérience propre de la jeunesse est dabord dêtre ouvrière, et ensuite jeune.
Dans sa dernière partie, Dahlke expose les différents discours qui réagissent avec des « stratégies de virilisation » (Ermannungsstrategien) aux phénomènes de déstabilisation liés à la modernité, cest-à-dire la perte de la masculinité et la féminisation. Rentrent ici en compte luvre dOtto Weininger, à la fois misogyne et antisémite, et les écrits de Hans Blüher, responsable de lidéologie du mouvement Wandervogel, une communauté masculine où un Führer charismatique remplace la fonction du père et dont sont issus dès 1915 les milices des « Freikorps ». Dautres études concernent les topoï de la masculinité et de la guerre (chez Rilke, Hans Breuer « Zupfgeigenhansel » et Walter Flex), ou encore celui de laventurier (Georg Simmel, Fridtjof Nansen). Deux chapitres sont consacrés à Siegfried Bernfeld, futur théoricien de léducation antiautoritaire, et à Walter Benjamin dont on connaît lengagement dans la « Jugendkultur-bewegung ». Létude de Birgit Dahlke, innovatrice par le croisement interdisciplinaire de deux concepts clé du « fin de siècle », « jeunesse » et « masculinité », est dune très grande richesse aussi bien intellectuelle que documentaire. Non seulement lauteure suit les discours de lépoque dans les moindres détails, mais elle mentionne et commente également labondante littérature critique sur le(s) sujet(s). Cest là que parfois lon perd de vue les thèses centrales du livre qui, vu lampleur du corpus, aurait gagné à établir des liens supplémentaires entre les différents sujets traités.
Carola HÄHNEL-MESNARD
Theodor LESSING. Nachtkritiken Kleine Schriften 1906-1907. Hrsg. Von Rainer Marwedel, Göttingen (Wallstein) 2006, 620 p.
En 1990 Rainer Marwedel sest vu décerner le prix Carl von Ossietzky, la ville de Oldenburg désirant saluer ainsi lengagement et les recherches de ce spécialiste en Sciences Politiques et Sociales concernant Theodor Lessing. De cet auteur inclassable, publiciste, essayiste, professeur de philosophie, écrivain, psychologue, on ne retient désormais que le seul titre dun livre, Der jüdische Selbsthass, paru en 1930, et la terrible fin, lassassinat dès le 30 août 1933 dans le refuge de Marienbad par des hommes de mains des nazis. Rainer Marwedel nous propose avec cet ouvrage composé essentiellement de critiques théâtrales une facette méconnue de Theodor Lessing mais on retrouve le même ton intransigeant et la même plume acérée que dans les articles et essais regroupés par Rainer Marwedel en 1986 sous le titre Ich warf eine Flaschenpost ins Eismeer der Geschichte Essays und Feuilletons (Luchterhand, Darmstatd). On prendra plaisir à lire de nombreux développements sur Carla Mann, sur son frère Heinrich aussi, sur Hugo von Hofmannsthal. Des pièces de Goethe, Schiller, Lessing ou Hebbel sont présentées, de Grillparzer, Sudermann, Ibsen ou Wilde aussi. On lira des lignes courageuses dévoilant lengagement entier de Theodor Lessing dans le combat pour lémancipation des femmes et son engagement sceptique dans le mouvement des Landerziehungsheime. Il est à espérer que ce recueil annonce la publication plus systématique de luvre de Theodor Lessing et quun projet fédérateur pour une édition complète voie enfin le jour.
Martine BENOIT
Christoph Peters, Une chambre au paradis, (trad. de lallemand par Elisabeth Landes), Paris (Sabine Wespieser Editeur) 2007, 365 p. (titre original allemand : Ein Zimmer im Haus des Krieges, BTB Verlag 2006)
Ce roman comprend deux parties différentes par lécriture et la perspective du récit, mais qui se complètent. La première relate du point de vue de Jochen « Abdallah » Sawatzky une tentative dattentat contre le temple de Louxor en Egypte, un attentat islamiste qui doit provoquer le renouveau spirituel de lEgypte en détruisant un site païen qui attire essentiellement des touristes occidentaux. Lhistoire récente connaît quelques exemples iconoclastes de ce genre qui visent la religion des autres en même temps quun secteur essentiel de léconomie des pays émergents, le tourisme. Jochen est un ancien drogué converti à lislam dans lequel il a trouvé le réconfort qui lui manquait dans une société allemande matérialiste, individualiste, hédoniste et incapable de transcendance. Ecrit comme un morceau de caméra subjective, cette première partie essaie de faire comprendre lexaltation du guerrier et son fanatisme religieux, mais aussi ses craintes de léchec et ses peurs viscérales pendant le combat, sa désillusion face à léchec, mais aussi sa réaction de fierté face à la prison. Cest assez bien réussi. La seconde partie, de loin la plus longue, retrace sur le double mode des rapports dambassade et de la relation des entretiens entre le terroriste emprisonné et lambassadeur dAllemagne au Caire qui se charge luimême du dossier, un face à face étonnant qui se déroule sur le mode de la compréhension sympathique et critique entre les deux protagonistes. Point neût été besoin que ce soit lambassadeur lui-même qui rende visite au prisonnier malmené dans le quartier de haute sécurité par des policiers égyptiens encagoulés, un conseiller aurait fait laffaire, ceût même été plus crédible. Mais pour que le récit prenne tout son sens, il fallait quil y ait ce face à face. Lambassadeur Claus Cismar est un ancien soixante-huitard que la détermination de Jochen « Abdallah » confronte à sa propre évolution : face à lui, il a le sentiment davoir perdu la foi qui lanimait du temps de la contestation étudiante au profit de sa carrière. Même sil ne lapprouve pas, il éprouve de la sympathie pour le prisonnier, il est même subjugué au point den devenir malade. Mais lengagement de lambassadeur ninterrompt pas la marche de lhistoire : Jochen « Abdallah » est condamné à mort et exécuté par pendaison, le gouvernement égyptien na pas souhaité, même pour un Allemand, dévié de sa lutte contre lintégrisme qui menace la stabilité politique du pays. Pourtant, lambassadeur muté a droit, en fin de récit, à quelques remarques assassines de la part de son successeur par intérim qui relève quil aurait sans doute été possible dempêcher cette exécution si lAmbassade avait respecté les règles habituelles de la diplomatie : le comportement de lambassadeur a irrité le côté égyptien et interdit au côté allemand de construire une ligne de défense plus solide ! Cest bien là lironie de lhistoire : lexsoixante- huitard Claus Cismar, par manque de professionnalisme et engagement trop personnel, exhausse objectivement le vu de Jochen « Abdallah » daccéder à la chambre qui lattend au paradis quand lambassadeur Cismar avait mission de lui éviter la pendaison.
En racontant lhistoire dune conversion et dun examen de conscience, C. Peters, en grand connaisseur de lEgypte et de lislam, cherche à faire comprendre les ressorts de lillumination religieuse et à montrer que, si entre lintégrisme islamiste et « Mai 68 » il ny a pas de réelle commune mesure, dans un cas comme dans lautre il y avait au moins recherche dun idéal. Dans un cas comme dans lautre également, lidéal se heurte à la réalité et à la trahison. Ce roman est une réflexion critique sur la légitimité de la violence, sur les différentes formes que celle-ci peut prendre il renoue ici, sans le trancher, avec le débat mené par le mouvement étudiant allemand des années 60 sur la violence contre les choses et la violence contre les personnes et sur le confort moral des sociétés occidentales qui ne se soucient pas réellement de comprendre les ressorts de la violence et ses origines sociales et idéologiques. Un roman, très bien traduit par E. Landes, qui, bien quil donne à loccasion dans limagerie dEpinal, prête à réfléchir hors des schémas préconçus.
Jérôme VAILLANT