Jérôme VAILLANT

Le Goethe-Institut de Lille :
50 ans de coopération culturelle franco-allemande *

Alors que la République fédérale d'Allemagne songe dès le milieu des années 1950 à ouvrir une Maison Goethe (Goethe-Haus) à Paris, c'est finalement le Goethe-Institut de Lille qui a été le premier à ouvrir ses portes en 1957, il accueille ses premiers élèves le 1er avril de cette année-là, trois ans avant Marseille, quatre ans avant Paris et Toulouse. Pourquoi donc Lille en 1957 ? C'est essentiellement, au départ, le fait d'un homme, Erich Ball, consul d'Allemagne à Lille, un homme énergique et déterminé, avec un cou de taureau, mais, comme sa photo le montre, il exprime aussi une certaine bonté et respire cette tranquillité d'esprit que donne seule la confiance en soi.

1957 : des cours de langue dans le cadre d'une simple « Dozentur »
En 1956, E. Ball a l'idée de créer à Lille une "Maison allemande". Depuis l'annonce du Plan Schumann (1950) qui a conduit à la fondation de la CECA (1952) et à la mise en place du Marché commun (1957), les temps sont favorables, les partenariats, les jumelages franco-allemands se multiplient. Depuis octobre 1954, avec les traités de Paris qui rendent à la République fédérale d'Allemagne l'essentiel de sa souveraineté et ouvrent la perspective d'un compromis sur la Sarre, il n'y a plus de réel contentieux entre la France et l'Allemagne. Beaucoup savent en France et en Allemagne, avec Robert Schuman et Konrad Adenauer, que l'Europe ne se fera que sur la base de la réconciliation franco-allemande. Encore faut-il aussi se connaître pour se comprendre.
Pour arriver à ses fins, le consul Ball procède en deux temps, il crée un centre d'étude de la langue allemande, mais ce n'est que la première étape qui doit conduire ensuite à la création d'un véritable centre culturel allemand à Lille via la fondation d'une société franco-allemande. Le 4 décembre 1956, Richard Wolf, directeur adjoint de la Centrale de Munich, lui donne dans une lettre qui est un relevé des conclusions de la rencontre qu'ils viennent d'avoir à Munich (1), l'autorisation de créer un Goethe-Institut comme simple « Dozentur » pour y faire la promotion de la langue et de la culture allemande. R. Wolf résume ainsi les qualités que devra avoir l'enseignant chargé de cette « Dozentur » et ses tâches : « maîtrise courante de la langue française, connaissances de la littérature française, capacité à communiquer avec le public en langue française à l'écrit comme à l'oral et à diriger des cours de correspondance commerciale, si possible célibataire, environ 35 ans. En plus des tâches d'enseignement, travail de secrétariat pour la société franco-allemande à créer. Gestion de la bibliothèque de prêt. Une secrétaire maîtrisant parfaitement le français sera mise à sa disposition par la société ou par le consulat. Salaire pris en charge par le Goethe-Institut (TOA 3 + indemnité de résidence). Les recettes provenant des cours seront gérées par l'association. » Le paragraphe suivant traite des locaux, des bureaux et du mobilier que le consulat aura à cœur de trouver. Le 1er avril 1957, après de délicates négociations avec le Doyen Lacombe, l'ouverture des cours se fait dans des salles de la Faculté des Lettres de l'Université de Lille, rue Angellier, mais la location des salles court seulement jusque fin juin. Il s'ensuit l'obligation de trouver de nouvelles salles à la rentrée d'octobre 1957. L'université s'est fait prier parce que normalement il est interdit de donner accès à ses bâtiments à des personnes étrangères au service. Le Goethe-Institut négocie alors avec l'Institut catholique qui est sur ces questions beaucoup plus souple, étant de statut privé et accepte de mettre à sa disposition 4 salles de cours de l'Ecole supérieure de journalisme pour un loyer mensuel de 20.000 F (3). Les cours de langue y ont lieu de la rentrée 1957 au déménagement rue des Stations en 1964. Le « Goethe » fédère alors des cours qui se font non seulement à Lille, mais encore à Lens et même à Carignan, dans le Sud du département des Ardennes, en Picardie, en Normandie, etc… C'est que le consul Ball a impliqué très tôt dans ses projets les préfets du Nord, du Pas de Calais, de la Somme, de l'Aisne et des Ardennes, définissait ainsi le périmètre d'action du Goethe-Institut de Lille !

 

Parallèlement à la création de cours de langues, le consul Ball s'entretient, en effet, avec des personnalités françaises de haut rang (préfets, conseillers généraux, représentants de l'industrie) en même temps qu'il négocie avec l'Ambassade de la RFA à Paris pour créer une Association culturelle franco-allemande du Nord de la France (3). Ses statuts sont fortement inspirés d'une association semblable à Lyon dont il n'a pas été jusqu'à maintenant possible de retrouver la trace. L'objectif est de faire ce que E. Ball avait prévu de faire dans le cadre de la "Maison allemande", mais qu'une simple « Dozentur » ne pouvait réaliser à elle seule: mettre en place une bibliothèque, une discothèque, une filmothèque, une salle de lecture, une salle pour des manifestations capable d'accueillir environ 150 personnes et susceptible de proposer des concerts, des conférences, des projections de films, etc..., de promouvoir les échanges franco-allemands, les échanges universitaires en particulier, mais économiques aussi entre Nord - Pas de Calais et la Ruhr, etc... L'Association est créée en décembre 1957 et légalement inscrite au Journal officiel un an plus tard (4). L'Auswärtiges Amt subventionne le lancement en 1957, mais on le sent réticent à aller davantage de l'avant, il ne subventionne plus l'opération en 1958, il refuse de se faire forcer la main. Il faudra attendre 1959 pour que les choses évoluent.

Du côté français appartiennent à l'Association culturelle franco-allemande pour le Nord de la France le Préfet du Nord (J. Benedetti), le recteur de l'Académie de Lille (G. Debeyre), le représentant du recteur de l'Université catholique (Msgr Barbeau), le Doyen de la faculté des Lettres (Prof. Lacombe), un représentant du Conseil économique et de la Chambre de commerce et d'industrie (J. Goudaert), un juriste chargé de procéder aux demandes légales d'autorisation auprès des autorités françaises (Prof. Freyria), le Président du Petit Comité franco-allemand des Rotariens (R. Coutant) et surtout Bernard Motte, Vice-Président du Conseil Général, Président du Comité d'Etudes régionales économiques et sociales et Vice-Président de la Conférence nationale des Comités d'expansion et de mise en valeur de la France, candidat à la députation, un beau panel des principaux notables politiques, économiques et universitaires. B. Motte est élu président de l'association. Du côté allemand, on trouve à côté du Consul et de son Vice-Consul, un représentant de l'Ambassade de la RFA à Paris, le Dr Jansen qui est élu vice-président de l'association, le médecin-conseil du Consulat et surtout deux représentants de la SA Hamborner Bergbau de Duisburg-Hamborn (Teehorst et Dr Steffen). Le premier conseil d'administration s'est d'ailleurs tenu à Hamborn en 1958 au titre de la complémentarité entre les bassins houillers du Nord et de la Ruhr.
Comme la feuille de route de R. Wolf le prévoyait dès le départ, à la demande d'E. Ball, on pense donc aussi relations économiques et commerciales et on cherche à former des germanistes qui maîtrisent l'allemand commercial. Un des voyages d'études - entre Das Romantische Deutschland (1958) et Süddeutsches Barock (1960) que l'association organise en 1959 est consacré à la découverte de la Ruhr, du modèle politique et économique allemand. Un parallèle s'impose avec l'esprit qui a conduit en Zone française d'occupation à la fondation de l'Ecole d'interprétariat et de traduction de Germersheim par Irène Giron en 1946, c'est, avec plus de vingt ans d'avance, l'esprit de la filière Langues étrangères appliquées au commerce international ! Dans le discours qu'il tient devant l'assemblée générale fondatrice du 12 décembre 1957, le Consul Ball explique ses motifs et expose les raisons qui plaident en faveur de son projet d'une Maison allemande dans le Nord de la France : « Il faut, pour que l'Europe puisse vivre et remplir ses tâches culturelles et sociales qui sont indispensables pour le salut et le développement de tous les peuples de l'Univers que les liens entre nos deux pays se resserrent de plus en plus (5)» . C'est la même tonalité que l'on trouvait déjà dans une lettre des élèves du groupe élémentaire A1 quand ils écrivent le 27 juin 1957 : « puissent ces efforts (les leurs pour apprendre l'allemand !) tendre à un rapprochement franco-allemand pour l'établissement entre nos deux pays d'une amitié durable, basée sur la connaissance et la confiance réciproques (6) » . A noter au passage que ces élèves sont à la fois séduits et surpris par la « méthode directe » pratiquée par le GI, qui « demande à l'élève un assez grand apport de travail personnel mais, disent-ils, elle lui permet de mesurer constamment ses progrès. » Dans son discours, E. Ball recourt, quand il évoque le rapprochement franco-allemand, à une idée que l'on n'attendait peut-être pas si tôt, à savoir que « nos destins sont liés désormais pour toujours. »
Quels sont les atouts du Nord dans l'affaire ? Pour le Consul Ball, le Nord de la France « a un rôle prépondérant à jouer dans la création et la propagation de cette entente » parce que c'est un centre intellectuel et scientifique dont les opinions sont écoutées à Paris, un centre industriel essentiel de la CECA avec le Bassin minier qui entretient des relations privilégiées avec celui de la Ruhr, que c'est un carrefour commercial, que déjà les échanges franco-allemands se développent par le jumelage des villes (celui de Lille et Cologne est attendu en 1958) et les échanges de jeunes « pour mieux connaître la mentalité de leur voisin de l'autre côté de la frontière ». Le Consul Ball évoque le rôle de la Direction générale des Houillères qui vient de s'engager sur un programme de jeunes sur plusieurs années avec les mines du Bassin de la Ruhr, les Rotariens et les étudiants qui étudieraient déjà nombreux dans l'autre pays (E. Ball idéalise sans doute ici une situation qui n'est pas aussi favorable). Il évoque encore la générosité du Nord qui « a beaucoup fait pour mes compatriotes », il entend par là les prisonniers de guerre déracinés ne pouvant plus rentrer dans une Allemagne de l'Est communiste et qui sont restés en France comme travailleurs libres, ils y ont fondé des familles et y ont eu des enfants. Le destin du Goethe-Institut de Lille s'est donc noué à la croisée de la diplomatie culturelle sur la base d'échanges franco-allemands déjà existants et de l'existence d'une forte colonie allemande restée en France après la guerre. Le discours idéalise sans doute puisque il pratique le langage de la conviction, mais il est étonnamment précurseur et moderne.

 

Les activités du Goethe-Institut et de l'Association sont, comme prévu dans la lettre de R. Wolf de décembre 1956, assurées par les mêmes personnes. Les acteurs de cette passionnante aventure, ce sont, outre le Consul Ball, deux pionniers fort engagés qui sont affectés à la Goethe-Dozentur, le premier en mars 1957, Karl Frankenberger, et le second, début 1958, Fritz Kerndter. K. Frankenberger est né en 1926, il a donc 31 ans quand il prend la direction de la Dozentur de Lille. Marié à une Française et recruté dans l'enseignement français, il s'est fait naturaliser français deux ans auparavant, (1955) ; il abandonne ses fonctions d'enseignant français pour se consacrer entièrement à sa nouvelle tâche. F. Kerndter est né en 1933, c'est le benjamin, l'homme orchestre indispensable qui fait cours, assure une partie de la gestion administrative, organise conférences et spectacles sur place ainsi que des voyages en Allemagne. C'est tout un symbole que de voir un Français, K. Frankenberger - d'origine allemande et à qui il sera demandé, sans succès, de reprendre sa nationalité allemande - diriger le premier Goethe-Institut de France. Il le fera jusqu'en 1964. Les activités du directeur et de son adjoint sont donc doubles : cours de langue et administration/gestion de la Dozentur, activités culturelles et échanges dans le cadre de l'Association, soit expositions, projection de films, conférences, mise en place de voyages d'études, etc.... Pour réaliser ce programme, le Consulat loue des locaux : 3 pièces pour l'administration, 12, rue Henri Loyer à Lille, qui devient l'adresse officielle du Goethe-Institut, puis 35, rue de Turenne, un 3 pièces pour des cours de langue et les « causeries ».

Le passage au statut de Centre culturel allemand (1960/1965)
Le principe de l'acquisition d'une véritable maison n'est accepté qu'en 1960 par l'Auswärtiges Amt à Bonn, à la demande instante de l'Ambassade allemande à Paris qui, sur fond de guerre froide, souhaite se donner les moyens d'une politique culturelle intensive pour contrer l'image de marque négative que la RFA aurait auprès de l'intelligentsia française. C'est dans ce contexte que le Goethe-Institut de Lille devient un Centre culturel allemand à part entière. L'annonce en est faite à l'assemblée générale de l'Association culturelle franco-allemande du Nord de la France de fin 1959 par le vice-consul von Krause, en présence de l'Attaché culturel von Tiechowietz : « En ce qui concerne l'année 1960, nous devons d'abord tenir compte d'un point très important : nous venons d'être avertis que la République fédérale d'Allemagne projette de transformer au printemps prochain le centre d'Etudes du Goethe-Institut en un Centre culturel allemand qui sera doté des moyens financiers nécessaires à l'organisation de manifestations franco-allemandes dans le Nord de la France. Cela veut dire que le Centre d'études du Goethe-Institut, dont la mission était jusqu'à présent essentiellement d'assurer l'enseignement de la langue allemande, verra s'élargir considérablement son champ d'activité. Il est très important que notre association se serve des possibilités ainsi créées. » (7) L'Association, sa mission accomplie, n'a, en fait, plus siégé à partir de 1960, du moins les archives n'en conservent pas de traces. L'ambassade allemande de Paris s'est imposée à Bonn qui jusqu'alors ne voyait que la nécessité de soutenir la création puis le fonctionnement d'une "Goethe-Haus" à Paris. Elle a toujours soutenu le Goethe-Institut de Lille, un de ses représentants (Dr Jansen) faisait partie de l'Association franco-allemande alors qu'à Bonn, à l'Auswärtiges Amt, deux camps s'opposaient : le Dr Schmidt favorable, mais prudent; M. Mühlenhöver et d'autres qui étaient récalcitrants voire franchement hostiles, la priorité des priorités devant aller, à leurs yeux, à l'ouverture de la Maison Goethe à Paris. Dans une lettre à son ministre, datée du 28 janvier 1959, l'ambassadeur Herbert Blankenhorn s'appuie sur le soutien le plus vif que l'ouverture d'un Centre culturel allemand à part entière reçoit de la population du Nord et rappelle qu'à cette heure l'Allemagne n'a pas un seul Institut culturel en France alors que celle-ci dispose de plus de 19 Instituts français en Allemagne. Vu les retards rencontrés à Paris, l'ambassadeur estime qu'il faut donc « aller de l'avant en province où l'attente est plus grande qu'à Paris. » (8) Dans sa réponse du 10 mars 1959, le ministre, Heinrich von Brentano, se fait encore prier - il argutie même, feignant de croire que la question posée serait de savoir s'il est acceptable qu'il y ait deux centres culturels allemands à Lille - mais, au moins, il coupe la poire en deux, permettant à l'Association comme au Goethe-Institut de poursuivre et d'intensifier leur action linguistique et culturelle en accroissant la subvention de la première, qui passe de 2500 à 6000 DM, et en acceptant que des locaux plus grands soient loués pour ce qui reste encore à ses yeux une simple Goethe-Dozentur. (9)

Mais d'une réunion à l'autre et d'un courrier diplomatique à l'autre, c'est finalement l'ambassade qui l'emporte haut et fort dans le courant des années 1960/62. Lors d'un séminaire qui se tient à Paris les 11, 12 et 13 avril 1962, H. Blankenhorn expose les motivations et les objectifs de sa politique culturelle en France : « Les étudiants, les professeurs, l'intelligentsia française (…) ont des préjugés traditionnellement défavorables à l'Allemagne. Ils sont inquiets que la question de la réunification, de la ligne Oder-Neisse, du mur de Berlin puissent oblitérer la relation franco-allemande. Beaucoup sont des communistes ou des progressistes. Tous sont peu ou prou influencés par la propagande politique véhiculée par la politique culturelle de la Zone soviétique. (…) Pour eux, il n' y a de liberté et de progrès que dans la Zone soviétique. » (10)Si H. Blankenhorn grossit le trait, transforme même en caricature le tableau qu'il dresse des universitaires et intellectuels français, on sait aussi dans les milieux diplomatiques allemands que « la germanistique française n'est pas seulement la science de la langue et de la culture allemande mais au plus haut point aussi connaissance politique et économique de l'Allemagne du temps présent ». (11) Les réponses fournies par ce séminaire sont doubles : il faut aider les étudiants français à apprendre la langue et la littérature allemande, les habiliter à lire la presse allemande, mais il convient aussi de leur proposer un programme de conférences sur l'Allemagne contemporaine ; et pour parvenir à ces fins, il faut mettre en place des centres culturels allemands dans les grandes villes de province tout comme à Paris. En plus de Lille qui va bénéficier d'une aide financière de plus de 500.000 DM, dont 360.000 pour le seul achat de l'immeuble de la Rue des Stations, sur un budget global de 2,5 Mio pour 1962/63, les efforts vont également porter sur Marseille (343.000 DM), Paris (226.000 DM), Toulouse (113.000 DM) et Nancy (15.000 DM); une attention particulière est portée aux sociétés ou cercles franco-allemands de Caen, Rouen, Lyon, Bordeaux, etc... L'idée est même lancée par l'Ambassadeur Blankenhorn d'ouvrir des annexes à Montpellier ou Nice !

L'entrée du Goethe-Institut de Lille, en 1964, dans les nouveaux locaux de la rue des Stations, dans l'ancien bâtiment administratif des filatures Delebart-Mallet Fils, annonce un réel développement de la politique culturelle allemande dans le Nord de la France. Le centre, inauguré officiellement le 10 février 1965, est doté, conformément au projet initial d'une « Maison allemande » cher au Consul Ball, d'une bibliothèque (10.000 volumes) avec une salle de lecture, d'une discothèque et d'une filmothèque. Pour les conférences et les spectacles, le centre dispose désormais d'une grande salle. Il développe les activités de sa chorale O Musica, fondée en 1959, à l'initiative de Peter Reitz , quand un groupe de 35 élèves souhaita chanter en allemand pour Noël. Il faut dire que les Noëls du Goethe-Institut pour les élèves et leurs familles, ce n'était pas alors une mince affaire, avec des centaines de parents et enfants pour y participer, un événement dont la presse locale se faisait largement l'écho. Le Goethe-Institut dispose également d'un Groupe dramatique. Pourtant, on est encore dans la culture au sens strict du terme et ce sont bien les cours qui occupent l'essentiel de la place: 10 salles de cours, 1 salle de conférence pédagogique, 1 labo de langues de 20 places. Le directeur d'alors, Hermann Reidt (1964-1968), insiste sur le fait que ce bâtiment va permettre de faire plus et mieux "dans nos murs" alors qu'avant les activités du Goethe-Institut étaient dispersées sur plusieurs sites. Deux points apparaissent essentiels à H. Reidt et méritent d'être relevés parce qu'ils mettent bien en évidence la dimension franco-allemande du travail effectué dès le départ par le Goethe-Institut de Lille avec le souci d'éviter de vouloir trop convaincre par une information agressive: 1. "Vous savez que nous n'avons aucun but de propagande." 2. H. Reidt défend le concept "d'intégration culturelle", son ambition étant de susciter des contacts franco-allemands et aussi avec d'autres pays. Il mise sur la coopération avec les instances et les organismes locaux existants et met aussi en avant les excellents liens tissés avec la société "Dante Alighieri." (12)

Le passage de l'auto-représentation au concept de culture élargie
Insensiblement, mais sûrement, le Goethe-Institut élargit son action culturelle, cela devient très sensible au tournant des années 60/70 comme en témoigne un des rapports annuels du directeur de l'époque, Hubert Hohl (1968-1976), qui insiste pour que l'institut s'adresse à d'autres milieux que les milieux traditionnellement favorables aux échanges avec l'Allemagne. « Le travail du GI ne doit pas se limiter, écrit-il dans son rapport du 30 juillet 1970, au « culturel » au sens que ce mot avait jusqu'à maintenant, il doit, grâce à des conférences émanant des diverses sciences tant économiques que sociales fournir une information et permettre une discussion sur ce qui se passe dans l'Allemagne présente. » Cela valut entre autres à Lille d'avoir pour intervenant Martin Walser sur le thème de l'engagement de l'écrivain. Deux éléments conditionnent alors, dans les années 1970, la mission culturelle du Goethe-Institut : le souvenir du passé dont Hubert Hohl analyse dialectiquement l'influence : deux invasions allemandes dans le Nord de la France provoquent des réminiscences qui engendrent par ailleurs un besoin de rencontres et une disponibilité pour s'informer. L'autre élément, c'est la nécessité de s'affirmer contre la concurrence anglaise, mais plus encore celle des Echanges franco-allemands, on craint alors de voir s'installer à Lille un Institut Herder de la RDA. C'est l'époque où l'Université de Lille 3 et son UFR d'Etudes germaniques négocient avec l'Université de Halle un programme d'échanges comme il n'y en a que peu en France, avec pour effet qu'il y a bientôt, à Lille 3, à côté des lecteurs du DAAD, un lecteur originaire de Halle. C'est sans aucun doute, en plus de l'argument de l'éloignement géographique qui, à partir du milieu des années 1970, sépare la rue des Stations du nouveau campus de Lille 3 construit à Villeneuve d'Ascq la raison qui explique la mise en place d'une salle de bibliothèque du Goethe-Institut au sein même de l'UFR d'Etudes germaniques. Si, conclut Hubert Hohl, le Goethe-Institut était auparavant davantage connu comme un institut pour la langue allemande, il est aujourd'hui un « animateur culturel » établi et reconnu dans la paysage culturel lillois. La Voix du Nord lui donne d'ailleurs raison puisque le journal écrit alors : « Le GI de Lille n'est pas seulement un laboratoire de langues, il s'efforce d'être un instrument de coopération et de diffusion de la culture à l'échelon européen. » (13)

Le discours de H. Hohl s'inscrit pleinement dans les évolutions de la diplomatie culturelle allemande qui connaît alors un tournant significatif : c'est le passage de la simple politique d'auto-représentation positive sur la base d'une conception traditionnelle de la culture au « concept élargi de la culture » (erweiterter Kulturbegriff). Au début des années 1970, pour la coalition sociale-libérale Brandt/Scheel, inspirée en la matière par Ralf Dahrendorf et Hildegard Hamm-Brücher, la politique culturelle extérieure devient le troisième pilier de la politique étrangère, à côté du politique et de l'économique. Commandé par R. Dahrendorf, remis en 1971, publié seulement en 1978, le rapport Peisert (Hans) réclame pour le Goethe-Institut, le DAAD, les services culturels de l'Auswärtiges Amt, la Humboldtstiftung une refondation de la politique culturelle extérieure de la RFA : au concept élargi de culture, il ajoute la notion d'échanges culturels qu'il substitue à celle d'auto-représentation, il réclame également la professionnalisation des acteurs des réseaux, etc. ... Mais il fait aussi la proposition d'une liste d'Etats prioritaires pour la RFA, qui peut conduire à une pratique pernicieuse et mettre la politique culturelle au service de la politique étrangère.

Une citation résume ce que ce rapport a de plus novateur en ces termes: "La valeur de ce que nous donnons dépend de notre disposition à recevoir - l'ouverture sur l'autre est par conséquent un principe de notre politique culturelle extérieure." (14) La conséquence en est certes aussi un inévitable souci de mesure et d'équilibre (Ausgewogenheit) : cela conduit à éviter les provocations et à pratiquer une politique de coordination préventive avec les instances de tutelle, mais ce qui importe davantage, c'est que les thématiques s'ouvrent au delà de la culture à tous les sujets de la société allemande et des rapports franco-allemands. C'est à Lille la période faste des années 1970 à 1999. A cela s'ajoute à Lille quelques constantes spécifiques, dans la tradition du travail du Consulat allemand des années 1950 : l'encadrement des assistants allemands dans le Nord de la France et, depuis une trentaine d'années, la prise en charge des professeurs d'allemand dans le cadre de Deutschlehrertage, dont l'extension géographique rappelle presque le périmètre défini par le Consul Ball puisque ces journées sont organisées non seulement à Lille mais encore à Caen et à Rouen ; et puis, la réflexion sur l'architecture urbaine, l'animation urbaine, l'environnement, ce qui fait que ce n'est peut-être pas sans raison que le bâtiment de la rue des Stations ait été, lors de la crise du tournant du millénaire, repris par le CAUE, Conseil d'Architecture, d'Urbanisme et de l'Environnement du département du Nord. Juste retour des choses et complicité en même temps de bon aloi puisque le Goethe-Institut est devenu le locataire d'une partie du bâtiment acquis par le CAUE, tout en gardant le droit d'utiliser sa belle grande salle de conférences et de spectacles.

C'est comme cela que j'ai connu personnellement le Goethe-Institut de Lille quand j'y suis venu pour la première fois au milieu des années 1970 : ouvert sans être téméraire, soucieux de partenariats pour transmettre une image aussi authentique et complète que possible de la réalité allemande. Je n'ai depuis jamais cessé de le découvrir autre, quel qu'en fût le directeur ou la directrice, quand bien même chacun lui a imprimé sa marque personnelle. Je pense en particulier à Johannes Vandenrath (1976-1982), Eckart Plinke (1982-1985), Renate Albrecht (1985-1990), Karl H. Kemmner (1990-1992), Lia Strobel (1992-1996), Klaus Schindler (1996-2001) et bien évidemment à Waltraud Gros (2001-2005) et aujourd'hui à Dorothee Ulrich (depuis 2005).

La crise du tournant du millénaire, quelles perspectives ?
Au-delà des avatars et des évolutions de son histoire, le Goethe-Institut de Lille s'est bien dès sa création compris comme un instrument de la coopération franco-allemande oeuvrant à la promotion de la langue allemande et d'une image favorable à la RFA/Allemagne unifiée, l'intégration européenne étant un thème allant de soi dans ce contexte, gardant présent à l'esprit le poids du passé pour mieux le maîtriser. A l'interne, il a comme tout autre Goethe-Institut en France et ailleurs, connu une tension constante entre son programme linguistique et son programme culturel : à quoi donner la priorité, la langue ou la culture, au sens large du thème. Un débat vain parce que la culture passe par la langue, mais pas si vain que cela si la priorité donnée à la langue se fait au détriment de la culture. La question a été tranchée à Lille par la délocalisation du secteur linguistique au service de formation continue et d'éducation permanente (FCEP) de l'Université de Lille 3. Ce fut une des premières conséquences de la réduction des moyens qui ont obligé, au tournant du millénaire, le Goethe-Institut de Lille à pratiquer plus que jamais ce qui a été sa vertu cardinale tout au cours de son existence : le travail en réseau avec les acteurs locaux qui constitue un véritable modèle de coopération franco-allemande pour le bien de la construction européenne. En évoquant tout à l'heure le nom de Klaus Schindler, trop tôt parti, je pensais bien sûr aux risques de fermeture que le Goethe-Institut de Lille a connus de 1999 à 2001.

Les menaces de fermeture ont pu être surmontées grâce à la mobilisation des usagers et amis du « Goethe » - à deux ans d'intervalle, les pétitions ont rassemblé 16.000 puis 14.000 signatures -, grâce au soutien réaffirmé de l'Ambassade d'Allemagne à Paris et grâce aussi à l'acharnement de la direction du Goethe-Institut de l'époque. Nous sommes reconnaissants qu'il continue d'exister même si c'est sous une forme réduite avec seulement trois personnes à son service, mais il a gardé son statut de Centre culturel allemand. Son 50ème anniversaire l'inscrit dans la durée, il apporte la preuve que le Goethe-Institut reste bien ancré dans le paysage culturel de Lille et de la Région. Il continue de réaliser un travail remarquable qui rencontre les échos les plus favorables auprès de son public. Mais il travaille avec trop peu de moyens, et d'abord avec trop peu de moyens en hommes et en femmes. C'est pourquoi, j'aimerais conclure, en présence des responsables du Goethe-Institut et des services culturels allemands présents ce soir, en disant qu'il faudrait au moins une personne de plus à temps complet pour que le Goethe-Institut de Lille accomplisse sa mission dans des conditions humainement satisfaisantes, et qu'il faut aussi développer ses engagements dans le double contexte régional du Nord-Pas de Calais et de la Rhénanie-du Nord - Westphalie, conscient que nous nous situons ici dans une tradition ouverte au moment de sa fondation, en 1957, par le Consul Ball.


* Cet article est la version remaniée et complétée de l’allocution prononcée par l’auteur le 27 septembre 2007 au Goethe-Institut de Lille dans le cadre de la célébration de son 50ème anniversaire. L’auteur a tenu à garder dans la dernière partie le tour personnel de son allocution alors qu’il a eu le souci de faire œuvre d’historien dans les trois premières parties. Cf. également J.-M. Duhamel, « Goethe-Institut : il y a cinquante ans, il fut le premier de France » in La Voix du Nord, 27.09.07, p. 15. L’auteur tient à remercier M. Knud Piening du Politisches Archiv (Auswärtiges Amt) à Berlin et Mme Corinne Desmettre des Archives de l’Institut catholique de Lille ainsi que Mmes Gros et Ulrich, MM. Kerndter et Reitz pour leur disponibilité et les témoignages qu’ils ont pu lui apporter.

1) Lettre de R. Wolf au Consul Ball du 4.12.56, enregistrée par Consulat le 7.12.1956 sous le No 118/57, Politisches Archiv des Auswärtigen Amtes, Bestand B 96 - Bd. 5646 36/72.

2) Lettre de K. Frankenberger du 27.7.1957 au Consul Ball in PA AA B 96 – Bd 5646.

3) Cf. Vermerk vom 22.01.1957 betreffend : Errichtung einer « Maison allemande » in Lille, réunion du 18 janvier 1957 à Bonn réunissant chez le Dr. Simon le consul E. Ball, Dr. Arens, Dr Schmitt (Kulturabteilung) et l’auteur de la note (Koop), PA AA B 96 (Referat 606 88 5033)

4) Statuts in Archives Université catholique de Lille et Politisches Archiv AA, Berlin. Cf. aussi JO du 30.07.1958, No 177, p. 7132.

5) Discours inaugural du Consul Ball in PA AA B 96, Bd. 174, Ts 96.

6) Lettre du 25 juin 1957 au Goethe-Institut, signée par 16 élèves in PA AA B 96, Bd. 174.

7) Procès-verbal de l’assemblée générale de l’association en date du 7 novembre 1959, PA AA B 96, Bd. 174.

8) Lettre de l’Ambassadeur Blankenhorn au ministre des Affaires étrangères Dr. Heinrich von Brentano, 28.1.1959 in PA AA B 96 Bd 174.


9) Lettre du ministre des Affaires étrangères H. v. Brentano à l’Ambassadeur Blankenhorn du 10.03.1959 ayant pour objet l’installation d’un Centre culturel allemand à Lille, PA AA, B 96 Bd 174.


10) Exposé de l’Ambassadeur Blankenhorn lors du séminaire de travail du GI à Paris, 11-13 avril 1962, PA AA, B 96 Bd. 334, Vermerk 18.04.1963

11) Vermerk Dr. Simon vom 19.04.1962, PA AA B 96, Bd. 334

12) Cf. entretien de Jean-Marie Sourgens avec Hermann Reidt dans l’article « Deux petits locaux ne valent pas un grand… Le « Goethe-Institut » de Lille s’installera en octobre dans un vaste immeuble rénové » in La Voix du Nord, 28.02.1964.

13) Sans précision exacte de source, annexe au rapport de H. Hohl.

14) Cité d’après Elise Lanoë, La mutation des politiques culturelles extérieures de la RFA et de la France dans les années 1970 : étude comparée des rapports de H. Peisert et J. Rigaud à leurs ministères des Affaires étrangères respectifs, p. 39, mémoire de Master 2 soutenu à l’Université de Lille 3, le 7 juin 2007, 95p. C’est le mérite d’E. Lanoë d’avoir redécouvert ces rapports pour les soumettre à une analyse poussée et en montrer finalement la portée et l’impact dans les années 1970.