LES RÉALITÉS DE LA QUESTION RÉGIONALE
Si lEtat est irremplaçable, il nen est pas moins affaibli par la mondialisation. Or, celle-ci est aussi une « mondialisation des particularismes » (Zaki Laïdi) qui, de concert avec laffaiblissement de lautorité étatique, favorise lémergence de mouvements identitaires qui jusque là ont été masqués, voire réprimés. La mondialisation de léconomie, linterpénétration des marchés et lémergence daires économiques transfrontalières intégrées à léchelle continentale, ont fortement contribué à brouiller la visibilité et la légitimité de régulation du cadre traditionnel de lEtat nation. La mondialisation qui, dune certaine mesure, tend à lindifférenciation des territoires, favorise aussi paradoxalement lémergence de sociétés ou de communautés reliées à un espace local spécifique. En conséquence, lEurope offre aujourdhui le visage dune large diversité à léchelon régional 1. La question régionale, en fait, nest quune des expressions dune problématique beaucoup plus vaste : laffaiblissement des grandes structures établies (Etats, Eglises, partis politiques) et lépanouissement des communautés autofabriquées (associations, sectes, micro-régions ou micronations). Le sens même du « territoire » requiert une réflexion approfondie. Le territoire était hier un simple espace de population et dactivité sous la tutelle de lEtat. Il doit devenir un acteur de projets et de restructuration pour impulser linnovation dans la mondialisation. La « déterritorialisation » peut ne pas être un désastre. Au contraire, si lon sait créer et combiner des compétences, et si lon dispose des infrastructures adéquates, on peut développer lactivité dans des lieux que lon pouvait croire condamnés. Mais quels sont les territoires et les périmètres pertinents ? La réponse nest pas simple, car la pertinence dun territoire se définit dabord en fonction dune logique de projets portés par des groupements dacteurs.
Même en Europe de lOuest, après les processus de décentralisation 2 et lapprofondissement de lintégration européenne, les Etats nations sont confrontés à la montée en puissance des problématiques identitaires régionales. En France, la notion de « décentralisation » recouvre dailleurs une réalité beaucoup plus large que le seul agencement des niveaux de pouvoir de décision. Elle désigne la réaction générale à tout ce qui vient interférer dans la vie de chacun, sans que lon ait un avis à donner, au préalable. La décentralisation est donc autant une revendication de participation, de prise en charge de ce qui touche sa propre existence matérielle et culturelle, quune question dordonnancement des pouvoirs. Si la référence régionaliste réapparaît souvent en temps de crise, elle ne prend pas obligatoirement des accents séparatistes. En fait, le transfert de souveraineté politique et économique vers les institutions européennes ont libéré un espace à léchelon infra-étatique, favorisant lémergence ou le renforcement didentités et de revendications locales spécifiques et plurielles. Il reste que dans une bonne moitié des Etats européens, la notion de « région » est étrangère à la tradition politique nationale et que le thème de « lEurope des régions » comme modèle de lintégration européenne, se heurte surtout au fait que ce sont les Etats qui ont construit et qui animent lUnion européenne (UE). La question « régionale » en Europe est apparue dès le début des années 1950, avec la création notamment le 28 janvier 1951 du Conseil des Communes dEurope (CCE) transformé en 1984 en Conseil des Communes et des Régions dEurope (CCRE) 3 , mais elle prend un véritable essor dans les années 1970 lorsque les revendications régionalistes et les demandes identitaires entrent dans le champ politique et acquièrent, à travers le thème du multiculturalisme, une légitimité croissante. Plusieurs événements y contribuent : en 1969, le projet (avorté) dune régionalisation de la France (référendum perdu par le général de Gaulle le 27 avril 1969) ; à partir de 1970, le processus de « fédéralisation » de la Belgique ; en 1973, lattentat réussi de lEuskadi Ta Askartasuna (ETA) le bras armé des indépendantistes basques contre lamiral Carrero Blanco, alors président du gouvernement espagnol ; en 1974, le premier grand succès électoral du Parti national écossais (SNP) ; en 1975, laffrontement dAléria, en Corse, qui deviendra le moment fondateur du mouvement nationaliste. Au-delà de la problématique politique, il est un fait que les régions constituent pour les individus qui y vivent des environnements sociaux concrets influençant leur comportement, leur mode de vie et stimulant leur vécu. Lidentité régionale ne se fonde pas uniquement sur un critère géographique. La formation didentités spatiales comporte dautres paradigmes essentiels : la dimension historique despaces culturels dans lesquels se constitue une conscience historique collective, le facteur linguistique (parlers régionaux minoritaires ou dialectes locaux), mais aussi les facteurs culturel et économique. Les structures qui se situent à un niveau « régional » dans les différents Etats ne coïncident pas, tant en terme spatial que de compétences ou encore de poids socioéconomique (régions, Länder, provinces, communautés). La région peut en effet se décliner selon différentes acceptions et le régionalisme est un phénomène multiforme4.
En 1972, la question régionale entre dans le champ de la construction européenne par un biais très particulier : le Royaume-Uni se prépare à rejoindre les Communautés. Il accepte lacquis communautaire et, notamment, la Politique agricole commune (PAC). Dans ces conditions, il est convenu de lui donner des compensations, principalement des interventions financières en faveur de régions en déclin industriel profond. Tel est le point de départ des fonds structurels, qui ne cessent de se développer dans les décennies suivantes. Aujourdhui, ces fonds absorbent plus dun tiers du budget communautaire. Leur objectif est daider les zones en retard à sinsérer dans le marché européen. Cette politique dite « régionale » est une affaire entre les membres, chacun cherchant à obtenir le montant le plus élevé possible de crédits communautaires. Elle est, essentiellement, lun des moyens pour les Etats de légitimer, aux yeux de leur opinion publique, lengagement européen. Cette dimension est toujours présente : lEspagne, lItalie, la Grèce et dautres Etats membres se sont inquiétés de lélargissement de lUnion à lEst parce quils redoutaient de perdre une part du « gâteau » communautaire. Cette politique « régionale » contribue en même temps à transformer les régions en véritables acteurs européens, qui se dotent, à Bruxelles, dinstances de représentation, individuelles ou collectives. Si on comptait dix représentations de régions à Bruxelles en 1994, on en compte aujourdhui près de 230. Ces antennes disposent ainsi de capacités de pression sur lEtat auquel appartient la région, en lui faisant valoir que tel ou tel projet régional sinscrit justement dans les préoccupations européennes 5. Aujourdhui, il nexiste pas un seul Etat membre de lUE qui ne soit pas soumis à des demandes de reconnaissance plus explicite des droits des régions 6.
Outre laccès aux circuits financiers européens, lautre grand vecteur de leuropéanisation des régions est la défense de leurs droits et de leurs compétences. Si le traité de Maastricht prend acte, dans une certaine mesure, du fait régional en instituant un Comité des régions, instance à caractère consultatif (art. 263-265 du TCE)7, lenjeu émerge au milieu des années 1980, lors de la ratification de lActe unique qui étend les responsabilités de la Communauté dans plusieurs domaines : éducation, recherche scientifique ou environnement. Les Länder allemands se plaignent de ce que le gouvernement fédéral ait négocié le transfert vers Bruxelles de compétences qui ne relèvent pas de la fédération mais des entités fédérales. Les Länder ont donc veillé à partir de 1986 à être associés aussi directement que possible au processus de renforcement des institutions et des politiques communautaires et, à loccasion de la ratification du traité de Maastricht, en 1993, la Loi fondamentale est révisée : tout transfert de compétence doit dorénavant être approuvé conjointement par le Bundestag et le Bundesrat. Par ailleurs, si des compétences des Länder (éducation, police ou culture) sont impliquées lors des négociations européennes, leurs représentants défendent eux-mêmes leur point de vue à Bruxelles 8. Plus généralement, une Assemblée des Régions dEurope (ARE) constituée de 255 régions de trente-deux pays et quatorze organisations interrégionales est créée le 14 juin 1985, dont le but est de faire reconnaître le rôle des régions dans la construction dune Europe démocratique et proche des citoyens ainsi que leur place dans le processus décisionnel européenne et de défendre leurs intérêts auprès des institutions européennes. Dans ses « 22 recommandations », adoptées le 9 mars 2006 pour renforcer le lien entre les citoyens et lUE, lARE veut faire des régions des passerelles entre les institutions européennes et les citoyens ; selon elle, la notion d« Europe » ne dépend pas des institutions européennes, mais des « réalités quotidiennes, de coopérations étroites et de partenariats transfrontaliers». Les progrès en matière de construction européenne soulèvent dailleurs deux questions de fond qui sont désormais au centre du débat européen. Tout dabord, à quel partage de compétences doit-on procéder entre lUE et les Etats membres et le niveau « régional » ? Larticle 5 du TCE avance le principe de subsidiarité 9. Ce faisant, il pose plus de problèmes quil nen résout : sa rédaction lourde et complexe autorise les interprétations les plus diverses : au nom de quels critères décider que laction peut être mieux réalisée par la Communauté? Le mieux peut-il être déterminé objectivement ? Ne dépend-il pas de la conception fédérale, confédérale que lon a de lUnion ? La gouvernance quotidienne de lUE étant assurée par une négociation permanente entre ladministration communautaire et les administrations nationales, faut-il continuer ainsi ou créer un troisième niveau régional ?
Le cadre européen peut également fournir, malgré lui, un levier daction aux mouvements autonomistes ou indépendantistes. Les régions seraient en mesure de sémanciper de leur Etat dappartenance puisquil existe désormais un dispositif plus vaste, capable de les accueillir : lUnion. Le même phénomène concerne dailleurs les micro-Etats (plus petits quun Land allemand par exemple) : pour lheure la seule réponse à la fragmentation réside dans la perspective européenne ouverte par les diverses moutures de la politique de stabilisation quoffre Bruxelles. Mais croire que la désintégration est une étape inévitable vers lintégration dans lUE, cest surestimer les forces dune organisation en passe dêtre débordée. Les dangers de la prolifération étatique sont évidents : ils peuvent déboucher sur la création dEtats artificiels non viables et le refus de continuer à vivre avec les « autres » peut conduire à laffrontement. Le modèle pacifique de séparation entre la République tchèque et la Slovaquie constitue plus une exception que la règle. Puisque le Monténégro est devenu indépendant, dautres vont vouloir sinspirer de son exemple. Que dire en effet aux Kosovars, aux Serbes de Bosnie ou encore à la minorité albanaise de Macédoine ? La sécession peut avoir un effet contagieux. Cette prolifération étatique pose finalement le problème de sa propre limite. Il existe en effet plus de 5 000 peuples et ethnies sur Terre et il sera difficile de leur donner à tous un « Etat ». Le monde serait, en tous les cas, encore plus difficilement gérable quaujourdhui. Et que dire de lUE élargie si elle devenait une union de micro-Etats ? Il reste que le raisonnement est utilisé par plusieurs courants autonomistes, de lEcosse à la Flandre, parfois de façon plus nuancée : lEtat central nest pas explicitement rejeté, mais il nest plus présenté que comme un pôle de loyauté inter pares, cest-à-dire à égalité avec dautres (lEurope, la région). Tel était par exemple le discours de Jordi Pujol, lancien président de la Generalitat de Catalogne, grand porte-parole dun régionalisme modéré.
Ce double mouvement du besoin dautonomie et de décentralisation est la marque dominante au sein des Etats membres de lUE depuis quelques années. Certes, la construction européenne demeure un processus interétatique et les régions sont encore des acteurs marginaux, guidés essentiellement par des demandes financières (obtenir des crédits de Bruxelles) ou des soucis défensifs (ne pas être privés de leurs compétences). Mais en même temps des solidarités régionales se tissent. Le fait régional est voué à peser de plus en plus lourd au sein de lUE, les Etats membres nétant plus des écrans opaques, des intermédiaires exclusifs entre lUnion et leur espace (territoire et population).
* Professeur de civilisation allemande contemporaine et chercheur à EEE (UMR/CNRS) de lUniversité Michel de Montaigne Bordeaux 3, membre du CERFA de lInstitut français des relations internationales (IFRI) de Paris.
NOTES
1. On prendra soin de différencier les termes de « revendication régionaliste » ou « régionalisme » qui ont acquis un sens politique (la formation dune zone plus ou moins isolée par des mesures « protectionnistes ») et de « régionalisation », désignant plutôt le processus dintégration économique sans connotation péjorative. La problématique régionale ne doit pas être confondu non plus avec celle de la « balkanisation ». Les Balkans désignent la péninsule de lEurope du Sud-Est, réplique orientale de lIbérie et de lItalie. « Balkanisation » et « balkaniser » se réfèrent à des situations où des puissances extérieures favorisaient les fragmentations politiques dans le cadre de stratégies dempires. Dans le contexte européen daujourdhui (Union des Vingt-sept et perspective européenne pour lensemble des Balkans occidentaux) lalliance et les interdépendances entre les Etats de lOuest et du Centre européen excluent les stratégies néo-impériales dans cette zone.
2. La décentralisation désigne un transfert dactivités et surtout de pouvoirs, de lEtat central au profit des élus du suffrage universel de collectivités territoriales (régions, départements en France, communes). La décentralisation ne soit pas être confondue avec la déconcentration. Celle-ci signifie seulement que le pouvoir de décision est exercé à léchelle locale par des agents locaux mais nommés par le pouvoir central, tels les préfets en France créés par Napoléon. La déconcentration sinscrit ainsi dans une politique centralisatrice.
3. En fondant le CCE, la soixantaine délus municipaux de Suisse, France, Italie et Benelux réunis à Genève partageaient la conviction dEdouard Herriot selon laquelle « tout divise les Etats et tout unit les communes » et aspiraient à reconstruire une « Europe plus solidaire en partant du niveau le plus proche des citoyens : la commune ». Ces maires, promoteurs des principes de subsidiarité et dEurope des citoyens, étaient pour la plupart issus des mouvements de résistance. LEurope des régions avait été « pensée » également par des résistants allemands au nazisme, notamment au sein du cercle de Kreisau, dans les années 1940 en vue de dépasser lEtat nation par lémergence systématique de petites communautés, lEurope devant être organisée selon le modèle dentités administratives autonomes de taille semblable et sous le toit commun dun Etat fédéral européen, celui-ci ayant des compétences essentielles dans les domaines de la politique économique, de la politique étrangère et de la défense ; cf. Ulrich Karpen (dir.), Europas Zukunft. Vorstellungen des Kreisauer Kreises um Helmuth James Graf von Moltke, Heidelberg, C.F. Müller, 2005.
4. Cf. Thomas Wiedmann, Idee und Gestalt der Region in Europa, Baden-Baden, Nomos, 1996; Charlie Jeffrey (dir.), The Regional Dimension of the European Union, Londres, Frank Cass, 1997 ; Jean Labasse, Quelles regions pour lEurope ?, Paris, Flammarion, 2002 ; Michael Keating (dir.), Regions and Regionalism in Europa, Cheltenham, Edward Elgar, 2004.
5. Cf. Philippe Moreau Defarges, LUnion européenne ou lunité dans la diversité, in Thierry de Montbrial, Philippe Moreau Defarges (dir.), RAMSES 2002, Paris, IFRI/Dunod, 2001, pp. 127-140.
6. Cf. Michael Fischer, Regionalinteressen im EU-Verbund, EU-Magazin, n° 7-8, 2000, pp. 8-12.
7. Le Comité des régions est composé de représentants des collectivités régionales et locales. Ses membres sont nommés pour quatre ans, sur proposition des Etats membres respectifs, par le Conseil statuant à lunanimité. Pour le moment, ce comité est resté fort discret.
8. Cf. Stephan Martens, Le fédéralisme allemand : modèle pour le fédéralisme européen ?, Allemagne daujourdhui, n° 164, avril-juin 2003, pp. 22-37.
9. « La Communauté agit dans les limites des compétences qui lui sont conférées et des objectifs qui lui sont assignés par le présent traité. Dans les domaines qui ne relèvent pas de sa compétence exclusive, la Communauté nintervient, conformément au principe de subsidiarité, que si et dans la mesure où les objectifs de laction envisagée ne peuvent pas être réalisés de manière suffisante par les Etats membres et peuvent, donc, en raison des dimensions et des effets de laction envisagée, être mieux réalisés au niveau communautaire ».